L'étreinte du serpent

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AVEC : Jan Bijvoet Théo • Brionne Davis Evan • Nilbio Torres Karamakate (jeune) • Antonio Bolívar Karamakate (vieux) • Yauenkü Miguee Manduca

Réalisateur Ciro Guerra • Productrice Cristina Gallego • Scénaristes Ciro Guerra, Jacques Toulemonde • Producteurs exécutifs Cristina Gallego, Raúl Bravo, Marcelo Céspedes, Horacio Mentasti • Directeur de la photographie David Gallego • Chef décoratrice Angélica Perea • Directeur artistique Ramses Benjumea • Ingénieur du son Marco Salavarria • Design sonore Carlos García • Directeur de production César Rodríguez • Monteurs Etienne Boussac, Cristina Gallego • Musique Nascuy Linares • Effets spéciaux et postproduction CINECOLOR • Une production Ciudad Lunar (Colombie) • En coproduction avec NorteSur (Venezuela), MC Producciones (Argentine), Buffalo Films (Argentine) • En partenariat avec Caracol Televisión et Dago García Producciones • Avec le soutien du FDC, INCAA, CNAC, Ibermedia, Hubert Bals  

Informations complémentaires: 

QUINZAINE DES RÉALISATEURS - Cannes 2015

L'étreinte du serpent

Ciro Guerra
Distribution :: 
Date de sortie :: 
23/12/2015
Colombie - 2015 - 2h05 - Super 35mm

L’ETREINTE DU SERPENT raconte l’histoire épique du premier contact, de la rencontre, du rapprochement, de la trahison et, au final, d’une amitié exceptionnelle entre Karamakate, un chaman amazonien, dernier survivant de son peuple, et deux scientifiques qui, pendant plus de 40 ans, ont été les premiers hommes à explorer la partie nord-ouest de l’Amazonie à la recherche de savoirs ancestraux. Le récit s’est inspiré des journaux des premiers explorateurs de l’Amazonie colombienne, l’ethnologue allemand Theodor Koch-Grünberg et le biologiste américain Richard Evans Schultes.


SYNOPSIS : Karamakate, un chaman amazonien puissant, dernier survivant de son peuple, vit isolé dans les profondeurs de la jungle. Des dizaines d’années de solitude ont fait de lui un
chullachaqui, un humain dépourvu de souvenirs et d’émotions. Sa vie est bouleversée par l’arrivée d’Evans, un ethnobotaniste américain à la recherche de la yakruna, une plante sacrée très puissante, possédant la vertu d’apprendre à rêver. Ils entreprennent ensemble un voyage jusqu’au coeur de la forêt Amazonienne au cours duquel, passé, présent et futur se confondent, et qui permettra à Karamakate de retrouver peu à peu ses souvenirs perdus.

Rencontre(s) avec Ciro Guerra

NOTE D'INTENTION

Quand je regardais une carte de mon pays, je ressentais un profond sentiment de désarroi.
La moitié du territoire était une terre inconnue, un océan vert dont je ne savais rien. L’Amazonie, ce territoire insondable que l’on réduit bêtement à de simples concepts.
La cocaïne, la drogue, les Indiens, les rivières, la guerre.
Cet immense espace ne comprend vraiment rien d’autre ?
Pas de culture, pas d’histoire ?Aucune âme pour transcender cela ? Les explorateurs m’ont fait comprendre que si.
Ces hommes qui ont tout quitté, qui ont tout risqué, pour nous faire découvrir un monde qu’on ne pouvait pas même imaginer.
Ils ont établi le premier contact, alors que sévissait l’un des plus terribles holocaustes que l’homme ait jamais connus.
L’homme est-il capable, à travers la science et l’art, de transcender la cruauté ?
Certains hommes y sont parvenus.
Les explorateurs ont raconté leur histoire.
Pas les Indiens. Voilà de quoi il s’agit.
Une terre de la taille d’un continent qui reste à raconter.
Une terre jamais montrée par notre cinéma.
Cette Amazonie-là a disparu.
Mais le cinéma peut la faire revivre. »

