Duch, le maître des forges de l'enfer

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Fiche technique

réalisation Rithy Panh • production CDP / Catherine Dussart • image Prum Mésar, Rithy Panh • son Sear Vissal • montage Marie-Christine Rougerie, Rithy Panh • assistant montage Mathias Bouffier • montage son, mixage Myriam René • musique Marc Marder • direction de production (cambodge) Cheap Sovichea • assistante de production Pascale Pigeon • administratrice Béatrice Hannequin • une coproduction CDP, Institut National de l’Audiovisuel, France Télévisions, Bophana Production • avec la participation du Fonds Sud Cinéma, du Ministère de la Culture et de la Communication-CNC, du Ministère des Affaires Etrangères et Européennes (France) • avec le soutien de la FLa Procirep – Société des Producteurs, de L’Angoa et la participation du Centre National du Cinéma et de l’Image Animée 

 

 

Rithy Panh

Né à Phnom Penh en 1964.  À partir de 1975, comme tous les Cambodgiens, il subit les camps de travail khmers rouges.
En 1979, il parvient à s’échapper et arrive au camp de réfugiés de Mairut, en Thaïlande. Un an plus tard,  il s’installe en France et en 1985,  il entre à l’IDHEC (FEMIS).

Filmographie

1989 Site II [doc]
1990 Souleymane Cissé [doc]  Portrait du cinéaste malien pour la série « Cinéma de notre temps »
1992 Cambodge, entre guerre  et paix[doc]
1994 « NEAK SRE »,  Les Gens de la Rizière
1995 The Tan’s Family [doc]
1996 Bophana, une tragédie cambodgienne [doc]
1997 Un soir après la guerre
1997 Lumières sur un massacre 10 films contre 110 000 000 de mines [cm], [doc]
1998 Van Chan, une danseuse cambodgienne [doc]
1999 La terre des âmes errantes [doc]
2000 Que la barque se brise,  Que la jonque s’entrouvre [fiction télévision]
2002 S21, la machine de mort khmère rouge [doc]
2003 Les Gens d’Angkor [doc]
2005 Les Artistes du théâtre brûlé [doc]
2006 Le papier ne peut pas envvelopper la braise [doc]
2009 Barrage contre le Pacifique
2011 Duch, le maître des forges de l'enfer
2011 Gibier d’élevage

Informations complémentaires: 

Sélection Officielle, Hors Compétition – Festival de Cannes, 2011

Duch, le maître des forges de l'enfer

Rithy Panh
Distribution :: 
Date de sortie :: 
18/01/2012
France / Cambodge - 2011 - 1h43 - Numérique - Dolby SRD

Entre 1975 et 1979, le régime Khmer rouge a causé la mort d'environ 1,8 million de personnes soit un quart de la population du Cambodge. Kaing Guek Eav dit Duch a dirigé M13, une prison des maquis khmers rouges, durant quatre années avant d'être nommé par l'Angkar, «l'Organisation» (entité sans visage et omniprésente qui règne sans partage sur la destinée de tout un peuple) au centre S21 à Phnom Penh. En qualité de secrétaire du parti à S 21, il a commandé entre 1975 et 1979 cette machine de mort khmère rouge où périrent, d'après les archives restantes, au moins 12.380 personnes. Mais combien d'autres ont disparu, « écrasées, réduites en poussière », sans qu'on ait retrouvé leur trace. Duch dévoile ici comment il estime y avoir pleinement rempli sa mission et les raisons qui l'ont conduit à commander M13 puis S21 : - Sa foi en l'idéologie de l'Angkar - Son obsession du travail bien fait, le culte de la hiérarchie et le souci d’être apprécié par ses chefs. - Sa passion du pouvoir, de la discipline et de l'organisation. - Ses talents de pédagogue, attaché à former les parfaits ouvriers d'un crime collectif et silencieux. - Son instinct de survie, ses regrets, sa peur de la mort. Rithy Panh recueille sa parole nue, sans fioritures, dans l'isolement d'un tête-à-tête. Parallèlement il la met en perspective avec des images d'archives et des témoignages de survivants. Implacablement, au fil du récit, se dessine la machine infernale d'un système de destruction de l'humain à travers la description maniaque de ses minutieux rouages.

