Rembrandt Fecit 1669

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Réalisation : Jos Stelling
Scénario : Wil Hildebrand / Jos Stelling
Caméra : Ernest Bres
Son : Peter Vink/Cinetone Amsterdam
Musique : Laurens van Rooyen/CBS
Directeur de production : Aad van Berkel







 

Jos Stelling

Jos Stelling s'est crée au cours des années une forte réputation tout en donnant à sa carrière un tour particulier.
Né à Utrecht en 1945, il est un cinéaste autodidacte. Après avoir tourné deux documentaires et sept films de 100 minutes en huit et seize millimètres, il met huit ans à réaliser son premier film, Marieken van Nieumeghen, adaptation d’un miracle de la littérature hollandaise médiévale. Jos Stelling réunit un groupe d’amis les week-ends pour tourner ce qu’il appelle un documentaire du Moyen-Age. Il rassemble les invalides et les personnes âgées, leur retire leurs prothèses et leurs fausses dents, les habille de haillons et organise une beuverie dans une grange délabrée, boueuse, et au milieu de porcs égarés. Il s'agit de l'histoire d'une jeune femme qui a vécu avec le diable pendant sept ans et qui est secourue par la Vierge Marie. Marieken van Nieumeghen a été montré en sélection officielle à Cannes en 1975, exploit qui reste inégalé à ce jour pour un film hollandais.
Son film suivant, Elckerlyc (Tous les hommes), s'inspire aussi d'une pièce médiévale du même nom. Tourné sur plus de trois semaines dans un château du 13e siècle près de Gand, c’est un film plus modeste dans sa conception et sa réalisation. Son projet suivant, Rembrandt Fecit 1669, remporte des prix à Asolo et Cork, et avec De Pretenders, il surprend la critique comme son public.
De Pretenders, petit fait plus ou moins autobiographique se penche sur le week-end de l’été 1962 quand Marilyn Monroe se suicida.J’ai choisi cet événement car il marque pour moi la fin des "attitudes" des années 50 et le vrai début de l’esprit des années 60. Ce film fait définitivement de Jos Stelling un cinéaste et fut particulièrement bien reçu dans les festivals internationaux.
Avec L'Illusionniste, son film suivant, c'est le succès tant national qu'international. Il fait ce film en collaboration  avec  Freek de Jonge, comédien et artiste de café-théâtre le plus populaire de Hollande. Il reçoit en 1984 Le Veau d'Or, pour la meilleure fiction hollandaise et reçoit, entre autres, des prix aux Festivals d'Orléans et de Sao Paulo. Adaptation libre du thème de Caïn et Abel, L’Illusionniste est situé dans un paysage hollandais archétypal et mythique : des étendues de pâturages et d’eau.
C’est dans un poste de surveillance isolé que se passe L’Aiguilleur. La vie paisible d’un aiguilleur dévoué se trouve dérangée alors qu’une femme descend d’un train par erreur. Cette comédie poétique sur le désir refoulé et une passion déferlante est à nouveau un succès international, récompensée par le prix du Jury des Journées du Cinéma Hollandais, le prix du public à Sao Paulo et Fantasporo.
Il tourne ensuite  Le Hollandais volant sélectionné en compétition pour le Festival de Venise en 1995 et un court-métrage pour le programme "Contes Erotiques" de la chaîne de télévision allemande WDR qui a remporté le Veau d’Or à Utrecht, un Griffon d’or à Saint-Petersbourg et la Rose d’or de la presse à Montreux.
Jos Stelling a également réalisé No Planes (no trains) en 1999. Il prépare actuellement Duska dont le tournage aura lieu en 2006.

1974 Mariken van Nieumeghen
1975 Elkerlyc
1977 Rembrandt fecit 1669
1981 De pretenders
1984 De illusionist
1986 De wisselwachter
1995  La salle d'attente
1995  De vliegende Hollander
1999 No Trains No Planes
2000 The Gas Station
2003 The Gallery
2007 Duska

Rembrandt Fecit 1669

Jos Stelling
Distribution :: 
Date de sortie :: 
29/03/2006
PAYS-BAS. 1977. 1h47. 35mm. 1,85. Couleur
Le film raconte la vie du maître légendaire Rembrandt van Rijn (1606-1669), à partir de son arrivée à Amsterdam en tant que peintre reconnu. On y découvre les démêlés amoureux et les difficultés financières d’un homme tourmenté.
Jos Stelling excelle au niveau de la reconstitution de l'époque et réussit le prodige de faire passer la caméra d'un plan vivant à un détail pictural sans qu'on s'en aperçoive, faisant de chaque plan une véritable reproduction de tableau de maître. La caméra devient pinceau, la réalité est saisie, donnant l'illusion d'être celle du 17ème siècle.
 
