Le soleil

Addthis

Text Resize

-A +A

Réalisateur : Alexandre Sokourov
Scénariste : Yury Arabov
Photographie : Alexandre Sokourov
Producteurs : Igor Kalenov, Andrei Sigle, Marco Müller
Co-producteurs : Antoine de Clermont-Tonnerre,
Alexander Rodniansky, Andrey Zertsalov
Son : Sergey Moshkov
Décors : Elena Zhukova
Animations : Yury Kuper
Costumes : Lidia Krukova
Maquillage : Zhanna Rodionova
Montage : Sergey Ivanov
Musique : Andrei Sigle

 

Alexandre Sokourov

Alexandre Sokourov est né en Russie en 1951. Après avoir obtenu son diplôme d'études secondaires en 1968, il entre à l'Université de Gorki (département d'histoire). Tout en étant étudiant, il est également employé à la télévision de Gorki. À 19 ans, il produit sa première émission de télévision. De 1975 à 1979, Sokurov étudie à l'Institut de cinématographie de Moscou (VGIK). Son premier long métrage « La voix solitaire de homme » fut très apprécié par le réalisateur Andreï Tarkovski et reçoit par la suite de nombreux Prix. Sokourov est employé par le studio de cinéma Lenfilm en 1980. Au même moment, il commence à travailler au studio de films documentaires de Leningrad où il réalise ses documentaires. Très souvent Alexandre Sokurov est aussi scénariste et chef opérateur des projets qu’il réalise. Alexandre Sokourov a reçu de nombreux prix russes et internationaux : le prix FIPRESCI, le prix Tarkovski, le prix de l’État russe (1997et 2001), Le Prix de la liberté fondé par Andrzej Wadja, le Prix du Vatican « Troisième Millenium » (1998). L’académie européenne du film l’a nommé comme l’un des cent réalisateurs les plus importants du monde.

Long-métrages
1978-1987 La Voix Solitaire De L’homme (Odinokiy Golos Cheloveka)
1980 Le Dégradé (Razzhalovanniy)
1983 -1987 Une Indifférence Douloureuse (Skorbnoe)
1986 Empire (Ampir)
1988 Le Jour De L’éclipse (Dni Zatmeniya)
1989 Sauve Et Protège - Madame Bovary (Spasi I Sokhrani)
1990 Le Deuxième Cercle (Krug Vtoroy)
1992 La Pierre (Kamen)
1993 Pages Cachées (Tikhie Stranitsy)
1996 Mère Et Fils (Mat I Syn)
1999 Moloch (Molokh)
2000 Taureau (Telets)
2002 L’arche Russe (Russkiy Kovcheg)
2003 Père, Fils (Otec I Syn)
2004 Le Soleil (Solntse)
2007 Alexandra
2011 Faust

Documentaires
1978-1988 Elégie Paysanne : Maria (Maria)
1979-1989 Sonata for Hitler (Sonata Dliya Gitlera)
1981 Sonate Pour Alto. Dimitri Chostakovitch (Altovaya Sonata. Dmitriy Shostakovich)
1982-1987 Et Rien De Plus (I Nichego Bolshe)
1984-1987 Sacrifice Du Soir (Zhertva Vechernyaya)
1985-1987 Patience Travail (Terpenie Trud)
1986 Elégie (Elegiya)
1986-1988 Elégie De Moscou (Moscovskaya Elegyia)
1989 Elégie Soviétique (Sovetskaya Elegyia)
1990 Elégie De Petersbourg (Peterburgskaya Elegyia)
1990 Aux Evènements Du Transcaucase (K Sobytiyam V Zakavkazie)
1990 Une Simple Elégie (Prostaia Elegyia)
1990 A Retrospection Of Leningrad (Leningradskaya Retrospectiva)
1991 Un Exemple D’intonation (Primer Intonatsiyi)
1992 Elegy From Russia (Elegia Iz Rossiyi)
1995 Le Rêve D’un Soldat (Soldatskiy Son)
1995 Spiritual Voices (Dukhovnie Golosa)
1996 Elégie Orientale (Vostochnaya Elegiya)
1996 Hubert Robert, Une Vie Heureuse (Rober Schastlivaya Zhizn)
1997 Une Vie Modeste (Smirennaya Zhizn)
1997 Journal Pétersbourgeois: L'inauguration D'un Monument A Dostoïevski
(Peterburgskiy Dnevnik. Otkritie Pamyatnika Dostoevskomu)
1997 Journal Pétersbourgeois: L 'Appartement De Kozintsev
(Peterburgskiy Dnevnik. Kvartira Kozinceva)
1998 Confession (Povinnost)
1998 Dialogues Avec Soljenitsyne (Besedi S Solzhenicinim)
1999 Dolce
2001 Elegy Of A Voyage (Elegiya Dorogy)
2005 Journal Pétersbourgeois - Mozart Requiem
(Peterburgskiy Dnevnik. Motsart. Rekviem)
2006 Elegy Of Life (Elegiya Zhizni)
2009 Reading ‘’ Book Of Blockade’’ (Chitaem ‘’Blokadnuyu Knigu’’)
2009 Intonation (Intonatsiya)
 

