De guerre lasses

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réalisation laurent bécue-renard 
image camille cottagnoud, renaud personnaz, fikreta ahmetovic´, saskia jol - montage charlotte boigeol, laurent bécue-renard
montage son mathilde muyard - mixage olivier dô hùu
musique kudsi erguner voyage nocturne / tales from the ney © kudsi erguner - production/distribution alice films
production déléguée nicole renard
production exécutive laurent bécue-renard, jack fox
avec le concours du centre de psychothérapie vive z˘ene de tuzla, du centre culturel français andré malraux de sarajevo, du haut commissariat aux réfugiés en bosnie
avec la participation du centre national de la cinématographie
l’aide à la post-production du thécif, région île-de-france

 

Laurent Becue-Renard

Né en 1966 à Paris. Diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris, ancien élève de l’Essec, Fulbright visiting fellow à Columbia University (New York). En 1995-96, il passe la dernière année de la guerre à Sarajevo comme rédacteur en chef du magazine Sarajevo Online, qui publiera ses Chroniques de Sarajevo. Après le conflit, il retourne en Bosnie-Herzégovine et se consacre à une réflexion sur les traces psychiques de la guerre en filmant sur plusieurs saisons le travail de deuil entrepris en thérapie par des veuves de jeunes combattants. Le film qu’il en tire, De guerre lasses, est présenté dans une cinquantaine de festivals internationaux et plusieurs fois primé, recevant notamment le Prix du film de la Paix décerné au Festival international du film de Berlin. Deuxième volet d’une trilogie intitulée Une généalogie de la colère, Of Men and War [Des hommes et de la guerre] accompagne cette fois dans leur chemin intime de jeunes soldats américains revenus de guerres lointaines meurtris dans leur âme.
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Prix du film de la Paix – Festival international du film de Berlin
Certificate of Merit Award – Festival international du film Golden Gate Awards, San Francisco
Prix du Meilleur Premier documentaire – Festival international du documentaire Hot Docs, Toronto
Prix du Jury Planete – Festival international du Documentaire Fictions du Réel, marseille

De guerre lasses

Laurent Becue-Renard
Distribution :: 
Date de sortie :: 
29/10/2003
France – 2003 – 1h45 – 35 mm – couleur – 1,66 – dolby SR
Des nations, des peuples, des hommes et des femmes s’affrontent, en guerre civile ou étrangère. Le jour vient où les armes se taisent. Parfois même, un traité de paix peut être signé. Les hostilités semblent terminées. Ce n’est bien souvent qu’apparence. Entre pulsions de mort et forces de vie, au travers des corps et des esprits, la guerre tente de se perpétuer. Et chacun à sa manière,  dans l’intimité de ses sentiments, continue de vivre ce conflit  qui le façonne à jamais. Comme si cette bataille silencieuse ne pouvait cesser. Comme si elle devait se transmettre insidieusement entre générations. Chronique d’un combat quotidien où les femmes, d’ordinaire, sont en première ligne. Chronique de Sedina, Jasmina et Senada, trois jeunes femmes nées dans une Europe qui se croyait libérée  des démons guerriers de son passé. Quatre saisons du deuil, de la vie et de l’amour. Quatre saisons de la parole.
entretien avec Laurent Bécue-Renard
Pourquoi ce titre De guerre lasses ?
De guerre lasses – comme un manifeste politique – s’oppose au “¡Viva la muerte !” de tous les nihilismes. Le film est tourné en Bosnie à l’issue du récent conflit,
mais il aurait pu être tourné en bien d’autres circonstances. Il conte ce dilemme vital auquel font face trois jeunes femmes dont les destins ont été brisés. Est-ce que le Mal court et les emporte – elles et leur descendance – dans un ressassement morbide et mortifère ? Ou est-ce qu’elles survivent ? et comment ?

Comment ce film s’est-il imposé à vous ?
Lorsque j’étais dans l’avion militaire qui m’emmenait pour la première fois vers Sarajevo assiégée, je ne pouvais m’empêcher de penser : « NOUS – et EUX – ces gens là-bas qui s’entretuent ». Pourtant, tout au long de mes séjours en Bosnie, les cinq années qui ont suivi, la question ne s’est plus jamais posée en ces termes. Il s’agissait bien de NOUS, cette histoire était également la nôtre, la mienne. Elle me renvoyait aux guerres plus ou moins anciennes que nous portons tous en nous. Celles qui ont façonné notre lignée et ont fait ce que nous sommes – individus et collectivité.
L’histoire des itinéraires personnels racontés par le film est ainsi – quelque puisse être leur singulière et terrible spécificité – un écho de ce dont nous sommes tous constitués. En ce sens, Jasmina, Sedina et Senada – ces Bosniaques d’aujourd’hui auxquelles s’attache le film – reflètent chacune autant de visages de nos grands–mères et de nos mères en 1918 et en 1945. De ce point de vue, pour les Européens de ma génération – venus après les conflits entrepris par leurs aînés et élevés dans les idées de paix, progrès et modernité –  la guerre en Yougoslavie aura profondément ébranlé le socle sur lequel nous étions arrimés, nous renvoyant aux abîmes de notre histoire.

