Le pays à l'envers

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Réalisation : Sylvaine Dampierre
Image : Renaud Personnaz
Son : Myriam René
Montage : Sophie Reiter
Collaboration artistique : Bernard Gomez
Musique : Laurent de Wilde
Coordination Guadeloupe : Gilda Gonfier
Production : Stéphane Sansonetti - Atlan Films

 

Sylviane Dampierre

Membre de l’équipe des Ateliers Varan depuis 1993, formatrice dans le cadre de stages d’initiation à la réalisation de cinéma documentaire. A été monteuse jusqu’en 1998, a créé avec Alain Moreau, « Télé-Rencontres », canal interne de télévision à la maison d’arrêt de Paris la Santé.

Filmographie Documentaires
1998 L’île - 57’
1999 Un enclos - 63’
2000 La rivière des galets - 62’
2002 Pouvons-nous vivre ici ? -57’
2002 Les jardins de la Licorne - 35’
2003 Green Guérilla - 62’
2005 Journal de tournage - 20’
L’île nue - 14’
New York repérages– 17’

Réalisateur

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2011 FILM
2010 FILM
2009 FILM
2008 FILM
2007 FILM
2002 FILM
2000 FILM
1998 FILM
1996 FILM

Le pays à l'envers

Sylviane Dampierre
Distribution :: 
Date de sortie :: 
29/04/2009
Guadeloupe / 2008 / 1h30 / Format numérique
Un voyage personnel en mémoire esclave au coeur de la Guadeloupe...
De retour dans l’île que son père a quitté 50 ans plus tôt, la cinéaste remonte le cours du temps pour retracer l’histoire de son nom. Au fil de ce voyage initiatique sur les terres d’enfance de son père, son enquête nous transporte jusqu’à l’époque de l’esclavage. Aux archives, dans les jardins créoles ou les ruines des usines à sucre, se croisent les chemins d’une mémoire vivante, se dessine la vision d’un pays où les récits, les corps, les musiques, parlent avec force d’une histoire qui résonne encore.
Le film se compose comme un jardin créole, dans le foisonnement des images et des récits ; il s’attache à la terre, entremêle repères intimes et mémoire collective. Avec Michel Rogers, généalogiste habité, à travers les souvenirs du père exilé ou dans les pas de Léna Blou, chorégraphe inspirée et de ses jeunes élèves, il déchiffre les traces contemporaines de l’esclavage, voire du colonialisme en général. Au détour de la Guadeloupe d’aujourd’hui il tend un miroir à la France
dite métropolitaine : il part à la recherche de l’envers du pays.
On dit que dans ce pays les récits sont enfouis, les paroles serrées derrière des lèvres closes, les secrets bien gardés et la mémoire blessée. On le dit et c’est sûrement vrai. L’histoire de ce pays est courte et douloureuse, elle a la fragilité des souvenirs. Les traces se perdent de n’être pas foulées et les grandes personnes n’ont pas tout raconté aux enfants perdus. Les racines des arbres disputent à la mémoire des hommes, les figuiers maudits dévorent les anciennes prisons d’esclaves et les machineries des usines déchues disparaissent, enserrées par les lianes ; les parkings et l’asphalte assèchent ce qu’il reste de souvenir !
Mais il suffit de gratter la terre, de se laisser caresser par le vent, d’ouvrir les yeux et les oreilles, de regarder autour de soi pour rencontrer les porteurs de mémoire, les arpenteurs, les jardiniers. Le pays parle, il suffit de l’écouter. Ici la mémoire est fragile, elle s’inscrit dans les corps plutôt que dans le marbre, mais elle est vivante, elle est à réinventer. J’aime les traces incertaines, les documents à moitié effacés, les interstices de la mémoire pour ce qu’ils recèlent d’invention,
pour ce qu’ils laissent imaginer. Je rêve avec les personnages de mon film d’une histoire plurielle, de toutes les histoires encore enfouies, de tous les contes encore à dire. Il suffit de gratter la terre, d’arpenter le pays, d’entendre son appel, de se mettre à danser !    
  SYLVIE DAMPIERRE