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Sélection Officielle Festival de Berlin 2005
Sélection Officielle Rencontres Internationales de Cinéma Paris 2005

Le soleil

Alexandre Sokourov
Distribution :: 
Date de sortie :: 
01/03/2006
Russie / italie / France – 2005 – 1h50 – couleur – 1,85 – Dolby SRD
Eté 1945 : le Japon est occupé. L’empereur Hiro Hito est au cœur de l’intrigue. Le Soleil retrace les événements intervenus entre deux décisions historiques prises par cet éminent personnage : la reddition sans condition de son pays face aux Alliés et la renonciation à son ascendance divine.
L’action du film a lieu au moment où les forces d’occupation américaines en la personne de leur commandant en chef, le général Douglas Mac Arthur, décident du sort, à la fois de l’empereur Hiro Hito et de la dynastie impériale. L’Union soviétique souhaite que l’empereur passe en cour martiale et soit exécuté mais Mac Arthur agit de façon plus avisée : il ne fait pas arrêter Hiro Hito et se contente de faire placer des gardes autour de son palais.
Le Soleil, qui reconstitue des scènes de la vie quotidienne de l’empereur et de ceux qui l’approchent en sa demeure, évoque la rencontre de deux personnages que tout oppose. A commencer par l’apparence frêle de l’un, Hiro Hito et la stature impressionnante de l’autre, Douglas Mac Arthur. Sans forcer l’empereur japonais à prendre des mesures spécifiques, sans le menacer, sans l’humilier, le général américain finit par obtenir ce qu’il veut.
DÉCLARATION D' INTENTION DU RÉALISATEUR

