Cinéma "hors-circuit". Quels films pour quelles salles ?

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Chantiers de réflexion

Cinéma "hors-circuit". Quels films pour quelles salles ?

Etat des lieux et prospectives des diffusions de type non commercial. En partenariat avec le Festival Côté Court et l’ACRIF, le GNCR a organisé le 11 juin 2010 une journée de réflexion sur le cinéma « hors-circuit ». Cette journée, suivie par plus de 150 personnes, a permis dans un premier temps, d’effectuer un état des lieux des espaces qui diffusent des films et de leurs pratiques en croisant les expériences d’Olivier Marboeuf, directeur de l’Espace Khiasma aux Lilas, de Jean-Jacques Rue, exploitant cinéma Utopia de Saint-Ouen l’Aumône, de Virginie Bobin travaillant aux Laboratoires d’Aubervilliers, et de Michèle Soulignac directrice de l’association Périphéries. Ce débat sur les pratiques de diffusion de salles, d’associations, ou de lieux pluridisciplinaires a questionné chacun sur les façons de renouveler les pratiques de programmation en modifiant le rapport entre le public et l’oeuvre. On a pu constater à quel point ces lieux de projection qui croisent les arts et les oeuvres peuvent constituer un laboratoire pour le renouvellement des pratiques d’exploitation du cinéma. [Sont disponibles ci-contre les actes en téléchargement.] 

L’après-midi a été consacré à ces oeuvres « hors-circuit » (souvent sans visa), et aux nouveaux territoires de cinéma. Les débats étaient ponctués de projections mettant en évidence la richesse et la diversité de ces films « hors-circuit » : documentaires, film-essais, vidéos d’artistes, cinéma militant, nouvelles écritures numériques... 
Eugenio Renzi, ancien critiques aux Cahiers du cinéma, rédacteur sur le site Independencia, et modérateur de l’après-midi a animé le débat entre Pascale Cassagnau, auteure de Future amnesia / enquêtes sur un troisième cinéma, responsable des collections audiovisuelles, vidéo et nouveaux médias au Centre National des Arts PlastiquesAliocha Imhoff et Kantuta Quiros, critiques, programmateurs pour Le peuple qui manqueGéraldine Gomez, programmatrice et responsable de « Hors pistes » au Centre Pompidou, Valérie Guillaudot, coordinatrice du Festival « Résistances » de Foix, et Vincent Dieutre, cinéaste, membre fondateur de Pointligneplan.

Chaque intervenant a proposé un film : Hôtel Wolfers de Dora Garcia, Gourdoulou de Gregory Buchert et Jonathan Schall, Quick money d’Elisabeth Cosimi et Vincent Rioux, et Despuès de la revolución de Vincent Dieutre ont ainsi permis d’appréhender ces cinémas « hors-circuit » qui explorent les frontières entre vidéo, arts plastiques et cinéma, fiction et documentaire... mais aussi de constater les limites de la diffusion de certains de ces films dans les salles de cinéma.

Présentation de la journée de réflexion.
Qu’est-ce qui s’invente ici et là, et qui tente de renouveler l’expérience cinématograhique, de créer de nouveaux rapports entre l’oeuvre et son public ?
Comment la programmation de ces films peut-elle permettre un renouvellement et une diversification des publics ? Quels sont les outils et ressources disponibles au programmateur et à l’exploitant désireux de montrer ces films ?

La diffusion et l’exploitation de films sans visa, films hors-circuits ou marginaux, semblent encore constituer un territoire mal identifié, peu cartographié. En effet, la constellation des films
sans visa d’exploitation relève de démarches, de supports, de formats et de genres multiples (du cinéma documentaire ou de l’essai à la vidéo d’artistes en passant par le cinéma expérimental, le cinéma militant ou les nouvelles écritures numériques, etc.) - et de modalités de diffusion tout aussi diverses et protéiformes.

Pourtant, au coeur de cette pluralité d’écritures et de formats, on peut entrevoir aujourd’hui dans certains de ces films les germes d’un renouvellement enthousiasmant du cinéma contemporain. Au sein de ces films différents, git la promesse tenue de dispositifs cinématographiques et narratifs novateurs.  

Dès lors, la notion de « cinéma de recherche » pourrait-elle s’appliquer à des films sans visa et hors-circuit ? Surtout, comment, pour les exploitants, montrer, donner à voir ce cinéma qui régénère pour une grande part le cinéma contemporain ?

Un cinéma qui a trouvé depuis longtemps une place privilégiée dans des circuits de diffusion précaires, alternatifs, institutionnels ou muséaux, mais qui s’est aussi forgé une place marginale au coeur des salles de cinéma par le biais de séances non commerciales. En effet, un état des lieux plus précis inviterait à regarder en premier lieu ce qui se pratique déjà, au coeur des salles de cinéma, GNCR ou non. Ces diffusions non commerciales y entrainent peut-être à repenser, à inventer de nouveaux dispositifs de monstration des films au coeur même des salles – constituant alors un laboratoire pour le renouvellement des pratiques de programmation et d’exploitation du cinéma. Cinéma documentaire hors-circuit, oeuvres audiovisuelles de télévision, expérimentations cinématographiques, ou films amateurs, rappelons en premier lieu qu’un flou juridique règne depuis longtemps sur la diffusion dans les salles de cinéma de ces films sans visa. Officiellement, une salle de cinéma agréée par le CNC ne peut organiser que 6 séances par an hors billetterie CNC, au-delà une dérogation devrait être demandée. Cette restriction n’est certainement pas étrangère à l’exploitation très marginale en salle de ce cinéma sans visa. Cependant, dans les faits, de nombreuses salles de cinéma qui accueillent festivals, animations et autres débats indispensables à la vie et à l’identité d’une salle, dérogent à la règle. Depuis 1990, existe, par ailleurs, la procédure, parfois encore méconnue des exploitants et organisateurs de festivals, de « demande de visa temporaire », pour toute présentation publique dans un cinéma de films sans visa d’exploitation. Une procédure assez simple et rapide qui ouvre alors un droit à soutien pour l’exploitant.

