Le monde vivant

Text Resize

-A +A

réalisation, scénario et dialogues Eugène Green
image Raphaël O’Byrne son Dana Farzanehpour
montage Cheng Xiao Xing, Benoit De Clerck
Productrice déléguée Martine de Clermont-Tonnerre [MACT productions (France)] Co-producteurs Luc et Jean-Pierre Dardenne, Les Films du Fleuve (Belgique), Claude Berda – AB3 (Belgique) avec la participation du Centre National de la Cinématographie, du Fresnoy – Studio national des arts contemporains, du Cinéma Le Méliès à Pau, de Transatlantic Vidéo et de Alpha Productions
Et avec le soutien de la Région Aquitaine

 

Eugène Green

Eugène Green est né en Amérique du Nord. En 1969, il s’installe à Paris, où il fait des études de Lettres, Langues, Histoire et Histoire de l’Art. Il adopte la nationalité française en 1976. En 1977, il a fondé le Théâtre de la Sapience.
Son premier film, TOUTES LES NUITS est sorti en 2001, et a obtenu le Prix Louis Delluc du premier film. LE MONDE VIVANT présenté en 2003 à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes, est sorti en novembre de cette année accompagnée du moyen métrage LE NOM DU FEU, projeté pour la première fois en 2002 au Festival de Locarno. En 2004, il a réalisé un troisième long-métrage, LE PONT DES ARTS, présenté à Locarno et sorti la même année. En 2005, il a réalisé un moyen métrage, LES SIGNES présenté en Sélection Officielle au Festival de Cannes, et dans la section Cinéastes du Présent à Locarno, en 2006. Un autre moyen métrage, CORRESPONDANCES, fait partie d’un triptyque, MEMORIES (les deux autres volets étant de Harun Farocki et de Pedro Costa), commandé par le Festival de Jeonju en Corée, et présenté aussi au Festival de Locarno en 2007, où il a obtenu le Prix Spécial du Jury. Il est également écrivain et a publié des essais, des contes et des livres de poèmes. Son premier roman La Reconstruction a été publié en 2008 aux éditions Actes Sud. En octobre et novembre 2009 deux nouveaux livres paraissent : des « notes » sur le cinéma : Poétique du Cinématographe chez Actes Sud et un roman : La Bataille de Roncevaux chez Gallimard. En 2014 il a réalisé un documentaire sur la culture basque, FAIRE LA PAROLE. En 2016 Eugène Green a réalisé LE FILS DE JOSEPH.

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Quinzaine des Réalisateurs – Festival de Cannes, 2003