Qu’est-ce qui fait qu’un homme est grand ? Est-ce son caractère, le jeu aveugle du destin, la providence divine ? Quelle unité de mesure peut-on utiliser pour apprécier la grandeur d’un personnage historique ? Léon Tolstoï affirmait que la grandeur d’un être humain ne dépend pas du nombre de pays qu’il a conquis ni du nombre de soldats qu’il a tués mais des personnes qu’il a aimées, de l’aide et de l’attention qu’il leur a portées. Pour Tolstoï, la naissance d’un enfant ou l’apparition d’une maladie est bien plus importante que la bataille de Waterloo ou l’incendie de Moscou. Hiro Hito a été empereur de 1926 à 1989, date de sa mort. Le Japon, par ailleurs le plus grand empire ayant à jamais menacé l’Asie du Sud-est, est en partie responsable de la Seconde Guerre mondiale. Vaincu par les Alliés, il a pu «revivre» économiquement dans les années 60.
Mais la plus surprenante transformation s’est produite en la personne de l’empereur elle-même. Considéré comme descendant de la déesse du soleil, Amaterasu, ce qui lui donnait une reconnaissance divine, il a signé non seulement la reddition du Japon le 2 septembre 1945 mais a, quelques mois plus tard, renoncé à son ascendance divine. Il n’était pas facile de prendre ce genre de décision, bafouant ainsi la tradition japonaise. En août 1945, des centaines de suicides traditionnels de hauts dignitaires, certains d’ailleurs commis devant le palais de l’empereur, ont traumatisé le pays.
Pour les deux précédents films de cette série, Moloch (1) et Taurus (2), j’ai choisi comme personnages principaux des dirigeants sans remord et sans humilité. L’un d’eux, Hitler, s’est vu confier le pouvoir absolu par son peuple renonçant ainsi à toute liberté et dignité. Pour Hitler, le pouvoir est une véritable drogue qui a fait qu’il a non seulement détruit le monde autour de lui mais s’est détruit lui-même ainsi que ses proches. Le sujet de Taurus est Lénine, qui à cause de sa maladie incurable, a presque été capable de comprendre qu’il avait acculé son pays à la stagnation, mais trop tard.
Hiro Hito a eu non seulement le courage, de son vivant, de renoncer à son passé, mais aussi de garantir à son pays un avenir décent. Peut-être avait-il été influencé par les traditions démocratiques européennes ? Entre mars et septembre 1921, il a visité, en tant que prince impérial, la Belgique, les Pays-Bas, la France et la Grande-Bretagne. Ce voyage était surprenant, car la tradition orientale jugeait irrespectueux qu’une personne de son rang quitte son univers culturel. C’est pourquoi il est probable que ce soit la personnalité même de l’empereur qui ait conduit à sa transformation.
C’était un homme de petite taille, à la voix fluette. De formation scientifique, il s’intéressait à la botanique et l’hydrobiologie et avait transformé son palais en un laboratoire scientifique qui n’avait, à priori, rien à voir avec l’abri souterrain d’un dieu guerrier, tyrannique et sanguinaire. La manière dont il a renoncé à porter ce masque est un des thèmes principaux du Soleil (3).
Selon la légende, le soleil ne se lèverait pas le matin s’il arrivait malheur à la famille impériale japonaise. Depuis son enfance, Hiro Hito attendait chaque matin avec appréhension le lever du soleil, se demandant ce qu’il arriverait s’il ne se levait pas ? Mais le soleil s’est levé pendant des milliers d’années et continuait à se lever. Cela voulait donc dire que tout allait bien, que rien de grave ne pouvait arriver à l’empereur, le fils du soleil.
Et pourtant le jour où les troupes d’occupation ont débarqué au Japon, le soleil s’est levé. L’Apocalypse n’est pas survenue. Le soleil d’hiver a continué à se lever au dessus de l’horizon. Mais tout est plus facile pour les dieux, ils peuvent mourir deux fois et se relever d’entre les morts quand ils le souhaitent.
Le Soleil est un film à grand spectacle, un film historique, un film de guerre et un drame psychologique.

Alexandre Nikolaïevitch Sokourov


(1) Moloch a reçu le prix du meilleur scénario pour Youri Arabov au Festival de Cannes 1999.
(2) Taurus a obtenu six «Nika» (les «César» du cinéma russe) et sept «Bélier d’or» lui ont été décernés par la critique russe en 2001.
(3) Le Soleil était en compétition au Festival de Berlin 2005.


ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR PAR MICHELE LEVIEUX
Berlin, Athènes, 2005

Après Moloch et Taurus, Le Soleil est-il le dernier film de ce qui constituerait une trilogie ?
Dès que j’ai commencé cette série, la seule chose sûre, était que le dernier personnage serait Faust. Les autres personnages pouvaient être différents. Si je dois mettre un point final à cette série, ce sera avec Faust. La fin d’une œuvre est le plus important. Dans un roman, c’est la dernière ligne qui compte… Ce sera Faust parce que le sommet d’une montagne doit être exceptionnel. Faust est un summum de la pensée artistique européenne. Aucun écrivain, aucun peintre, aucun philosophe n’est jamais allé aussi loin dans sa réflexion. Les œuvres qui s’inspirent du mythe de Faust sont au croisement de toutes les questions posées par l’art dramatique, par les penseurs. Par exemple, le « Faust » de Goethe est différent de celui de Mann. Je travaille actuellement sur ce sujet et je sais que ce film ne verra pas le jour avant plusieurs années. J’y pense tous les jours, Faust vit en moi. Un film est comme un arbre. Celui de Faust est planté, il pousse mais je ne sais pas quand il sera à terme, je ne sais même pas de quelle espèce est cet arbre ! « Deux frères et une sœur », un autre de mes projets, va grandir plus vite. Je pense !