INTERVIEW DE JOS STELLING

D’où vous est venue l’envie de faire un film sur Rembrandt ? Etaient-ce particulièrement les peintures de Rembrandt qui vous attiraient ou autre chose ?
Depuis tout petit je me suis toujours senti attiré par Rembrandt. J’aimais bien peindre et dessiner, copier les œuvres du Maître. La grande exposition mondiale à Amsterdam pour le 350ème anniversaire de Rembrandt que j’ai vu avec ma mère à l'âge de neuf ans m’a beaucoup marqué.
Ma mère joue dans le film le rôle de la mère de Rembrandt, d’ailleurs elle lui ressemble beaucoup. Mon frère Frans, qui est lui-même peintre, interprète le rôle du jeune Rembrandt et Ton de Koff un  ami, marchand d’objets d’art, le vieux Rembrandt.
Ton est mort juste après la fin du tournage. Il était déjà bien malade pendant le tournage, ce fut très émouvant. Maintenant, Rembrandt fait en quelque sorte partie de ma famille. Rembrandt était le héros de ma jeunesse.
Pour moi et pour bien d’autres Hollandais le 17ème siècle est une période très importante.
A l’école, les leçons d’histoire mettaient en avant le patrimoine hollandais de ce siècle en or. La splendeur théâtrale et métaphysique, le jeu avec la lumière comme composante dramatique et le pouvoir de Rembrandt de sortir du cadre  de l’image dans des tableaux sombres et intimes, font de lui un phénomène sans égal.

Avez-vous entrepris des recherches particulières avant de tourner ? Avez-vous demandé à votre équipe de voir certains films ou peintures en particulier ?
Les préparations pour le film ont pris plusieurs années et étaient très intenses. Nous avons pris des photos de nombreux portraits avec de la lumière " à la Rembrandt " et avec les vêtements d’époque. On a auditionné des centaines de figurants. De la musique originale hollandaise datant du 17ème siècle contribuait à recréer l 'atmosphère de l’époque. On a voulu être aussi authentique s que possible. La liste officielle des biens de Rembrandt saisis par les huissiers nous a bien aidés. On retrouve d’ailleurs un grand nombre de ces biens dans ses peintures.
Les musées nous ont prêté ses œuvres.
On s’est beaucoup documentés sur la peinture de Rembrandt. Il était très important d’être sûr que les peintures figurant dans le film étaient de véritables Rembrandt. A la fin du 18ème siècle environ 1600 peintures étaient attribuées à Rembrandt. C’était beaucoup trop. A l’époque, souvent c’était le Maître qui signait les peintures de ses élèves.
Au début du 19ème siècle les historiens d’art ont réduit le nombre à 800. En fait il y aurait 300 véritables œuvres de Rembrandt. Dans le film, toutes les peintures sont de vrais Rembrandt j’en suis très fier. Finalement on reconnaît facilement un vrai Rembrandt.
Malgré un bon contact avec le chef opérateur nous n’avons pas collaboré très étroitement.
J’ai fait des recherches avec mon directeur artistique Gert Brinkers, avec qui je travaille depuis le début de ma carrière. Il m’a beaucoup aidé. Mon frère Frans, qui jouait le rôle du jeune Rembrandt a reçu une formation d’historien d’art, et Ton de Koff l’interprète de Rembrandt vieux connaissait le sujet sur le bout des doigts. Ils n’auraient jamais accepté d’erreurs…. Eux aussi m’ont beaucoup aidé grâce à leur connaissance, leur pouvoir d’entrer dans la peau de Rembrandt et leur patience.
Personnellement j’ai visité tous les musées dans le monde entier, de San Fransisco à St. Petersbourg. Le plus impressionnant était la visite à la National Gallery à Londres, où l’on peut voir le dernier autoportrait de Rembrandt. Je suis allé spécialement à Londres et j’en ai fait une sorte de pèlerinage. Ce n’est pas sans raison que le film emprunte son titre à cette peinture : Rembrandt fecit 1669, l’année de sa mort.

Comment avez-vous réussi à être si proche de la lumière de Rembrandt ?
La lumière sur le plateau était autant que possible la lumière naturelle. Ainsi on a éclairé les petits détails à l’aide de bougies et de lampes de poche ; et on a tourné avec le plus grand diaphragme (avec toutes les restrictions conséquentes). On a filmé à travers un vieux miroir craquelé pour obtenir l’effet craquelé du vernis. Comme point de départ on a pris l’obscur et on a rempli l’image avec de la lumière quand c’était vraiment nécessaire. Le spectateur cherchera tout d’abord la lumière, même si ça vient d’un petit coin de l’image.
Ce qui est beau chez Rembrandt c’est que la lumière ne vient souvent pas de l’extérieur de la peinture, mais est bloquée dans l’image. Rembrandt a été probablement inspiré par la peinture de Carravaggio mettant en scène Jésus comme source lumineuse par exemple dans Le Souper d'Emmaüs. La lumière est un personnage à part entière dans sa peinture.