Le monde vivant

Eugène Green
Distribution :: 
Date de sortie :: 
26/11/2003
France – 2003 – 1h15 – 35 mm – couleur – 1,66 – Dolby SR
Un ogre, pas très bien rasé, avec deux enfants vivants dans son garde-manger, veut répudier son épouse - qui n’est pas une ogresse - pour se marier avec une demoiselle qu’il tient captive dans une chapelle. Deux chevaliers partent pour le combattre : l’un a un lion, l’autre pas, et tous deux portent des pantalons en toile de Gênes à la mode de Nîmes. Cette histoire, qui se passe de nos jours, est d’une brûlante actualité.
« Parole d’Ogre » par Jean-Philippe Tessé
Avant d’être adoubé, il faut prendre la route, croiser le fer, dragons et chimères, traverser la forêt aux sortilèges, délivrer la princesse aux bras blancs, affronter son destin : du parcours initiatique menant à la chevalerie, il ne manque aucune étape dans Le Monde vivant, deuxième film d’Eugène Green (après Toutes les nuits, en 2001) en forme de chanson de geste médiévale. Certes les jeans remplacent les hauberts et les lions sont des labradors, mais il suffit d’appeler un chien un lion et de compter sur la performance des mots pour entendre ses rugissements. Nicolas, jeune candide fraîchement échappé du nid familial, fait la connaissance du chevalier au lion en route vers le château de l’ogre, qu’il doit vaincre pour posséder le cœur d’une douce captive.
Du soleil pour les gueux visité par Chrétien de Troyes, ou comment tailler un jean à Perceval le Gallois, mêler subjonctifs imparfaits, locutions débonnaires (« c’est superfrais ») et liaisons dangereuses (« chevalier-r-au lion ») : Le Monde vivant se laisse volontiers voir comme une fantaisie récréative, un Monty Python bressonien à la diction fleurie.
Il est aussi une belle digression imaginaire, une fable ludique et inspirée sur l’esprit des mots. Eugène Green promène son grand sujet – la parole, au double sens, fondu en un seul, de la parole donnée et de la parole performative, jusqu’au miracle – d’arbres en arbres, de châteaux en ponts, tel un programme novice à mettre à l’épreuve, une idée sans âge qu’il s’agirait de reconsidérer dans l’écrin bienveillant du conte. La foi absolue en l’incarnation d’un Verbe sublimé prend des allures de rêverie dans un espace enchanté où tout suit comme par magie l’ordre instauré par le langage. Utopie d’un monde replié sur un temps conventionnel, faisant fi de la mimesis pour ne rien perdre du pouvoir d’évocation de l’oralité.
Les chevaliers sont loyaux et ils doivent se mesurer à l’ogre, dont on n’aperçoit que des extrémités, des bords : pieds velus pesant sur le sol, mains sales attrapant les enfants pour les jeter au garde-manger. Par sa bouche ne pénètre que de l’interdit (le tabou de l’anthropophagie), rien ne sort que de mensonger – il répand perfidement de la bave de limace sur le pavé, à laquelle résiste Nicolas grâce à des chaussures antidérapantes reçues à Noël –, cette créature parle mais n’a pas de parole. Dès lors sa tête n’est pas filmée sinon gisante à terre, sans vie. Il faut une véritable fermeté morale, mais aussi une certaine innocenece du regard, pour frapper ainsi d’interdit visuel quiconque rompt le consensus, les règles du jeu (la parole donnée vaut pour la vie et même au-delà), et le renvoyer sans ménagement à sa nature monstrueuse.
Le Monde vivant, au-delà de sa dimension d’épopée anachronique, ne lâche pas le moindre de ses présupposés, dans une posture de noble et humble intransigeance volontiers à rebours du contemporain. Témoin d’un cinéma de pure croyance, le film d’Eugène Green avance selon une ligne de conduite têtue : éthique de la discussion, éloge de l’accord verbal filmé jusque dans ses extrémités les plus sacralisées – la promesse tenue d’une résurrection, à la condition de croire davantage au verbe qu’à la chair – s’y déploient sur un mode joyeusement volontariste. Il ouvre sur des propositions surnaturelles, sources de multiples incongruités filmées le plus calmement du monde (Nicolas pénétrant dans une chapelle au moyen d’une espèce de lévitation onctueuse). Dans son dénuement optimiste – tout fonctionne, chaque détournement déflationniste (le chien pour le lion, un lapin pour un éléphant) ou métonymique (une main pour un ogre) acquiert aussitôt un statut de convention reconnue par tous –, Le Monde vivant cherche une voie vers le hiératique, à portée de voix humaine.
Le sacré selon le cinéaste n’existe que si on le nomme, si on l’interpelle. Là naît l’unique possibilité de bâtir et habiter un monde vivant – celui que l’on traverse (la forêt), où l’on revient (d’entre les morts). Il est, par la grâce d’une parole chantée dans ses atours les plus baroques, le château de tous les miracles.
Cahiers du Cinéma, septembre 2003.
 