En 2009 Kaing Guek Eav dit Duch, a été le premier responsable khmer rouge présenté devant les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC). A la fin de son procès, Duch a demandé la relaxe. Néanmoins, il a été condamné à 35 années d'emprisonnement. Duch a fait appel. RECONSTITUTION DE LA SCENE DU CRIME L’homme n’a résolument rien du monstre froid auquel on aurait pu ou voulu s’attendre. Calme, intelligent, plutôt fin mais juste un peu trop policé pour paraître raffiné, il démultiplie les efforts pour séduire son interlocuteur avec l’espoir visible d’emporter son adhésion. Il a le temps pour lui, et la méthode surtout. Il a su mettre à profit ses qualités d’enseignant et son expérience de formateur ; il utilise aujourd’hui la même méthode pour nous faire comprendre comment l’on tuait à S21 et nous imposer le rythme de ses réponses. La langue elle-même se fait complice de son désir de plaire, elle cisaille chaque terme avec la précision de l’orfèvre pour surtout ne rien édulcorer des faits. « Vous voulez savoir comment les choses se passaient à S21, qu’à cela ne tienne, vous saurez tout, je n’ai rien à cacher. Je vous en dirai même plus que vous n’aimeriez savoir, je ferai de vous les témoins attentifs, et impuissants, de ce qui s’y passait, je ne vous épargnerai rien, pas même les détails comme à aucun de ceux qui sont passés ici », semble-t-il nous dire. Kang Kek Iew alias Duch a été un cadre essentiel du régime des Khmers rouges de 1975 à 1979. En fait, il avait commencé plus tôt, dès l’époque de la guérilla lorsque les Khmers rouges contrôlaient les régions du nord, c’est-à-dire bien avant le 17 avril 1975, date à laquelle ils s’emparèrent de Phnom Penh. C’est là qu’il s’est taillé cette réputation de sérieux et de rigueur dans le travail, dont aujourd’hui encore il s’enorgueillit, et qui lui valut d’être désigné à la tête du centre S21. Pendant plus de trois cents heures, le cinéaste Rithy Panh va filmer cet homme se raconter, dévoilant son histoire, ses méthodes, ses convictions et parfois ses doutes, le laissant jouer de ses contradictions, de ses regrets, pour finalement le surprendre afficher ses fiertés sans honte ni culpabilité. Pourquoi ? Par souci de justice, tout simplement, déclare Rithy Panh. Car après la sortie de S21, la machine de mort khmère rouge le film monument qu’il réalisa en 2002, le cinéaste voulut accorder une sorte de droit de réponse à l’homme vers qui tout convergeait.Absent du premier, où les rares survivants interrogeaient leurs anciens tortionnaires, il sera seul dans le second. Seul face à la caméra. C’était là l’unique contrat liant les deux hommes. Le résultat : un film de 90 minutes absolument stupéfiant. Dès les premières images on est saisi d’effroi, désarçonné et finalement aspiré dans la spirale rhétorique et machiavélique de cet homme au sourire terrifiant. Alors qu’on aurait pu s’attendre à un face à face poignant entre l’ancien bourreau et sa victime, Rithy Panh va plus loin et nous livre seuls à la voracité de Duch. Jamais le cinéaste n’interviendra à l’écran. Le procédé cinématographique est unique, éblouissant au double sens du terme, car il nous aveugle d’abord, paralyse notre jugement, suspend notre compréhension, terrifie nos sens sans nous donner d’explication. Puis, la lumière revient, elle éclaire soudainement la seule vérité qui accusera définitivement cet homme bien ordinaire : nul ne ressort indemne de la confrontation avec ce tortionnaire. Sans jamais rien dire, sans même chercher à piéger son interlocuteur, Rithy Panh laisse Duch nous dire avec la plus grande simplicité qu’il a bien fait ce qu’on lui reproche, qu’il a fait supplicier puis