La peau trouée

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Réalisation : Julien Samani
Productrice : Caroline Bonmarchand
Compositeur : Franz Schubert
Photographie : Julien Samani
Ingénieur du son : Julien Samani
Chef monteur : Stratis Vouyoucas
Monteur son : Alexandre Hecker
Musique Franz Schubert / Winterreise - Auf dem fluss
Production Avenue B Productions, Judith Nora
Avec la participation de l'Arcadi (Action régionale pour la création artistique
et la diffusion en Ile-de-France).

 

Julien Samani

Julien Samani est né en 1973. En 1995, il intègre l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris où il étudie l'image et le graphisme. Il passe ensuite une année à la Cooper Union School of Design de New York. Là, il est initié à la pratique du cinéma et réalise deux courts métrages.
De retour à Paris, il passe le diplôme de l’ENSAD avec une installation vidéo autour du texte des Dix Commandements.
Il travaille aujourd'hui comme graphiste et illustrateur.
La Peau trouée est son premier film.

2004 LA PEAU TROUÉE
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Grand prix - Brive
Prix de la première œuvre - Nyon
Grand prix du documentaire - Belfort

La peau trouée

Julien Samani
Distribution :: 
Date de sortie :: 
23/03/2005
FRANCE. 2004. 56min. 35mm. 1,85. Couleur. DTS.

Cinq pécheurs de requins partent en campagne au large de l'Irlande. Seuls, loin de tout, face à la mer et dans la violence de la chasse qu'ils pratiquent, ces cinq hommes interrogent notre rapport à l’animalité. Un voyage en apparence ordinaire qui va progressivement nous plonger hors du temps.

ENTRETIEN AVEC JULIEN SAMANI

L'ORIGINE DU PROJET
L'idée du film découle de rencontres que j'ai faites lors d'un séjour à l'île d'Yeu. J'ai passé trois soirées de suite dans un café du port, et, à chaque fois, j'y ai rencontré un marin avec qui j'ai parlé et bu toute la nuit. Il y avait une similitude frappante entre ces trois hommes, qui étaient des gens assez âpres et en même temps très touchants, portant en eux quelque chose de tendre, de fragile. Chacun trimbalait une sorte de blessure, comme une meurtrissure, tapie sous son apparence de gros dur. Ils parlaient de ce qui se passe en mer comme d'une chose merveilleuse, fantastique, que personne ne pourrait jamais comprendre. De retour à Paris, je me suis dit que j'avais envie de faire quelque chose de ces rencontres. En y réfléchissant, ni l'écriture ni la photo ne me semblaient appropriées. Je voulais restituer le temps du silence, ce temps où les choses ne sont pas dites, mais se font dans le toucher, les gestes, le corps. Je me suis alors décidé à acheter une caméra. Je suis retourné à l'île d'Yeu où j'ai revu celui des trois marins avec qui je m'étais le mieux entendu et je lui ai dit que je voulais faire un film à bord. Il m'a montré le Mirador. C'était un bateau très impressionnant, très beau. Le marin m'a présenté le patron, Patrick, qui s'est montré méfiant vis-à-vis de l'image et a tout de suite refusé que je tourne sur son bateau. Les pêcheurs en France, et en particulier à l'île d'Yeu, ont souvent été victimes de manipulations orchestrées par les journalistes autour de leur façon de pêcher. On leur a reproché de prendre trop de poissons, de nuire à la faune. D'après ce que j'ai pu apprendre, ces attaques avaient pour but de retirer à la France le monopole de l'industrie de la pêche au profit d'autres pays de la communauté européenne, comme l'Espagne. J'ai essayé de lui expliquer que je n'étais pas un journaliste de télévision, que mon propos n'était pas du tout de parler de pêche, mais de faire un film sur eux, en mer. On s'est vu plusieurs fois, on a beaucoup parlé, mais j'avais du mal à exprimer ce qui m'intéressait. Un jour, dans la cabine de Patrick, j'ai vu un grand panneau couvert de vieilles photos du bateau, des marins à bord et de leur famille à terre. Je lui ai dit que c'était cela que j'avais envie de filmer. Il en a alors parlé à son équipage, et m'a finalement donné son accord. Après les nombreuses discussions que j'avais eues avec les marins, j'ai alors essayé de recentrer mon sujet. À l’époque, j'étais imprégné de L'Odyssée d'Homère. Il y avait dedans quelque chose que j'avais envie de vivre : une aventure, être loin de chez soi, ailleurs, dans un autre monde et dans un temps initiatique. Je ne connaissais rien du milieu marin. Ça faisait longtemps que j'allais à l'île d'Yeu, mais je n'avais jamais vu un bateau décharger. Le film est parti de là, aussi. D'un désir de voir autre chose de l'île d'Yeu.

LE CHOIX DU MOYEN MÉTRAGE
Le film est venu de lui-même à cette durée. La première version faisait à peu près une heure et demie, mais j'ai eu la chance de rencontrer des gens comme Stratis Vouyoucas ou Pauline Gaillard, qui avaient un vrai regard cinématographique, non formaté par le clivage court / long ou télé / cinéma. Pauline a vraiment amené le film à sa durée juste. Je ne fais de concessions sur aucune coupe et j'ai rencontré en Pauline quelqu'un qui fonctionnait exactement comme moi. Au départ, je tenais beaucoup à ce que le film ait une durée conséquente – une heure, une heure et demie - mais Pauline m'a dit un jour "il fera la durée qu'il doit faire" et j'ai trouvé ça très juste. Le film primait et l'on ne se préoccupait pas des impondérables de diffusion télé, comme la voix off, les raccords-mouvements, ou la description minutieuse des gestes de la pêche. Cela a permis d'apporter une dimension plus riche, de conférer à l'ensemble une unité sans s'encombrer de détails anecdotiques.