************
Glossaire
Le monde vivant

Anachronisme Le Monde vivant produit des anachronismes mais n'est pas anachronique : son histoire n'a pas d'autre époque que le présent de celui qui le voit.
Baroque Qui manifeste de l'originalité ou de la bizarrerie. Aussi : dernière période de l'histoire occidentale durant laquelle les hommes ignoraient l'apparente contradiction entre le matériel et le spirituel. Des hommes de science comme Pascal étaient aussi de grands mystiques, qui cherchaient à faire apparaître le Dieu caché à travers l'avancée d'un modèle rationnel de l'univers.
Bougie La flamme d'une bougie comporte une énergie libérant celles des acteurs et de l'espace qui les entoure. Lorsque la flamme visible à l'image ne suffit pas à éclairer une scène nocturne, utiliser des projecteurs baroques, fonctionnant avec des flambeaux.
Bresson, Robert Cinéaste français (1901-1999). A la fin des années 60, Eugène Green découvre Le Journal d'un curé de campagne dans un cinéma de la Nouvelle York. Puis il s'installe définitivement à Paris. (Voir : Diction*, Fragmentation*, Immobilité*.)
Chapelle Edifice religieux comportant un autel, une jeune fille prisonnière et une épée. On ne peut y entrer que par lévitation*.
Chevalier L'amour courtois ne connaît la passion que dans l'action, et une seule action suffit à la passion : tuer un ogre*, accepter de regarder un loup-garou, ressusciter. Un chevalier ne peut pas accomplir seul les actions de la passion.
Chrétien de Troyes Poète français (1135-1183). Auteur de Yvain, le Chevalier au Lion.
Cinématographe A la différence du cinéma, le cinématographe part toujours d'une réalité matérielle : on filme des êtres vrais - de vrais arbres, de vrais animaux, de vrais objets. Tous ces éléments comportent une énergie et une présence* que les plus grands cinéastes ont réussi à capter. Dans le cinématographe, on appréhende directement la présence réelle* et l'énergie spirituelle ; il devient ainsi un lieu de manifestation du sacré.
Conte Un conte est bien sûr une histoire, mais aussi un discours : tout y arrive par la parole*.
Diction Manière de dire un texte. Lorsque l'acteur ne parvient pas à enlever dans sa diction les intonations psychologiques, lui donner des indications techniques contraignantes : rythmes, liaisons*, fins de phrase. Le texte est une matière, le vecteur de l'énergie portée par l'acteur et qu'une diction intellectualisée ne doit pas brisée.
Enfants « J'ai fait des enfants par la parole*. »
Entrée Lors d'une entrée de champ, laisser d'abord le cadre vide, pour que le spectateur puisse ressentir l'énergie du lieu, avant que le personnage arrive avec sa propre énergie. La présence* doit alors devenir une symbiose entre l'énergie du lieu* et celle du personnage.
Fantastique Genre établi aux XVIIIè et XIXè siècles, dans une civilisation purement matérialiste, afin de récupérer, en l’isolant dans un contexte décrété « irréel », le sentiment du sacré inhérent à l’homme.
Forêt Grande étendue couverte d'arbres. Dans une image de la forêt, chaque arbre doit pouvoir parler.
Fragmentation « Elle est indispensable si on ne veut pas tomber dans la représentation. Voir les êtres et les choses dans leurs parties séparables. Isoler ces parties. Les rendre indépendantes afin de leur donner une nouvelle dépendance. » (Robert Bresson)
Humour Si l'ogre a un congélateur, ça n'est pas pour conserver les cadavres des enfants mais pour faire rire ceux que la pensée de la mort effraie.
Icône Image sacrée, dans les églises de rite chrétien oriental. L'icône est plus que la représentation du divin : elle est sa présence réelle*. De même, au cinéma, « l'existence de l'objet photographié participe de l'existence du modèle comme une empreinte. Par là, elle s'ajoute réellement à la création naturelle au lieu de lui en substituer une autre » (André Bazin).
Immobilité « Sois sûr d'avoir épuisé tout ce qui se communique par l'immobilité et le silence. » (Robert Bresson)