CIRO GUERRA


Theodor Koch-Grünberg

En 1907, Theodor Koch-Grünberg écrit dans son journal :
« En ce moment précis, il m’est impossible de savoir, cher lecteur, si la jungle sans fin a amorcé en moi le processus qui en a conduit tant d’autres qui se sont aventurés jusqu’ici, à la folie la plus totale et inexorable. Si tel est le cas, il ne me reste qu’à m’excuser et te demander un peu d’indulgence, car la magnificence du spectacle auquel j’ai pu assister pendant ces heures surnaturelles fut telle qu’elle me semble impossible à traduire en des mots qui puissent faire entendre à d’autres la teneur de sa beauté et de sa splendeur ; tout ce que je sais c’est que, comme tous ceux pour qui le voile épais qui les aveuglait s’est levé, quand je suis revenu à moi, j’étais devenu un autre homme. »


AMAZONIE

De nombreuses années plus tard, le réalisateur Ciro Guerra et son équipe se transforment en une autre sorte d’explorateurs qui s’enfoncent au cœur de la forêt amazonienne, caméra à la main, afin de donner à voir une fraction de cette Amazonie inconnue. L’étreinte du serpent, dont le tournage a duré sept semaines dans la jungle du Vaupés, s’avère être le premier film de fiction tourné en Amazonie depuis plus de trente ans. C’est également le premier film de fiction colombien ayant pour personnage principal un Indien, et le premier film raconté du point de vue des sociétés ancestrales, faisant le lien entre deux histoires.
C’est un film sur l’Amazonie, une jungle qui s’étale sur plusieurs départements du pays et franchit les frontières, dont les forêts hébergent une riche variété de faune, de flore et de biodiversité, et ont servi de refuge à des centaines de langues, de coutumes et de nombreux groupes d’Indiens – dont un grand nombre a disparu sous l’assaut des colons –, mais c’est aussi une histoire qui parle d’amitié, de loyauté et de trahison.
Pour raconter cette histoire, le film a pu compter sur la participation des acteurs étrangers ainsi que des Colombiens et de dizaines de représentants des différentes tribus qui peuplent cette région du pays si peu connue de la grande majorité des Colombiens et tant prisée des étrangers.
Pour ce tournage, le but de l’équipe a été d’approcher ces communautés et d’établir avec elles une relation basée sur la reconnaissance et le respect, et de parvenir à des négociations fondées sur la transparence, en ayant à l’esprit que l’équipe se trouvait sur leur territoire et que les Indiens se fiaient à leur intuition.
Ciro Guerra a lui-même écrit le scénario de ce film pendant quatre ans, assisté la dernière année par Jacques Toulemonde. Ce dernier l’a aidé à donner à ce récit non occidental une forme adaptée aux Occidentaux. Il faut se rappeler que les rares histoires sur l’Amazonie à avoir été portées à l’écran (Fitzcarraldo ; Aguirre, la colère de Dieu et Cannibal Holocaust), sont toujours racontées du point de vue des explorateurs, et non des Indiens, que certains de ces films ont dépeints comme des sauvages sans intérêt.
Les lieux de tournage ont été choisis parce qu’ils appartiennent à une Amazonie que l’on ne connaît pas, en plus d’être des régions dans lesquelles les explorateurs qui ont inspiré l’histoire, Grünberg et Schultes, se sont retrouvés face à une grande richesse humaine et culturelle.