ENTRETIEN AVEC LA REALISATRICE
Camille Jouhair (distributrice). Pourquoi le titre « Le pays à l’envers» ?
Sylvaine Dampierre : « À l’envers », parce que le film est un voyage à rebours : je suis de l’autre rive, guadeloupéenne de l’autre bord, et je remonte le cours d’un voyage qui m’a fait naître bien loin de l’île que mon père a quittée il y a 50 ans. « Le Pays », parce que l’île en est un, si riche et singulier, au coeur du monde. Mais aussi «à l’envers» comme dans un miroir, le miroir que je tends au Pays et le miroir que le pays nous tend : l’histoire de l’esclavage est une histoire à la portée universelle mais aussi, ne l’oublions pas, une page de l’histoire de France.

C.J. Avec « Le pays à l’envers » vous remontez le fil de la mémoire et des origines. Comment est venue cette quête ?
S.D. C’est une quête de cinéma. Un jour, j’ai reçu un appel de Guadeloupe, on m’invitait à venir montrer mes films à Gosier, la ville natale de mon père. Une fois sur place, j’ai compris que mon nom de famille y était un puissant sésame, que sans avoir jamais fait de film en Guadeloupe, ni y avoir jamais vécu, je n’étais pas loin d’y être considérée comme une cinéaste locale ! Cinéaste invitée et Guadeloupéenne inventée - et enchantée - j’ai décidé de répondre à l’appel de mon nom, et la suite, le film la raconte…

C.J. Le film semble posé, sans rage intérieure de votre part, est-ce une façon à vous de remonter l’histoire sans froisser l’histoire ?
S.D. La rage m’est sans doute étrangère, mais je la reconnais chez d’autres, la comprends et la respecte. La violence de l’esclavage n’a de toute façon pas besoin de surenchère pour s’imposer, elle se manifeste radicalement dans le moindre détail. Elle est là, inscrite dans les registres, à portée de main, je n’ai fait que plonger mon regard vers cette mémoire et j’ai senti combien elle était vivante.

C.J. En évoquant cette quête de l’identité, vous touchez une page de l’histoire de la Guadeloupe et du peuple noir sur cette période sombre de l’esclavage et de la colonisation, quel est votre sentiment aujourd’hui ?
S.D. [J’ai le sentiment] que cette histoire n’est pas terminée, qu’elle reste à écrire, à explorer dans sa complexité, parce qu’elle résonne encore, qu’elle éclaire l’âpreté du monde d’aujourd’hui. Je pense avec beaucoup d’autres que pour la société antillaise et au-delà, la mémoire est un gage d’avenir, et la solution n’est ni dans l’oubli, ni dans la simplification réductrice.

C.J. Certains sont divisés sur cette histoire, il y a ceux qui disent « avançons » et ceux qui disent « repentance », quel est votre sentiment après avoir réalisé ce film ?
S.D. [J’ai le sentiment] qu’il faut écrire l’histoire d’un monde commun, qu’il faut accepter l’héritage pour pouvoir construire sa liberté. En Guadeloupe, j’ai filmé des hommes et des femmes debouts, vivants, dignes, ancrés. J’ai voulu faire résonner des paroles fortes, rendre hommage à des gestes de création, de production, de transmission. Sur cette terre-là, des hommes et des femmes avancent, ces gens avancent, loin de la plainte et du ressentiment, ils y puisent leur force et nous la communiquent.

C.J. Quel a été votre contact avec les Guadeloupéens quand vous avez commencé cette démarche ?
S.D. J’ai tout de suite été frappée par l’intensité des échanges, la générosité des gens, la sincérité de leur expression. J’ai filmé dans plusieurs pays, et je peux dire que les gens d’ici investissent le champ de la caméra avec une grande justesse et
une vraie grâce. J’abordais aussi ce tournage avec beaucoup d’émotion, plus que jamais l’enjeu de ma légitimité de cinéaste, de ma place, était important pour moi. Mes personnages m’ont magnifiquement rendu mon regard, et je remercie chacun
d’entre eux pour ce qu’il m’a donné.