Simultanément, comme on le sait, depuis plus de 15 ans, la multiplication des lieux de projection non agréés CNC, a permis au réseau dit « non commercial » de se développer largement. Les salles ont été confrontées à une mutation des pratiques de fréquentation des publics. Ainsi, si les films sans visa, « hors-circuits », loin de la fiction classique, font les beaux jours des festivals, ils s’invitent aussi de plus en plus dans les musées, les centres d’arts, cinémathèques, lieux pluridisciplinaires, friches culturelles, ou encore médiathèques, etc, des plus grandes institutions culturelles jusqu’aux petits lieux alternatifs, résultant alors de deux phénomènes parallèles :

Face à une cinéphilie qui connaît de profonds bouleversements, la fréquentation du public se trouve stimulée par des espaces pluridisciplinaires qui proposent également des services culturels multiples et associés à la projection (conférences, discussions, librairies, vidéothèques, espace café) et se posent comme des lieux de vie, dont le quotidien est ponctué d’événements singuliers et à forte identité (festivals, rencontres, expositions, etc.)

Côté diffusion mais aussi production, de nombreux cinéastes, notamment auteurs d’oeuvres vidéos, rencontrent désormais dans les circuits des institutions culturelles ou muséales des lieux de soutien et d’accueil, particulièrement attentifs. Plus marginalement, certains artistes contemporains vont également jusqu’à réaliser des films qui sont vendus comme des oeuvres d’art à des collections publiques ou privées, inscrivant alors les présentations publiques de ces films dans des circuits juridiques inédits et, parfois, de manière incompatible avec l’industrie cinématographique classique.


L’infidélité de ces artistes et cinéastes vis-à-vis des salles d’une part, et de l’autre, l’attrait du public pour ces nouvelles modalités de diffusion hors des salles de cinéma, scelleraientils alors le divorce entre les salles de cinéma et ces nouveaux usages de l'image contemporaine ? En 2005, le rapport Berthod, commandé par le Ministère de la Culture - rapport sur l'exploitation cinématographique dite non commerciale – faisait couler beaucoup d’encre. Un grand nombre de structures associatives de défense d’un certain cinéma (notamment des films d’artistes, documentaires de création, films expérimentaux, etc.) se soulevaient contre les conclusions et propositions de ce rapport. Celui-ci proposait notamment de soumettre les festivals de cinéma à une autorisation d’exercer par voie préfectorale et de rendre obligatoire l'immatriculation de toutes les oeuvres filmiques au registre public du cinéma (quels que soient leurs lieux de diffusion).

Au delà de la charge de travail évidente qui était ainsi demandée à des structures très fragiles, celles-ci, faisaient le constat amer d’un rapport, qui, de leur point de vue, visait d'abord à rassurer les seuls acteurs commerciaux quant à une hypothétique « concurrence déloyale » et une volonté de contrôler, plutôt que d'accompagner et de soutenir un champ de création social et artistique en pleine mutation. Pourtant, au regard de l’exploitation cinématographique dans son ensemble, l’exploitation non-commerciale est marginale, et très certainement moins « concurrentielle » qu’Internet ou la télévision. Il a également souvent été montré que son existence même est indispensable à la découverte de nouveaux auteurs, à un accès à l’éducation à l’image plus général, et surtout à l’expérimentation de nouvelles formes de monstration des films.


Qu’inventent alors aujourd’hui les salles de cinémas, les musées et autres lieux alternatifs via ces diffusions non commerciales ? Les musées exposent désormais films et vidéos d’artistes comme des oeuvres plastiques. Au sein des salles de cinéma, la diffusion de films de recherche sur une longue durée et le détournement de la chronologie des médias permettent une meilleure visibilité de ces films fragiles. Par ailleurs, la multiplication de programmes événementiels, de cycles thématiques, d’animations, de reprises collant à l’actualité, la programmation de films atypiques, couplée d’une communication fine et différenciée, sont autant d’éléments qui construisent la salle de cinéma comme un lieu attractif et de désir, lieu d’expérience collective.


Le temps d’une journée, le 11 juin 2010 , dans le cadre du Festival Côté Court à Pantin, ces qesutions ont été débattues

De quels films parlons-nous précisément, comment amplifier la circulation en salles de ces films en marge des circuits d’exploitation, comment la programmation de ces films peut-elle permettre un renouvellement etune diversification des publics, quels sont les outils et ressources disponibles au programmateur et à l’exploitant désireux de montrer ces films, quelles sont les structures susceptibles de proposer des programmes de films sans visa « clé en mains » aux cinémas, qu’est-ce qui s’invente ici et là et qui tente de renouveler l’expérience cinéma et de nouveaux rapports entre l’oeuvre et son public, etc. En présence d’exploitants ainsi que de quelques directeurs de centres culturels, cette journée initiée par le GNCR et Jacky Evrard, directeur de Côté Court s’annonce passionnante ! 

Aliocha IMHOFF pour le GNCR