Quel genre d’homme était Hiro Hito, comparé à Hitler et Lénine ?
Hiro Hito est le seul de ces trois personnages qui ne lutte pas pour le pouvoir. Il l’a reçu comme un cadeau du destin. Il n’était pas un névrotique du pouvoir. Hitler et Lénine ont tout misé pour l’obtenir et à quel prix l’ont-ils obtenu ? Hiro Hito est le plus faible et le plus touchant Mais à cause de la législation japonaise, il n’a pas de lien direct avec le peuple. Il détient le pouvoir avec des gants blancs. Au Japon, les empereurs ne sont que des figures emblématiques. En 1945, le pays était en ruines et Hiro Hito était la seule personne représentative du Japon d’alors avec qui Mac Arthur pouvait parler. Et il a montré une certaine sagesse politique dans son comportement avec lui. Il pouvait le punir, tel que l’URSS le préconisait parce qu’il avait participé au processus militaire de guerre, ou l’utiliser. Il a choisi la seconde solution.

Vous avez réalisé plusieurs films documentaires au Japon…
J’ai préparé Le Soleil pendant dix ans et je suis allé plus souvent au Japon qu’à Moscou. J’ai visité le Japon longuement, de Hokkaido à Okinawa. C’était mon approche, mes universités japonaises. Mes documentaires sont réalisés autour de personnages ayant vécu l’époque de Hiro Hito. Avec la vieille dame d’Une vie humble, j’ai vécu le Japon de l’intérieur. Et en même temps, je consultais des archives. J’ai écouté les gens attentivement, observé leur comportement, comment ils pensent et comment ils rient. Lorsque j’étais dans la foule, j’essayais d’être invisible comme eux. Je leur montrais que je voulais recevoir d’eux ce qu’ils voulaient bien me donner. De toutes façons, lorsqu’on découvre le mystère intime des êtres, il ne faut pas le révéler et surtout ne jamais l’utiliser. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils m’ont beaucoup donné.

Existe-t-il un rapport entre la culture japonaise et l’âme russe ?
Les deux suivent des chemins parallèles mais nous avons, nous les Russes, une leçon à prendre dans l’histoire de Hiro Hito. J’envie les Japonais, je suis jaloux d’eux. J’aimerais que les Russes leurs ressemblent dans leur manière de vivre, dans leur relation avec les autres. J’aimerais que les Russes soient tolérants et délicats, qu’ils travaillent avec amour et propreté comme eux. Personnellement, la première fois que je suis allé au Japon, je n’étais étonné de rien. Je ne ressentais aucun exotisme, aucun romantisme. Mon interprète ne cessait de me demander pourquoi je ne lui posais aucune question. Pendant le tournage d’Une vie humble, j’habitais dans la maison de la vieille dame. Il y avait une simple paroi de papier entre ma chambre et la sienne. Je me sentais bien.