C.J. Pensez-vous que les Guadeloupéens se déplaceront dans les salles de cinéma pour voir votre film ?
S.D. Un long métrage documentaire en salle, c’est partout un pari, et en Guadeloupe, c’est presque inédit. J’espère que le film pourra se porter à la rencontre des gens d’ici, qu’ils auront envie de se l’approprier, et pourront ainsi m’aider à le porter loin.

C.J. Existe-il un réseau de salles de cinéma en Guadeloupe ?
S.D. Un réseau d’exploitation de cinéma d’art et d’essai est en train de se constituer en Guadeloupe, l’APDCAE G, il va pouvoir porter le cinéma d’auteur vers le public, en pariant sur la proximité, la fréquence, et initier un véritable réseau dans les Caraïbes, c’est un magnifique pari et une très belle opportunité pour le film.

C.J. On parle souvent des écrivains mais peu de cinéastes guadeloupéens, pensez-vous être un porte- drapeau ?
S.D. Certainement pas. Il y a ici un cinéma vivant, en plein développement, riche de talents et d’ambitions, dont on entend de plus en plus parler. Moi, je reste l’invitée, ce film c’est la Guadeloupe qui me l’a offert tout comme, je l’espère, le prochain. Le pays est si riche et il y a tant d’histoires à raconter …

C.J. Votre quête si singulière soit-elle, touchera-telle la diaspora, ici-même ?
S.D. On peut le croire. Le parcours de mon père fait écho au destin de plusieurs générations d’antillais d’ici ; même s’il raconte un arrachement volontaire, un affranchissement dans lequel tous ne se reconnaîtrons pas. Moi-même, je représente un lien fragile, une appartenance distanciée ; et mon fils lui, arbore fièrement la carte de l’île autour de son cou... Je parle pour tous ceux qui portent une île en eux-mêmes, c’est une façon d’être au monde, que l’on soit d’ici ou d’ailleurs.

C.J. Que pensez vous des rapports ou liens entre la France et la Guadeloupe aujourd’hui ?
S.D. Difficile d’avoir une pensée globalisante sur une question aussi complexe. Je note en France une réticence à faire face au domaine antillais, un héritage colonial qui ne passe pas, une méconnaissance tenace. J’entends en Guadeloupe les échos d’un attachement souvent déçu mais lucide. Ces rapports sont déséquilibrés, j’espère contribuer très modestement à les rendre un peu plus adultes.

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La Guadeloupe, un pays à l’envers ?
Par Gilda Gonfier, Bibliothécaire