Enfin, autre élément notable, ce tournage a donné lieu à un riche mélange d’origines, de langues et de cultures : en plus de l’acteur belge et de l’acteur nord-américain, l’équipe comprenait des techniciens du Pérou, du Venezuela, du Mexique et de Colombie. Parmi ces derniers, le réalisateur, né à Río de Oro (département de Cesar), des gens de Bogotá, Cali, Santa Marta, du département de Boyacá et des membres de plusieurs communautés, Ocaina, Huitoto, Tikuna, Cubeo, Yurutí, Tucano, Siriano, Carapana et Desano, toutes localisées dans le département du Vaupés.
L’équipe a été à la fois impressionnée et intimidée par les paysages luxuriants de l’Amazonie colombienne.
« Pour raconter cette histoire, nous avons dû acheminer par avion près de 8 tonnes de matériel. On avait l’impression de faire un voyage dans le temps, et que l’on était remontés à l’époque que l’on voulait dépeindre. Nous nous déplacions en canoës, en radeaux et dans des avions d’une autre époque (DC-3). L’équipe avait aussi des canots à moteur, des rafts, des motos, des motos taxis, des morrocos (motos équipées pour le transport), des camions-benne, des tracteurs, des camions, des 4x4. Sans compter qu’il a fallu gravir à pied la colline de Mavecure jusqu’à son sommet, un dénivelé de 200 mètres sur une roche qui se transforme en savon au contact de l’eau », se souvient la productrice Cristina Gallego.
En plus de l’aide précieuse apportée par les communautés indiennes, le personnel de la Defensa Civil et un infirmier, l’équipe a aussi pu compter sur la protection spéciale d’un vieux « payé » (cf Glossaire) qui accompagnait l’équipe partout en faisant continuellement des invocations pour protéger l’équipe des averses et des conditions météo changeantes.

 



ENTRETIEN AVEC CIRO GUERRA

Vous reconnaissez avoir peut-être atteint votre limite avec cette production tant les difficultés, les risques, l’exigence et la part d’inconnu auxquels vous vous êtes retrouvé confronté en vous aventurant dans la forêt amazonienne, ont été immenses. Vous rapportez dans une sorte de journal de bord dans la plus grande tradition des explorateurs dont le film s’inspire, avoir même envisagé de « rendre votre tablier ».
Alors qu’on terminait la première semaine de tournage, je me suis senti submergé par une profonde inquiétude. On avait trop de problèmes, le plan de tournage était trop serré. Il était clair que l’on n’arriverait jamais à terminer ce film. On avait eu des rêves démesurés, on avait voulu aller trop loin. On avait pêché par excès d’optimisme et les dieux et la forêt nous puniraient pour cela. En ayant cela à l’esprit, comme un capitaine qui est le premier à constater que son bateau coule, je me suis assis, bien confortablement, et je me suis préparé à affronter l’inévitable. Mais j’ai finalement assisté à un miracle.

D’où est née cette histoire ?
De ma curiosité pour l’Amazonie colombienne, qui représente la moitié de la surface du pays, et qui m’est toujours aussi peu connue et aussi mystérieuse, alors que je suis colombien et que j’ai vécu toute ma vie dans ce pays. Dans l’ensemble, la Colombie s’est toujours désintéressée de ce savoir et de cette façon de voir le monde. C’est une partie de notre pays que l’on sous-estime mais qui, pour ce que j’ai pu en connaître, me semble fondamentale. Quand on commence à étudier cette région, à faire des recherches, on la découvre inéluctablement à travers le regard des membres d’expédition, des voyageurs, presque tous nord-américains ou européens, qui sont les premiers a être venus jusqu’ici et nous ont donné des informations sur notre propre monde, sur notre propre pays. J’ai donc eu l’idée de raconter une histoire au travers du prisme de cette rencontre, mais depuis une perspective dans laquelle le personnage principal ne serait pas un Blanc, comme d’habitude, mais un Indien, un autochtone, ce qui change absolument le point de vue et est novateur. En réalité, ce qui se passe finalement, c’est que ce personnage, Karamakate, est peut-être le premier héros indien du cinéma colombien, mais c’est aussi une personne avec qui n’importe qui dans le monde peut s’identifier.

Vous racontez l’histoire de deux temporalités différentes, s’inspirant des récits de deux membres d’expédition qui ne se sont jamais rencontrés. Comment s’est déroulée la phase d’écriture et comment avez-vous trouvé le fil conducteur pour raconter l’histoire ?
On retrouve l’idée, dans de nombreux textes sur le monde indien, d’une notion différente du temps. Le temps n’est pas une continuité linéaire, tel que nous l’entendons en Occident, mais une série d’évènements qui ont lieu simultanément dans plusieurs univers parallèles. C’est ce qu’un écrivain a décrit comme « le temps sans temps » ou « l’espace sans espace ». J’ai fait le lien avec cette idée des aventuriers qui mentionnaient le fait que, bien souvent, lorsque l’un d’eux revenait 50 ans après le passage d’un autre, l’histoire du premier avait déjà pris la forme d’un mythe. Pour beaucoup de communautés, c’était toujours la même personne qui revenait parce que l’idée d’un seul homme, d’une seule vie, d’une unique expérience vécue à travers de nombreuses personnes était profondément ancrée. Cette idée m’a semblé être un point de départ très intéressant pour le scénario parce que, bien que ce soit un film raconté du point de vue des Indiens et dont le personnage principal est un Indien, il offrait au spectateur des points d’accroche par le biais de ces personnages qui viennent de notre monde et dont on comprend les motivations. Puis, lentement, à travers eux, on cède le pas à la vision du monde indien que nous offre Karamakate.

