36 vues du Pic Saint Loup

Text Resize

-A +A
Mise en scène Jacques Rivette
Scénario Jacques Rivette, Pascal Bonitzer, Christine Laurent, Shirel Amitay
Dialogues Pascal Bonitzer
Image Irina Lubtchansky
Son Olivier Schwob
Décors Manu de Chauvigny, Giuseppe Pirrotta
Costumes Laurence Struz
Montage image Nicole Lubtchansky
Montage son Georges-Henri Mauchant
Mixage Anne Le Campion
Musique Pierre Allio
Direction de production Pierre Wallon, Elisabetta Olmi
Produit par Pierre Grise Productions (France) , Maurice Tinchant et Martine Marignac, France 2 Cinéma (France), Cinemaundici (Italie), Luigi Musini, Roberto Cicutto et Ermanno Olmi, Rai Cinema (Italie), Alien Produzioni (Italie), Sergio Castellitto et Margaret Mazzantini
Avec la participation de Canal+, France 2, RAI Cinema, du CNC, Ministère de la Culture Italien
Avec le soutien de La Région Languedoc-Roussillon
En partenariat avec Le Centre National de la Cinématographie du programme Media Plus de la Communauté Européenne
 

Jacques Rivette

36 vues du Pic Saint-Loup (2009)
Ne touchez pas la hache (2007)
Histoire de Marie et Julien (2003)
Va savoir + (2002)
Va savoir (2001)
Secret Défense (1998)
Lumière et compagnie (1995)
Haut bas fragile (1995)
Une Aventure de Ninon, épisode de la série lumière et compagnie (1995)
Jeanne la Pucelle, les batailles (1994)
Jeanne la Pucelle, les prisons (1994)
La Belle Noiseuse (1991)
La Belle noiseuse. Divertimento (1990)
La Bande des quatre (1988)
Hurlevent (1985)
L'Amour par terre (1984)
Merry-Go-Round (1983)
Le Pont du Nord (1982)
Paris s'en va (1980)
Noroît (1976)
Duelle (1976)
Céline et Julie vont en bateau (1974)
Out 1 : Spectre (1974)
Out 1 : Noli me tangere (1970)
L'Amour fou (1969)
Jean Renoir, le patron (1967)
La Religieuse (1966)
Paris nous appartient (1961)
Le Coup du berger (1956)
Le Quadrille (1950)
Aux quatre coins (1949)
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