Un pays ne se décrète pas, il se constate. C’est d’abord un espace cohérent au point de vue géographique, culturel, historique. C’est le cas de la Guadeloupe, un archipel de la taille d’une tête d’épingle à l’échelle du monde (1700 km²), mais forte de son identité qu’elle traduit principalement à travers sa musique, son carnaval, ses plages, son soleil, et ses paysages... C’est en tout les cas ce que l’économie touristique cherche à mettre en avant, en folklorisant tout ce qui fait le patrimoine de la Guadeloupe. Les traditions locales sont transformées en produits que l’on pourra vendre aux touristes.
Cette tendance s’est encore renforcée depuis que le groupe hôtelier international ACCOR nous a fait la réputation de ne pas avoir le sens de l’accueil. En novembre 2002 le groupe annonçait son intention de se retirer de la Guadeloupe. Se plaignant par courrier au Président de la République des grèves, du personnel mal formé, peu aimable voir même agressif envers la clientèle. A grand renfort de subvention et de publicité la Région aidée par l’État a cherché à changer cette image. « Les îles de Guadeloupe ont du caractère » dit le slogan. Mais au-delà de la carte postale, et des vacances idylliques, le pays doit faire face comme partout ailleurs dans le monde aux réalités économiques, le chômage,les inégalités et un dialogue social difficile.
La Guadeloupe, un pays ? Son histoire pourrait laisser croire le contraire. Colonisée par la France dès 1635, elle a vu prospérer le système de la plantation et de l’esclavage jusqu’en 1848, après une parenthèse révolutionnaire qui a vu l’abolition de l’esclavage en 1794, puis son rétablissementpar Napoléon en 1802. Département français depuis 1946, dans l’imaginaire collectif des Guadeloupéens et aussi de ceux qu’on appellent les métropolitains, la Guadeloupe est une île d’assistés dont la principale richesse reste le tourisme, malgré les volontés politiques appuyéessur l’Europe de maintenir à flot l’industrie de la canne et de la banane. La canne qui part ailleurs a rendu très précieuse les îles des Antilles au point que la France les échange avec l’Angleterre contre le Québec et la Louisiane, lors du Traité de Paris en 1763 qui met fin à la Guerre de 7 ans. La canne monoculture d’exportation qui a fait la richesse des colons
et aussi les jours glorieux d’une île ouvrière et productive il n’y a pas si longtemps. L’histoire s’efface vite au soleil. Cepassé ouvrier est bel et bien oublié. Il est remplacé par les défilés de Rmistes, et autres bénéficiaires de la CMU. Alors oui, il en faut sans doute du caractère.
Lors des rencontres autour du film, beaucoup de spectateurs entendaient l’expression pays à l’envers, au sens littéral, un pays « pié pou tet », c’est-à-dire qui marche sur la tête. Que faut-ilentendre par cette expression ? Quel’on aurait mis la charrue avant les boeufs, par exemple ? Un pays qui marche à l’envers pour moi, c’est un pays qui n’a pas les pieds sur terre,
qui avant de s’être assuré d’être bien ancré dans le sol, de savoir cequ’il est, ce qu’il veut et où il va, seconstruit une image de lui-même fausse, et surtout héritée de l’autre,le colonisateur, et aujourd’hui lefonctionnaire d’État, ou le touriste.
Nous ne savons pas nous voir. Intoxiqués par l’idée d’universalisme, nous cherchons à tout prix à ressembler aux autres et ce jusque dans nos velléités d’indépendancequi n’ont jamais rencontré l’adhésion populaire. Et pour cause, elles n’étaient pas ancrées. On n’est jamais aussi universel que lorsque l’on sait accepter sa singularité. Lapseudo universalité que les médias nous vendent n’esten fait qu’une uniformisation de la société, qui vise plus à
une déshumanisation qu’à autre chose. Je me rappelle lors d’une projection du film de Sylvaine, de cette alsacienne d’origine italienne qui disait que son pays à l’envers à elle c’était l’Italie, un pays dont son grand-père ne lui avait jamais parlé. Ou encore de cette autrichienne qui me montrait son bras pour que je vérifie à quel point ce film lui avait donné la chaire de poule, parce qu’il lui rappelait sesgrands-parents.
Les guadeloupéens qu’elles ont vu dans le film de Sylvaine « ressemblent » aux gens de leurs pays. J’avais d’ailleurseu moi-même cette impression de « ressemblance » en visionnant le film que sylvaine a réalisé en Biélorussie « Pouvons nous vivre ici ? », lors de notre première rencontre en 2002.
Sans doute un certain rapport à la terre, un ancrage, ou tout simplement une humanité qui se révèle quand on prend le temps de regarder.
Nous ne savons pas nous regarder,nous voir, ni nous entendre. C’est çaaussi, être à l’envers. Le résultat c’estque le pays réel ne s’exprime quedans la mauvaise humeur, les grèves dures et violentes parfois, queles syndicalistes colorent de revendicationsanti-coloniales en langue créole à grand renfort de tambour, quand dans le même temps il réclamentla stricte application du droitfrançais. Et personne n’y voit le paradoxe.
Les patrons ne le voient pas parce qu’il n’est pas question qu’ilsavouent être hors la loi, et les syndicalistes préfèrent mettre en avant une coloration anticolonialiste qui donne plus de force à leur revendication.
Nous ne savons pas nous voir, alors nous sommes enthousiastes devant le moindre spectacle, la moindre manifestation qui nous laisse à penser qu’on est quelque chose, qu’on a de la valeur, qu’on est reconnu même dans la caricature ou les stéréotypes. Et c’est le rire gras des comédiespopulaires, faites de caricatures, l’homme saoul, et la femme en colère les mains sur les côtés, femme matador,indomptable, potomitan.
C’est aussi, le racisme envers l’immigré haïtien celui là même qui travaillent dans nos jardins, nos champs de canne et de banane. Racisme etaussi jalousie envers cette haïtien,dont on refuse qu’il réussisse à sortir de la canne, qu’il vienne sur notre sol profiter lui aussi de « la manne sociale » lui qui a eu l’audace de chasser Napoléon et son décret de rétablissement de l’esclavage et de se déclarer homme libre et indépendant en 1804.
Pourquoi la jalousie ? Parce qu’il est l’haïtien défendu par les intellectuels, les bien pensants, quand les mêmes qualifient souvent les humblesd’assistés, accusent les femmes de faire des enfants pour s’enrichir sur le dos des contribuables à coup
d’allocation familiales. Alors oui,jalousie parce qu’il y a la demande d’être soi aussi reconnu dans sa misère,d’être accueilli, défendu, ne serait- ce que vu.
Une anthropologue comme Dany Bébel-Gisler a qui je rends hommage, et d’autres bien sûr ont vu lepays réel, mais lui avons-nous donné de se voir ? Alors j’ai sans doute eu tort d’être surprise de l’accueil du film de Sylvaine par le public guadeloupéen.
Je pensais que le film marcherait, mais pas à ce point là. Les gens se sont vus, et ils se sont vus regardés par un regard attentif et sans jugement ; pour tout dire - et je reprends les termes d’un spectateur de Marie-Galante - un regard amoureux enfin posé sur eux. Certains se sont étonnés de voir évoqué de façon aussi sereine une histoire violente.
Il y a eu des rires, mais nous savons ce que le rire au pays peut cacher de blessures et de souffrances.
Et tout un chacun a réalisé que cet itinéraire de la recherche de l’origine du nom, il pouvait aussi le faire. Et tout comme Sylvaine, se construire individuellement mais aussi collectivement un pays, fait de vieilles chansons presque oubliées, du récit des aînés, même de leur silence, parce que les corps parlent, ils savent même danser. Et les voila entendus, vus et entendus.
A moi il me semble que c’est bien la première fois. Un peuple vu et entendu, ni dans sa caricature, ni dans une espèce de victimisation ou de revendication identitaire acharnée, vu tout simplement, comme le ciel, la terre, la mer, dans des gestes simples, dans des gestes dansés, dans ce qui fait son caractère, son histoire tourmentée et violente et surtout sa force d’être toujours et plus que jamais debout sur la terre du bon dieu, comme on dit chez nous.