Incarnation Une incarnation n'a pas besoin d'un corps : une voix, un souffle y suffisent. Ce qui s'incarne, c'est la parole*.
Lévitation Etat d'un être vivant sa légèreté.
Liaison Solidarité des mots parlés. Technique de diction : pour défaire la psychologie*, la liaison doit être systématique, anachronique et insensée. 
Lieu On appelle lieu un espace ayant du génie, génie ce qui préside à la destinée d'un être, être ce qui fait résonner un lieu. Le cinéma peut montrer ou faire entendre la présence* ou l'absence des êtres dans des lieux : leurs résonnances.
Lion « Si le lyon combatre fault, / Aprés il soustiendra l'assault ; / Mes il dit que, deust il morir, / Le lyon vouldra secourir, / Car c'est beste gentille et franche. » (Chrétien de Troyes, Yvain ou le Chevalier au lion)
Médecine Femme médecin : ainsi, la médecine sauve les hommes.
Merveilleux Fatal : le fantastique* a remplacé le merveilleux.
Monstre Un vrai monstre ne peut être vu que partiellement ou pas du tout.
Ogre Ne pas laisser le cinéma devenir un ogre : à la dévoration des corps, préférer la captation des êtres.
Parole « A partir du XVIIIè siècle, avec l'évolution du rationalisme, on a transformé la parole en mots, en signes concrets pour représenter les éléments d'un monde matériel et fini - mais la parole avait toujours été jusque là, dans la culture occidentale, le lieu par excellence du sacré. Selon la tradition juive, c'est par la parole que Dieu a créé le monde ; dans la tradition chrétienne, la parole est le lieu de l'incarnation divine ; dans toutes les traditions mystiques dérivées de Platon et de la Kabbale, elle est celui de la manifestation du divin. Une image qui capte l'esprit dans un élément de la réalité devient l'équivalent de cette parole - quelque chose qui porte l'esprit et le rend visible. Le cinéma, même muet, est la parole faite image. » (Voir : Voix*.)
Présence « Votre corps est réel ! » « Parce que vous l'êtes. »
Présence réelle En théologie catholique, autre nom de la transsubstantiation : le corps du Christ est dit réellement présent dans le pain et le vin de l'Eucharistie.
« C’est seulement par la foi dans la réelle présence de l’esprit vivant au coeur des grandes oeuvres que l’on peut échapper au nihilisme. Je ne peux parvenir à aucune conception rigoureuse d’une possible détermination du sens ou de l’existence quelconque qui ne parie pas sur une transcendance, une présence réelle*, dans l’acte et le produit de l’art, qu’il soit verbal, musical ou art des formes matérielles. » (George Steiner)
Présent Au cinéma, la présence* est captée dans un présent que le film offre à nouveau au spectateur - c'est un « présent scellé ».
Psychologie Pourquoi faut-il défaire la psychologie, au cinéma ? Parce qu'elle se dresse devant la présence réelle* des acteurs dans la représentation. Pourquoi faut-il préférer la présence à la psychologie ? Parce que la seconde est déjà dans la première : vous voilà présent « ...comme vous êtes. »
Résurrection « Ne vous retournez pas ! »
Sanglier Un sanglier n'est pas un monstre*. C'est ce qui le rend effrayant.
Surnaturel « Une hallucination vraie. » C'est aussi une définition du cinéma, selon André Bazin.
Théâtre Le théâtre et le cinéma peuvent atteindre aux mêmes résultats, l'un, suivant la tradition baroque* ou certaines traditions orientales, en assumant totalement sa nature de représentation illusoire, l'autre en affirmant les présences réelles*. Dans les deux cas, on aboutit au sacré.
Visage Origine de l'icône*.
Voix « Sur cette terre, tout phénomène naturel pourrait être l'effet ou la matérialisation d'un son ou d'un bruit cosmique, même le mouvement des planètes. Voilà ce qui fait l'unité du baroque* du mot et du baroque de l'image dans la théorie du langage. » (Walter Benjamin)
Glossaire composé par Cyril Béghin, à partir d'un entretien avec Eugène Green (août 2003).