Comment expliquez-vous qu’un empereur puisse être d’ascendance divine. Le Soleil va-t-il sortir au Japon ? Qu’advient-il de l’acteur qui tient le rôle de l’empereur dont la représentation était interdite ?
L’ascendance divine de l’empereur ne provient en aucun cas d’un concept religieux. C’est très difficile à exprimer, c’est un sentiment moral. L’empereur est un homme et les Japonais le savent bien...
Un film grave comme Le Soleil pose toujours des problèmes. Il est terminé depuis un an et vient seulement de sortir en Italie puis en Grèce. En ce qui concerne le Japon, cela risque de prendre plus de temps encore. Il faut sonder le terrain, déterminer les villes dans lesquelles le film peut sortir, les quartiers, le type de salles de cinéma, savoir s’il n’y a pas eu de problème auparavant dans les salles à l’occasion de la programmation d’autres films «délicats».
Mes amis japonais m’ont dit qu’il fallait aussi que l’empereur Aki Hito, le fils d’Hiro Hito, voit le film avec sa famille. A ce propos, Rostropovitch(1) a parlé avec lui et l’impératrice. Ils connaissaient le sujet du film dans les moindres détails. Peut-être l’ont-ils déjà vu en secret ! Je ne peux pas imaginer une réaction publique de l’empereur mais je pense qu’ils peuvent comprendre et accepter mon film car je n’ai jamais ressenti dans mon cœur une seule mauvaise intention vis-àvis de leur parent. L’ultime question est : comment peut réagir ce que je nomme le «thermomètre politique» ? Vu de l’intérieur du pays, mon film est un acte révolutionnaire. Mais il est peut-être temps que les Japonais changent d’époque. Depuis 1868, ils sont marqués par les conceptions de l’époque Meiji. C’est peut-être le moment pour eux d’ouvrir une nouvelle ère ! De toutes façons, Le Soleil sera toujours d’actualité.
Quant à Issey Ogata, l’acteur japonais qui joue Hiro Hito, il vit à Tokyo dans une grande maison avec sa troupe. Je suis allé chez lui, c’est un atelier de création théâtrale. Tous les acteurs de la troupe ont joué dans Le Soleil. Beaucoup de Japonais ont déjà vu le film sur le DVD qui est en vente en Russie.

Le Soleil est un film troublant dans la mesure où vous décrivez des faits historiques dans les moindres détails alors que, par exemple, la vie quotidienne à l’intérieur du palais impérial était totalement secrète, qu’il n’y a pratiquement pas de photos de l’empereur. Quelles sont vos sources et où commence votre processus de création artistique ?
J’ai beaucoup vécu au Japon ces dix dernières années essentiellement auprès de gens âgés, qui ont connu l’époque de Hiro Hito, afin de m’imprégner de leur histoire. J’ai consulté énormément d’archives de tous les pays, principalement des Etats-Unis, de Russie, du Japon. J’ai lu beaucoup d’articles y compris les mémoires du Général Mac Arthur. Mais surtout j’ai écouté beaucoup de gens y compris des témoins de la vie de l’empereur.
Evidemment je ne peux pas vous dire les noms des personnes avec qui j’ai eu des contacts, car c’était sous le sceau du secret. Parce qu’il s’agissait de gens qui ont servi et approché quotidiennement l’empereur, qui l’ont bien connu, qui parlaient avec lui. Par exemple, j’ai pu rendre visite à son «chamberlan» qui est un personnage du film. Tous étaient très vieux, le dernier de ces témoins est décédé il y a trois ans. Je les rencontrais dans des lieux privés et n’enregistrais pas, je n’avais même pas de carnet pour prendre des notes. Je retenais leurs propos par cœur et écrivais immédiatement après tout ce qu’ils m’avaient confié. Pour ne pas mettre ces personnes en danger, je n’ai même jamais écrit leur nom sur mes notes personnelles. J’ai appris ainsi beaucoup de détails sur les tics de l’empereur, des détails très intimes et très touchants et d’autres me sont venus intuitivement. Car le plus important ne sont pas les objets mais comment les gens se comportent avec ces objets. On peut mettre devant l’objectif tout un tas de choses mais ce qui m’importe est comment les personnes utilisent ces choses. C’est la clef pour comprendre quelqu’un. C’est en cela qu’il existe une vérité historique et une vérité artistique. Les petits bustes de Napoléon, Darwin et Lincoln étaient vraiment sur le bureau de Hiro Hito. Il est vrai qu’il connaissait les langues européennes et s’habillait à l’occidental. Alors qu’il était prince impérial, il a voyagé en Europe, ce qui était très mal vu au Japon. Il faut tenir compte de tout cela. Par exemple, je ne peux pas dire que Hiro Hito était «amoureux» des acteurs européens et américains mais par sa plastique, par sa manière d’être, il ressemblait à Chaplin. La scène avec les photographes américains est de l’ordre de ce qu’on pourrait appeler pour l’ensemble du film une reconstitution artistique de faits historiques.