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ENTRETIEN AVEC LA CHOREGRAPHE
Léna Blou Une femme qui a une foi impavide dans la force culturelle  de son île Guadeloupe. Son obsession est de révéler au monde les Savoirs ancestraux de la culture caribéenne. C’est aussi une artiste : chorégraphe, danseuse interprète, formatrice et chercheuse dans le sillon de la danse endogène guadeloupéenne et caribéenne. Directrice du Centre de Danse et D’Etudes Chorégraphiques et de la Cie Trilogie Lénablou. Le Centre de Danse et D’Etudes Chorégraphiques lénablou (CEDEC) a été fondé en 1990 et dispense des cours de Techni’ka, Moderne, Contemporain, Jazz, Moderne, Technique africaine, Classique, Eveil et initiation à la danse pour les enfants.

La techni’ka
La Techni’ka est un long processus de recherche personnelle étalé sur une dizaine d’annéespour mettre en lumière et rendre lisible la science, la technicité et les chemins d’explorations dans une démarche contemporaine.
La Techni’ka est la résonance directe de la danse Gwo-ka (danse traditionnellede la Guadeloupe), c’est un lien indéfectible avec l’histoire esclavagiste et coloniale. Le Gwo-ka est une réponseà cette histoire qui a morcelé les corps en les déracinant de leur terre d’origine et la techni’ka en est la résilience. Elle représente une véritable praxis mémorielle. Ce nouvel art corporel, représente en fait, une nouvelle perspectivedynamique d’une tradition réinventée, forme de transmission contemporaine d’une culture endogène qui conduit à une forme de fortification, de stigmatisation et de clairvoyance d’un processus temporel éparse et qui indubitablement laisse des empreintes corporelles. Cette mémoire cellulaire conditionne la construction d’une civilisation caribéenneen émergence.
Le Centre de Danse et D’Etudes Chorégraphiques est un véritable vivier qui reçoit des élèves de tous horizons voulant s’initier ou se perfectionner à l’art de la danse. Au fil du temps, on constate un réel engouement vers la Techni’ka ceci dès le plus jeune âge. Cette nouvelle génération entretient un lien particulier avec leurs danses traditionnelles, tout en conscience celui d’hériter d’un savoir précieux qui s’extirpe d’un espace commun : la Guadeloupe.