tuer plus de 15 000 personnes. Des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants, des inconnus, des amis, et de très rares ennemis directs. Personne n’est jamais ressorti vivant de sa machine sans que lui, Duch, l’ait clairement ordonné. Il n’avait donc même pas besoin de signer l’arrêt de mort des détenus qui rentraient à S21 : pour tous ils étaient déjà morts. Voilà comment l’ancien professeur de mathématiques se plaît à démontrer son savoir sur l’homme, la vie et la mort au temps des Khmers rouges. La torture n’est pas le supplice, insiste-t-il, elle ne vise pas plus la réappropriation politique et donc étatique du corps des suppliciés qu’elle ne cherche à exhiber la douleur des corps. Non, ici la torture reste un acte secret, pas par honte ni par culpabilité, mais par nécessité, c’est le secret du destin de ces corps martyrisés, mutilés, violés, qui donne tout son sens à cette passion macabre de la confession. Personne à l’extérieur de Thuol Sleng ne doit savoir, personne ne doit connaître l’identité des torturés, chacun doit pouvoir craindre qu’un anonyme ou un proche, un ami ou un traître puisse, sans autre raison que l’insistante exigence du tortionnaire, donner des noms, dont peut-être le sien. Dix noms au minimum comme garantie d’une bonne confession. Dix noms qui en donneront encore chacun dix. Ces hommes et ces femmes broyés dans la machine de mort des Khmers rouges n’ont plus d’identité, ils ne sont même plus les noms qu’ils portent, ils n’ont pas plus de matricule, ils sont juste des corps, des morts encore animés ayant pour seule fonction de donner des noms, peu importe lesquels, juste des noms, qui à leur tour donneront des noms avant de disparaître sans laisser d’autres traces qu’une photo anthropométrique et cette fameuse liste de noms accolés au leur. C’est précisément ce dispositif que Duch a mis en œuvre en se flattant de lui avoir donné la rigueur du modèle mathématique qui fut l’horizon de son idéal de jeune professeur. Centre d’extermination, certes, mais aussi de formation, ajoute-t-il non sans forfanterie. Les jeunes tortionnaires y venaient pour apprendre l’art précis de la séparation des corps et de leur identité, la mort n’y étant que l’issue nécessaire mais bien insuffisante au regard de tout le travail. Là encore, une précision s’impose, et Duch n’est justement pas avare de précisions : la souffrance des corps n’est pas le but, à peine le moyen, faire mal ne sert à rien s’il n’y a pas derrière un projet politique. Non, les Khmers rouges n’étaient pas méchants, ose-t-il soutenir, juste des hommes engagés, peut-être parfois aveuglés par leurs convictions, mais pas des monstres. « Lui non plus n’est pas un monstre ! », prétend-il. D’ailleurs, il s’emporte rarement, préférant exploser de rire pour contredire les rares faits qu’il n’admet pas. Il en reconnaît tant d’autres, semble-t-il nous dire, qu’on devrait bien lui concéder le droit d’en démentir certains, n’est-ce-pas ? Jamais il ne baisse la garde, même lorsqu’il se contredit, il nous toise avec défiance en nous laissant douter de la réalité de la contradiction. Serions-nous les seuls, pauvres âmes, à voir des contradictions, des incohérences là où lui, l’expert, n’en voit aucune ? […] Dans ce face à face entre le réalisateur, absent de l’image et pourtant étrangement présent, et le bourreau en chef de S21, on aurait pu s’attendre à une sorte de renversement des rôles. Le tortionnaire devenant accusé devant la caméra, sommé de répondre à toutes les questions et pourquoi pas de faire son autocritique. Celle-là même qu’il imposait à tous ceux qui périrent à Tuol Sleng. Le procédé aurait été classique, simple et efficace, il