CONSIDÉREZ-VOUS VOTRE FILM COMME UN DOCUMENTAIRE ?
La question du documentaire est complexe et je crois aussi que c'est une fausse question. Pour moi, La Peau trouée est un film. Je voulais faire un film qui emporte les gens, qui se donne. Cette notion était très importante pour moi. Je souhaitais qu'il se positionne à un autre niveau que celui de la narration documentaire classique, qui souvent implique des enjeux pédagogiques et sociaux. Je n'arrive pas à dire que La Peau trouée est un documentaire. Je l'ai conçu comme un film de cinéma, un objet cinématographique avec un souci des couleurs, de l'image, du son, de l'interaction des deux, d'une progression. Les marins du film, par exemple, ne s'y reconnaissent pas du tout.Ils s'ennuient et ils trouvent cela loin de la réalité. Ils m'ont dit clairement et de façon assez dure que ça ne reflétait pas du tout ce qui se passe à bord. En même temps, c'est un film qui assume un parti pris de réalité. Il s'offre comme un documentaire : les protagonistes ne sont pas des acteurs, il y a peu de mise en scène, de découpage. Le vocabulaire n'est pas celui de la fiction. J'ai eu l'impression, quand j'ai eu fini ce film et qu'on m'a dit "c'est un documentaire" ou "c'est entre la fiction et le documentaire", de me retrouver six ans en arrière, aux Arts déco, quand j'ai présenté, en section communication visuelle / graphisme, une installation vidéo scénographiée. On me disait que ça ne correspondait pas à la section. Que répondre à cela ? C'est tout de même de l'image. Un parcours autour de l'image. Pour moi, le documentaire n'existe pas. Après, la question peut se poser en termes financiers, administratifs ou juridiques mais c'est autre chose. Lorsque je dis ça, on me rit au nez, on me dit que c'est faire totalement abstraction de tout le circuit de l'industrie du cinéma. Mais finalement, la question essentielle ne peut être que celle du cinéma, du regard et pas celle de la case dans laquelle le film peut trouver sa place. Je rêve d'un cinéma qui ne soit pas handicapé par ce type de questions, mais cela tient de l'utopie.

LE DÉSIR D'ALLER VERS CES MARINS VIENT D'UN FLUX DE PAROLES, AU DÉPART. POURTANT À L'ARRIVÉE, LA PAROLE EST ABSENTE DE LA PEAU TROUÉE…
Ça vient d'un flux de paroles, mais plus encore d'un besoin d'exister en dehors de cette parole, dans un temps qui ne pourra jamais m'appartenir, et qu'ils arrivaient, eux, à me faire partager par les mots, lors de notre rencontre à terre. C'est leur vie : ils ne peuvent pas ne pas partir. Je sentais cela dans leur récit, et même au-delà de leurs mots. Les marins du film sont dans cette parole-là, presque légendaire, qui leur permet d'exprimer à leur façon le merveilleux de ce qui se passe en mer. En définitive, il y a peu d'échanges verbaux à bord. Il y a des moments très intenses, certes, mais quand la parole surgit, elle peut sembler triviale, elle passe par la déconnade. La parole n'apparaît que lorsqu’ils sont à terre. Ça me donne des bribes d'explications sur les mythes marins. Mais bon, je reste quasi ignorant en la matière donc je ne peux pas en parler. En fait, plus que l'absence de parole à bord, il y a une relation entre eux qui n'est pas de l'ordre de l'échange. En tout cas, il est évident qu'il y a un temps étrange à bord, un temps hors du temps, hors de la relation sociale, de la relation de travail telle qu'elle est définie dans les entreprises, et même un peu partout à terre, même dans les milieux de l'art. Je les ai, par exemple, vus, chacun, face à la mer, à ne rien faire un nombre incalculable de fois. Ils ne faisaient vraiment rien : ils se tenaient là, en silence. C'est une relation à l'autre, qui est peut-être plus fusionnelle, où l'autre n'existe pas vraiment, mais est là, simplement.

LE CHOIX DU TITRE
Je l'ai trouvé à la fin du tournage. Mon titre de travail était moins heureux, c'était Poissons. Mais j'ai été porté, pendant le tournage par L'Odyssée et aussi par un poème d’Henri Michaux, Je suis né troué. C'est un petit poème sur un voyage en Amérique du Sud, qui fait partie de son recueil intitulé Ecuador. Il y décrit très bien ce que j'ai ressenti chez les marins : cette tristesse, cette blessure qui racle au fond, qui fait mal et qui en même temps motive, cette violence. Lui, il appelle ça un trou. Je tenais absolument à prendre quelque chose de ce poème. Je suis né troué, ça n'avait pas de sens, donc je me suis mis à écumer toutes les pages de L'Odyssée. Et je suis tombé sur un passage magnifique où Ulysse, seul avec son radeau, est une fois de plus victime de la colère de Poséidon. Chez Henri Michaux comme chez Homère, il y a cette notion d'un rapport aux éléments, de quête incompréhensible, de motivation dont on ne connaît pas trop le fondement, qui est complètement intérieure mais projetée vers l'extérieur. C'est de là que vient La Peau trouée. C'est un titre que j'aime beaucoup. Il peut sembler prétentieux, mais je l'assume pleinement. Il donne une idée de ce rapport entre intérieur et extérieur, de ce que peut être une relation dont la peau, cette fine membrane, est la seule frontière.