Le devoir de mémoire
Lorsque l’on observe la danse Gwo-ka elle traduit à la fois le désordre psychologique, c’est une gestique chaotique, désordonnée en apparence mais qui révèle un hymne à la vie, une force d’adaptation incroyable que je nomme le concept du bigidi . L’expression corporelle est un indicateur signalétique pour comprendre la structuration de la société créole et caribéenne dans ses fondements premiers avec une lisibilité contemporaine et scientifique au-delà de l’approche mémorielle, elle vient conforter le travail des intellectuels en occurrence les historiens qui nous permettent de saisir l’émergence de cette civilisation caribéenne. En dépit de l’impact de l’esclavage sur ces populations, le corps nous convie à décrypter une saisie anthropologique et c’est un espoir fabuleux pour ces territoires en devenir. Lorsque le projet de Sylvaine Dampierre m’a été conté, cela représentait un nouvel outil de transmission, de décryptagepour apprendre à nous accepter, à nous reconnaître,à nous aimer donc à nous assumer. Cette histoire extrêmement personnelle de Sylvaine devenait une parolecommune. Sylvaine Dampierre a su avec subtilité, sérénité et une pincée d’amour nous exhorter à saisir notrehistoire, en nous appuyant sur notre mémoire pour révéler au monde notre contemporanéité. Est-ce que le devoir de mémoire passe par l’expression corporelle ? Oui, car le corps est un réceptacle, comme si par une alchimie cellulaire le corps s’imprégnait, stigmatisait et à l’insu de la psyché, du corps pensant le corps physique inventait, tricotait, résiliait les douleurs et balisait l’avenir.

L’écriture chorégraphique
La transversalité de l’écriture chorégraphique et l’écriture cinématographique que procure le film de Sylvaine Dampierre est une véritable synergie dynamique pour ces deux arts, car tous deux viennent d’un territoire, d’une culture, d’une histoire encore méconnue. Le film de Sylvaine favorise l’éducation artistique primaire à la danse pour le non converti et ouvre avec parcimonie une fenêtre sur une danse issue de la matrice traditionnelle Gwo-ka. Elle engrange inévitablement un rai de lumière sur le Centre de Danse et D’Etudes Chorégraphiques lénablou qui sera dorénavantidentifié comme une école de danse classique, certes, mais surtout un espace de réflexion, de recherche, un lieu vivant où les jeunes héritent d’un savoir endogène pétri de technicité, d’une philosophie qui leur permettra de s’enraciner et d’être en harmonie dans ce qu’ils sont pour aller à la rencontre de l’autre.

Le « nous-mêmes »
Ce film construit avec beaucoup de douceur est un fléchage nouveau dans l’appréhension du « Nous-mêmes ». Sylvaine Dampierre nous invite à nous emparer de cette mémoire enfouie qui une fois déterrée nous donne des réponsesqui estompent légèrement la « schizophrénie » qui nous habite. Le travail inaudible des étudiants auguré par Sylvaine, car vécu par le corps, fut un rapport à la danse nouveau par le biais de cet oeil distancié qu’est la caméra.
Ce projet filmique a en quelque sorte titillé la prise de conscience, de la nécessité de porter leur regard avec une conscience plus aiguë que leur histoire, leur patrimoine, leur repère est à chaque coin de rue, chaque pierre, chaque histoire, chaque personnage et qu’il suffit de l’accepter pour que le pays, la culture se dimensionne autrement. Le film de Sylvaine a insufflé cette donne essentielle aux élèves et ce pour tous ceux qui découvrent ce film pour la première fois.