À travers toute cette expérience, comment avez-vous ressenti la relation avec les gens, avec la communauté indienne et leur façon de percevoir le film ?
Les communautés nous ont beaucoup aidés. Les gens de l’Amazonie sont très chaleureux, très aimables, très ouverts, ils ont un grand coeur. Bien sûr, au début ils se méfiaient un peu, le temps de s’assurer que l’équipe n’avait pas de mauvaises intentions, parce qu’il y a aussi des gens qui sont venus là pour les voler et leur nuire. Nous sommes très contents d’avoir pu travailler avec eux, les habitants ont vraiment été emballés par le projet. En tout cas, la démarche est de faire revivre une Amazonie qui n’existe plus, qui n’est plus comme avant. Ce film, c’est une façon de laisser une trace pour que cet univers subsiste dans la mémoire collective, parce que les personnages comme Karamakate, qui détiennent le savoir, les guerriers payés, ont disparu. Les Indiens modernes sont différents. Il y a tout un savoir qui est conservé, mais il y a aussi toute une partie du savoir qui s’est perdue : de nombreuses cultures, de nombreux dialectes et langues. À présent, ce savoir se transmet à travers la tradition orale et, comme il n’est pas écrit, tenter de l’approcher a été une vraie leçon d’humilité, parce que c’est quelque chose que l’on ne peut pas espérer comprendre rapidement, contrairement au savoir que l’on acquiert à l’université ou à l’école. C’est un savoir lié à la vie, à la nature, et c’est vraiment une immense source de connaissances, dont on ne peut espérer saisir qu’une infime partie. La seule façon d’accéder à ce savoir, c’est d’en faire l’expérience, de le vivre pendant de nombreuses années. Nous espérons vraiment parvenir à générer, à travers ce film, une curiosité qui donne au public l’envie d’en savoir plus, de respecter ce savoir et de comprendre qu’il est impo tant dans le monde d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas de folklore ni de cultures mortes, mais d’un savoir lié à une recherche actuelle de l’homme, à savoir comment trouver un équilibre avec la nature en puisant dans les ressources disponibles sans les saccager, comment trouver une harmonie, non seulement entre l’homme et la nature, mais aussi entre les différentes communautés qui composent l’humanité. Et cela souligne en quoi cette façon de parvenir à l’équilibre et l’harmonie est une façon de trouver un bonheur que l’on ne peut atteindre avec les systèmes politiques et sociaux actuels.

Au cours de ce processus de recherche et d’apprentissage de ces cultures, est-ce que certaines choses ont changé dans votre façon de voir le monde ?
Oui, évidemment. Tout. Je suis aujourd’hui une personne différente de celle que j’étais quand j’ai démarré le projet. Je crois que tous ceux qui ont participé à ce projet ont vécu cela. On s’immerge dans ce flot de connaissances et tous les jours on apprend quelque chose de nouveau. On a senti que tout était source de savoir, depuis les pierres jusqu’aux plantes, aux insectes ou au vent. Cela nous a procuré un grand sentiment de satisfaction. Cela change tout l’univers. Évidemment, il est très difficile de changer de vie pour les gens comme nous, qui ont grandi au sein de ce système, mais cela nous a quand même permis de voir de près d’autres façons de vivre et de comprendre qu’il y a de multiples façons d’être humain et de vivre. Je crois que celle-ci est tout à fait valable et belle, et qu’il est important d’en avoir conscience et de la respecter.