aurait permis d’éprouver une sorte de soulagement à contempler ce tortionnaire à son tour soumis à la question. Juste retour des choses pourrait-on dire. Mais voilà, le prix d’un tel artifice aurait été exorbitant pour l’établissement de la vérité, tout au moins celle de ces milliers et millions de morts que Rithy Panh, comme tant d’autres Cambodgiens d’aujourd’hui, refusent de laisser sombrer dans l’oubli. Rithy Panh a justement fait le choix inverse, autrement plus courageux et plus audacieux : nous faire vivre pendant 90 minutes sous l’emprise de cet homme dont la mort est encore aujourd’hui le seul et unique métier. Jamais on n’avait approché d’aussi près l’expérience de ces milliers de martyrs, jamais on n’avait pu ressentir jusque dans sa chair l’effroyable méthode de cette machine à détruire l’humain. Jamais, peut-être, un film ne s’était à ce point transformé en épreuve de véridiction. Car jamais aussi un bourreau ne s’était à ce point condamné lui-même en s’exposant ainsi et en allant au-delà de l’aveu ou de la confession. Jamais un tueur n’avait aussi docilement reproduit ce qu’il avait fait sous l’oeil d’une caméra. Car c’est bien ça l’enjeu de cet incroyable film qu’est ce Duch, le maître des forges de l’enfer, dont le sous-titre aurait pu être « Reconstitution de la scène du crime contre l’humanité ». Le bourreau ne confesse pas ce qu’il a fait, il n’avoue pas plus ses crimes. Non il va encore plus loin, il tente de les reproduire. En ce sens, il refait simplement ce qu’il a toujours fait, broyer les âmes et détruire les corps, mais cette fois devant une caméra. Sous le regard implacable de Rithy Panh, le bourreau de S21 s’imagine pouvoir gagner la partie, il espère se jouer de nous ou de lui, en tout cas de tous ceux qui visionneront son film. Il pense pouvoir nous berner, il croit pouvoir nous amener jusqu’à lui, manipuler nos âmes pour mieux détruire nos corps et nous faire, une fois encore, respirer l’odeur de cette mort qu’il affectionne tant. Voilà le montage auquel il se raccroche en nous dévoilant sa méthode : nous terroriser pour finalement nous détruire simplement d’un claquement de doigt. Jamais un film documentaire, dont l’essentiel repose sur un monologue, ne nous aura fait sentir la mort d’aussi près. Et c’est précisément au moment où le spectateur se voit irrémédiablement plonger dans le monde des morts, lorsqu’il comprend enfin, pour en faire l’expérience intime, comment procèdent les bourreaux, que Rithy Panh nous libère. Doucement, la caméra prend du champ. L’homme qui jusqu’alors occupait tout le cadre rétrécit et apparaît pour ce qu’il est désormais : un homme étriqué entre les quatre murs de sa prison, un homme tristement ordinaire. Ordinairement odieux, un tueur au service d’une idéologie exterminatrice. Plus exactement, un homme qui a servi docilement, avec zèle, avec conviction cette idéologie de la mort à laquelle il croit toujours. En quelques plans, Rithy Panh renverse une fois encore la situation, et nous montre un homme dérisoirement petit, hors d’état de nuire. Et c’est là l’ultime prouesse de ce film majestueux, car Rithy Panh filme avec la même rigueur et la même puissance l’horreur des Khmers rouges et leur défaite. Ils n’ont pas réussi à transformer les hommes en autre chose que des hommes, malgré les meurtrissures qu’ils ont infligées aux corps de leurs victimes. Les Khmers rouges ont perdu, ils ont été vaincus. Duch nous épouvante pour tout ce qu’il a fait et cherche encore à faire croire qu’il pourrait faire, mais aujourd’hui, grâce à Rithy Panh, il ne nous fait plus peur. n [extrait] Paris, le 6 mai 2011 Richard Rechtman - Directeur d'études à l'EHESS