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LE GENEALOGISTE Michel Rogers
C.J. Qu’est ce qui vous a donné l’idée d’aller à la recherche de ces arbres généalogiques ?
M.R. C’est parce qu’un jour en revenant de l’étranger, j’ai retrouvé des anciens amis « Blancs-pays » et ils m’ont invité à une fête, et arrivé sur place je me suis rendu compte qu’ils se réunissaient pour mettre à jour leur généalogie. Et j’ai pris ça en pleine face : nous les nègres on ne s’intéressait pas à ça, àcommencer par moi, je ne savais pas qui j’étais. Je suis allé aux  archives, j’ai recherché mes ancêtres paternels, maternels, ça m’a donné cette espèce de virus, et en parlant autour de moi je me suis rendu compte que 99 % des Guadeloupéens
ne savaient pas d’où ils venaient. C’est quand j’ai terminé mes proches, ma famille et comme on dit parents et alliés, je me suis dit après tout pourquoi pas, on va se taper toute la Guadeloupe.
C’est presque fait puisque j’en ai déjà retrouvé près de 8000, j’estime le nombre de patronymes de familles noires à 10 000. Après je ferai les indiens, les hindous, qui eux aussi sont dans la même posture que nous, on les a débaptisés quand ils sont arrivés et on a utilisé leur prénoms comme patronymes, ce qui fait que leur nom de maintenant ça ne veut rien dire « Moutoussamy » par exemple, le mot Samy veut dire « fils de ». Nous sommes un peuple tellement inculte que j’ai l’impression que ça n’intéresse personne, quand je leur confie un document, les gens le mettent dans un tiroir, ils ne le montrent même pas à leurs frères et soeurs ou alors ils s’en servent pour des histoires d’héritage, pour gagner de l’argent au point de vue notarial, des choses comme ça. Mais j’ai rarement rencontré quelqu’un qui était content de savoir d’où il sortait en réalité. On nous a désaculturé.

C.J. Lorsque vous dites : « N’oubliez jamais que vous descendez d’esclaves », est-ce un cri du coeur, l’évacuation d’un non-dit ou l’expression de la volonté d’enraciner la mémoire ?
M.R. Les trois. Parfois on est obligé de mettre de l’eau dans son vin. Nous sommes un peuple qui a été dés-aculturé. Je m’adresse surtout aux petits parce que je fréquente les écoles et l’avenir, c’est eux. Ils ont une envie réelle, mais quand ils posent des questions à leurs parents, ils n’ont pas de réponse. Alors ils viennent me voir. Parfois ils ont des réactions violentes devant certaines réalités et je leur dis « attention, il ne faut pas que tu prennes les armes, la colère non plus ne va pas résoudre le problème ». Il faut accéder à la connaissance, en détail, parce que nous le vivons, c’est notre quotidien. Aujourd’hui par exemple, le 11 novembre, combien de métropolitains savent que 17 000 guadeloupéens sont morts pour la France en 1914 ? Et bien la France ne mentionne ça dans aucun livre. La France n’estpas raciste, mais elle l’est par omission.
Aujourd’hui les gens vont agiter leur petit drapeau tricolore,mais il faut leur dire « Allez lire les monuments aux morts, vous serez surpris d’apprendre que votre arrière grand-père s’y trouve ».

C.J. Diriez vous : « Notre esprit est resté en Afrique » ?
M.R. C’est pire que l’esprit, c’est l’âme. C’est la coquille qui est arrivée aux Amériques, et je crois que c’est une coquille videqu’on essaie de remplir, mais avec du toc. Ayant vécu au Mexique, un peuple qui n’a jamais connu l’esclavage, on voit toutde suite la différence. Le Mexicain quel qu’il soit a une notionde la patrie que nous n’avons pas. Nous sommes locataires,ici, y compris de notre nom, qui n’est pas le nôtre. Ma mère était mulâtresse, ensuite qu’est ce que je trouve en faisant ma généalogie, je trouve que le premier Rogers venaitdu sud de l’Angleterre, à Saint Martin j’ai encore plein de cousins aux yeux bleus. Je ne suis pas un raciste primaire, c’est une notion qui m’échappe, mais par contre j’ai conscience duproblème de la couleur que j’ai maintenant et que je considère qu’il ne faut pas pousser les gens à la révolte mais il faut qu’on affronte les choses, il faut mettre les pieds dans le plat.

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