Vous signez la direction de la photographie du SOLEIL. Pouvez-vous nous parler de votre travail sur l’image, des effets spéciaux, essentiellement pour les séquences des bombardements de Tokyo, qui sont époustouflants ?
J’ai signé aussi la photographie de Taurus. Je travaille toujours en étroite collaboration avec le chef opérateur sur tous mes films, mes documentaires y compris. Je me mêle toujours de la caméra. Je participe si activement au travail sur l’image que mes cameramen ne sont pas vraiment à la fête avec moi. C’est simplement parce que je suis le seul à savoir exactement ce que je veux. Pour l’obtenir il me faut une discipline et une très grande attention envers ce que je réalise. Parce que le cinéma coûte cher.
Le Soleil a été tourné en digital haute définition mais en ce qui concerne l’image le résultat artistique vient du travail sur la pellicule. Nous avons tourné en couleur et c’est au développement qu’un traitement spécial est fait sur le négatif et sur le positif. C’est un travail de laboratoire très particulier qui a été fait à Rome chez Augustacolor qui est doté de brillants spécialistes. C’est avec eux que nous avons pu nuancer les «couleurs», les sépias, les gris, les blancs. Ce qui fait que chaque copie présente des nuances différentes. J’ai trouvé que la copie que nous avons vue à Athènes était plus belle que celle qui a été projetée à Berlin lors du festival en février dernier. Ce processus est très complexe et le résultat s’améliore au fur et à mesure qu’on l’effectue. Le spectateur doit comprendre qu’il se trouve ainsi devant un travail original dont toutes les étapes sont des expériences.
Les scènes de bombardements ont été réalisées à Saint-Pétersbourg d’une manière très professionnelle. Nous avons filmé les explosions de bombes sur des terrains militaires réservés aux manœuvres. Puis nous avons travaillé les scènes sur ordinateur. De même, nous avons construit une ville à laquelle nous avons mis le feu, c’est la séquence de Tokyo en flammes. C’était une très grande ville que nous avons bombardée au napalm comme en réalité. Les Américains ont grillés les Japonais comme des poulets. Il y a très peu d’images d’archives, sauf quelques unes filmées par les Américains mais les bombardements de Tokyo avaient lieu la nuit afin de tuer un maximum de personnes et les pellicules utilisées n’étaient pas très sensibles. Le résultat est médiocre et d’autre part, je ne voulais pas mélanger des images d’archives avec des images virtuelles. C’est une question de morale, de crédibilité cinématographique, et techniquement d’«étalonnage» si je puis dire.

Finalement, où avez-vous tourné Le Soleil ?
Entièrement à Saint-Pétersbourg. Les décors des intérieurs ont été construits dans les Studios Lenfilm. Nous avons fait venir des plantes et de l’herbe d’Asie. Nous avons disposé des arbres exotiques dans une banlieue de Saint-Pétersbourg où nous avons reconstitué ce qu’il restait du palais impérial après les bombardements.
Les acteurs principaux sont venus des Etats-Unis, en ce qui concerne Robert Dawson qui joue le rôle du général Mac Arthur, et du Japon. Issey Ogata est arrivé de Tokyo avec sa troupe pour jouer les rôles de l’empereur Hiro Hito et de ses proches. Pour les figurants, nous avons engagé de jeunes Japonais étudiant dans les écoles de Saint-Pétersbourg.

(1) Rostropovitch, qui a participé à la musique du Soleil, est un ami de la famille impériale japonaise. Il joue du violoncelle avec l’empereur et l’impératrice, qui pratiquent eux-mêmes un instrument de musique. Il vient chaque année, jouer au palaisimpérial, pour l’anniversaire de l’empereur. (d’après Alexandre Nikolaïevitch Sokourov)

__________________________________________________
* * * *