36 vues du Pic Saint Loup

Jacques Rivette
Distribution :: 
Date de sortie :: 
09/09/2009
France - 2009 - 1h24 - couleur - 35 mm
A la veille de la tournée d’été, le propriétaire et fondateur d’un petit cirque décède
brutalement. La troupe pour essayer de sauver la saison décide de faire appel à sa fille aînée Kate. Bien que cette dernière ait quitté le cirque depuis une quinzaine d’années, elle accepte à la surprise générale de mettre entre parenthèse ses activités actuelles et de les rejoindre.
Le hasard met sur sa route un italien – Vittorio. Celui-ci, intrigué par la personnalité de Kate et passionné par la vie du cirque décide de les suivre un temps. Peu à peu il va s’insérer dans la vie de la troupe, au point de franchir le pas et d’entrer dans le spectacle. Mais surtout il va s’efforcer de percer le secret de Kate : pourquoi a-t-elle quitté le cirque autrefois, pourquoi at-elle accepté de revenir… A la fin de la tournée chacun reprendra sa route. Mais quelle route ?
Sur l’oeuvre de Jacques Rivette, 36 Vues du Pic Saint Loup projette un éclairage « inouï, inédit, jamais donné jusqu’à maintenant ». La formule est de Vittorio (Sergio Castellitto), nouvelle apparition du mystérieux personnage de passeur/sauveur/intercesseur italien, dont la mission, depuis Va savoir, consiste à délivrer une princesse de ses sortilèges, autrement dit de son passé, ou de son chagrin. Cette princesse gracieuse, pleurant, inconsolée, son amour défunt au bord d’une tombe (comme John Wayne invoquait son épouse morte dans La Charge héroïque), c’est Jane Birkin. Après avoir été une comédienne ingénue dans L’Amour par terre, et l’ancien modèle d’un grand peintre dans La Belle Noiseuse, Jane Birkin met à nu, dans 36 Vues du Pic Saint Loup, l’énigme de toutes les héroïnes rivettiennes : enfermée derrière les grilles de la rue de Rivoli, dans un instant d’égarement arraché aux montagnes cévenoles du film, elle ressuscite le souvenir d’Anna Karina, prisonnière du couvent de La Religieuse ; hantée par une faute qu’elle n’a pas commise, elle a la mort dans l’âme comme Sandrine Bonnaire dans Secret Défense ; amoureuse folle d’un spectre, telle Pauline (Bulle Ogier) dans Out 1, elle avance, en funambule, dans un état intermédiaire entre la vie et la mort, semblable au coma dont sort Louise (Marianne Denicourt) au début de Haut Bas Fragile…
Cependant 36 Vues du Pic Saint Loup introduit un espace-temps inédit qui modifie les règles du jeu : c’est le cirque. Malgré les apparences, le cirque n’est pas la continuation du théâtre par d’autres moyens. Jacques Rivette en fait une synthèse : c’est un cercle magique de lumière, surmonté de gradins presque vides qui se peuplent, la nuit, de fantômes chuchotant derrière des toiles bleues frémissantes.
Depuis Paris nous appartient, le théâtre constitue pour les héroïnes rivettiennes une épreuve de vérité, chaque apprentie comédienne devenant elle-même à travers les mots d’une autre : son rôle. Le cirque substitue, aux pièges du langage théâtral, les masques des clowns et les défis mortels des acrobates : « C’est l’endroit le plus dangereux du monde… où tout est possible… où les yeux s’ouvrent, et mes yeux se sont ouvert. » Telle Lola Montes, consciente de risquer sa vie sur la piste, Kate (Jane Birkin) devra traverser l’épreuve du fouet afin d’être opérée de son chagrin. « J’ai l’impression d’avoir été opérée. Je m’étais habituée à ma maladie, à mon chagrin. » Interprétant les conseils de Rilke à un jeune poète, Vittorio, auteur de la périlleuse mise en scène destinée à libérer Kate du souvenir qui l’empêche de vivre (la mort tragique, quinze ans auparavant, de l’homme qu’elle aimait), livre l’une des clefs de l’énigme : « Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses souffrantes qui demandent à être délivrées. »
Dans l’oeuvre de Jacques Rivette, le cirque devient l’image même du péril que l’art nous contraint à affronter, afin de nous libérer de nos hantises. A la différence des héroïnes de Haut Bas Fragile qui cultivaient les « jeux terrifiants » parce qu’« il n’y a pas de sensation plus forte que la peur », Vittorio, ce metteur en scène « déplacé », se donne pour mission de sauver les princesses.
C’est en ce sens que 36 Vues du Pic Saint Loup est une épure ou même, pour reprendre une expression aujourd’hui rarement usitée, un art poétique : Jacques Rivette offre par là même en chemin à ses spectateurs l’occasion bouleversante de vivre, pendant 1h24 magique, l’épreuve existentielle à laquelle l’art (parfois) nous élève.
Il lui a suffi de quelques tissus teints en bleu flottant sur les eaux d’une rivière, d’une table de fortune où les fruits se détachent comme des natures mortes, d’amoureux qui se cherchent ou s’évitent entre les buissons, d’un clown qui nous regarde dans les yeux (« Tout est bien qui finit bien ! »), de la tente d’un cirque fendue par le vert des arbres, d’une lune pleine, qui, au-dessus des montagnes, veille sur nos rêves. Tout est bien qui finit bien : comme nous le fait vivre aujourd’hui Jacques Rivette, « c’est l’art qui fait la vie » - et non l’inverse.
Helene Frappat