Aviez-vous vu les autres films sur Rembrandt, par exemple celui de Alexandre Korda (1936) avec Charles Laughton, avant le tournage ?
Le film de Korda est pour moi très daté, il est en noir et blanc, avec des décors mouvants et des toiles peintes. Le film de Korda est trop narratif, ce qui pour moi est le moins intéressant. C’est pourquoi il a raté l’essentiel à mon avis. Mais, après tout, il est sûrement impossible de faire un film objectif sur un artiste vivant ou sur un personnage célèbre. La vérité est presque toujours faussée d’avance. Peut-être aurait-il été mieux de faire un film sur Rembrandt du point de vue d’un de ses élèves, un peu comme Salieri avec Mozart, cela m’aurait permis une liberté beaucoup plus grande et j’aurais était moins bloqué par le souci d’authenticité.

Quelle est votre œuvre préférée de Rembrandt ?
Ses autoportraits, et notamment son dernier. Rembrandt y est tellement vulnérable. Mais toutes ses peintures ont pour moi une beauté et une vigueur sans précédent. Cependant, ce qui me vient tout de suite à l’esprit quand je pense à l’œuvre de Rembrandt c’est Le Syndic des drapiers.

Saviez-vous que le prochain film de Peter Greenaway, La Ronde de Nuit, a Rembrandt comme sujet ? Avez-vous vu Zoo et Meurtre dans un jardin anglais. Qu’en pensez-vous ?
J’en ai entendu parler. C’est bien énervant.
Ses premiers films m’ont beaucoup intrigué, plus tard ses films sont devenus pour moi plutôt des jeux intellectuels. Selon moi le cinéma est une sorte de langage de l’âme qui doit faire appel plutôt au cœur qu’au cerveau.

Quels sont vos projets  ?
Un nouveau long métrage: Duska. Une co-production russe, allemande et néerlandaise, sur un russe un peu étrange mais bien sympathique qui arrive chez son ami néerlandais et ne veut plus partir. C’est un film sur le sens et le non-sens de la vie dont la devise pourrait être: "soyez heureux que la vie n’ait pas de sens!"
Ce film va sans doute être tourné en 2006.

REMBRANDT FECIT 1669 Par Jean-Pierre Jeancolas – POSITIF (1982) - Extraits

Rembrandt fecit 1669 (c’est la signature apposée par le peintre peu avant sa mort sur le dernier de ses autoportraits, conservé à la National Gallery à Londres) est un film rare, un film magistral qui nous fait avancer à la fois dans la connaissance de l’art et dans celle de l’homme.
Ce n’est pas une biographie : Rembrandt est supposé connu au départ (quelques sous-titres aident le spectateur à identifier les lieux et les hommes). C’est une lecture de l’œuvre à partir d’une création cinématographique pensée comme une fiction.
Le référent historique est certes continuellement présent – ne serait-ce que dans l’évocation de quelques tableaux phares, de la « Leçon d’anatomie » au portrait collectif des « Syndics des drapiers », en passant par l’incontournable « Ronde de nuit », ou dans le vieillissement physique de Rembrandt ou de ses compagnes – mais il n’est à aucun moment l’objet du film. Il balise simplement une démarche qui tente de saisir les mécanismes de la création, les troubles et les émotions d’un artiste qui n’a cessé de se peindre. De s’interroger, de se ressourcer, de se reconstruire dans des dizaines d’autoportraits (d’après l’ouvrage de Fernandez : « Soixante autoportraits à l’huile, vingt à l’eau forte, dix au crayon : soit une moyenne de deux autoportraits par an. Peut-on attribuer uniquement au souci professionnel d’étudier la figure humaine, les variations de la physionomie, un penchant qui révèle une forte angoisse d’identité ? »).
Le Rembrandt de Stelling est un Rembrandt intime. Nous le voyons surtout dans l’environnement des trois femmes qui se sont succédé dans sa vie, de ses enfants, de rares amis. Ses démêlés avec la bourgeoisie d’Amsterdam, son goût des dérives dans les bas quartiers de la ville, son plaisir à s’encanailler et à se déguiser sont à peine évoqués par quelques allusions.
Mais peut-être faudrait-il commencer par exalter la beauté du film de Stelling, la chaleur d’une photo extraordinairement précise, sensuelle dans le contact du bois ciré, du velours des vêtements, du froissé des draps de lit (lits d’amour ou lits de mort, plis durcis des textiles rêches). Stelling sait faire sentir la vie des matières inertes, la palpitation des fibres du chêne – à la manière d’un Bresson, d’un Tarkovski ou d’un Huszarik. Son film presque dépourvu d’extérieurs est pourtant un hymne à la nature, un chant panthéiste qui prend place aux côtés de ceux du Russe (Le Miroir) et du Hongrois (Sindbad, Csontvary) que je viens de citer. La vénérable reliure d’un livre, l’huisserie poussiéreuse d’une fenêtre, l’argent ciselé d’un casque, comme les natures mortes du Grand Siècle, et mieux que ces natures mortes car le cinéma les enrichit d’une palpitation infime, d’une fébrilité qui sont celles de la lumière captée dans la durée (et non point arrêtée dans l’instant par le pinceau de Claesz ou de Stosskopf) sont de bouleversants moments de vie.
La beauté des objets, le jeu de la lumière sur les choses ne sont jamais gratuits. La beauté est là, palpitante, pour qui la voit.