Votre représentation des victimes diffère des images médiatiques habituelles...
Là encore, ma génération, née dans les années soixante, est la première en Europe à avoir assisté chaque soir, depuis son enfance, au spectacle du monde en direct à la télévision. Durant le conflit bosniaque, comme au cours de toutes les autres guerres télévisées, juqu’à celle d’Irak, j’ai comme beaucoup éprouvé une véritable frustration, un malaise croissant face à la représentation des victimes, l’accoutumance à leur virtualité  et à la désincarnation de leurs ressentis. À l’image, c’est comme si elles n’avaient jamais existé que ces quelques instants – au mieux simples icônes, au pire marionnettes médiatiques n’ayant servi qu’à justifier l’information. En réaction, le cinéma documentaire peut s’imposer comme ce mode de représentation et d’expression rare qui tente de rendre à l’Autre – victime ou non – toute sa sensibilité, toute son humanité et partant, la nôtre. Pour ce film, la rencontre avec Fika – la psychothérapeute qui allait s’inscrire au cœur du projet – a été déterminante. Elle est le médium, la passeuse qui permet la transmission de la parole de cet Autre. Grâce à elle, la victime peut-être reconnue dans son intégrité. Le film a été conçu et construit sur ce principe. C’est pour cela que la thérapeute est le plus souvent hors champ ou de dos, jusqu’à l’ultime thérapie où elle apparaît avec sa propre émotion. Il fallait ainsi que jamais nous ne puissions lâcher la démarche intime des femmes avant la fin de leur parcours thérapeutique. C’est aussi dans ce dessein que tout élément contextuel et toute interview ont été exclus.

Comment installer une caméra en thérapie ?
J’ai connu les thérapeutes deux ans et demi avant le tournage. C’est elles qu’il a fallu convaincre en premier. Si elles en ont accepté le principe, c’est parce qu’elles considéraient que la caméra pouvait être utilisée comme un outil de thérapie, un stimulant qu’elle s’est d’ailleurs révélée être par la suite. Il y avait cependant une règle de fond : dès que nous filmions – thérapie ou non – il était demandé aux femmes leur accord. La question a donc été posée au début de chaque séance. Mais jamais elles n’ont souhaité interrompre. Sans doute parce qu’avec cette thérapie, et donc avec le film, pour la première fois depuis la guerre, elles étaient l’objet d’une attention à la fois soutenue, rassurante et affectueuse.

Vous avez tourné beaucoup, 300 heures ?...
Ma démarche n’avait de sens que si je pouvais accompagner au plus près le cheminement intérieur des femmes à travers la naissance d’une parole. La thérapie durait un an. Je tournais environ deux semaines par mois avec des séances de thérapie filmées en continu.  Alors on accumule les rushes, ça peut sembler énorme... En fait ça ne l’est pas tant, surtout lorsque l’on filme en mini vidéo digitale. D’autant que l’écrémage se faisait au quotidien. Mon vrai luxe, c’était mon temps, qui n’était pas compté.

Parlez-nous de la construction du film...
Lors du tournage, il y avait une telle osmose entre l’intimité des femmes et ce que l’on pouvait observer dans la nature avoisinante que j’ai choisi de construire ce film au montage en l’articulant autour des saisons. C’était un choix physique et intellectuel, un choix de couleurs également ; afin de signifier que rien n’était acquis, que ce cycle des saisons de la vie jamais ne s’achève. Par ailleurs, la maison où les femmes vivaient et suivaient la thérapie constituait un huis clos quasi théâtral. J’ai voulu préserver cette sensation dans le film. Ce théâtre de la vie – proche des grandes tragédies classiques – est centré sur l’unité du lieu, du temps et de l’action de la thérapie elle-même, l’accouchement de la parole – source de vie.

Que sont devenues ces femmes que vous avez choisies ?
Au montage, elles trois se sont imposées car chacune, avec une personnalité très riche et des sentiments très affirmés, participait à l’ébauche d’une réflexion universelle sur la vie et l’amour, la violence collective, la disparition et le deuil. Le film s’arrête volontairement à la fin du huis clos thérapeutique, au moment de tous les possibles. Elles ont effectué un travail avec leur thérapeute. Fika a tenté de leur donner des outils pour vivre avec ce qui leur est arrivé. Un champ de possibilités s’ouvre devant elles. Mais c’est aussi aux spectateurs d’investir ce champ. Il s’agit d’un film après tout, et chacun est libre d’y projeter son propre imaginaire...