Les femmes du Mont Ararat

Text Resize

-A +A

Scénario : ERWANN BRIAND
Image : JACQUES MORA
Son : ERWANN BRIAND
Montage : GUILLAUME GERMAINE
Musique : RAMPONNEAU PARADISE
Production : FLIGHT MOVIE

 

Erwann Briand

Erwann Briand est né en 1971 en France. Après une série de voyages en Europe de l'Est, il s'installe en Pologne où il intègre l'Ecole de Cinéma de Lodz (PWSFTviT) en section mise en scène. Au contact de cinéastes comme Wojciech Has ou Krzysztof Kieslowski, il découvre une qualité de regard proche de sa sensibilité. De retour enFrance, en 1996, il travaille comme réalisateur et scénariste

Filmographie
1992 - Le prêtre
1994 - Les bergers des Tatras
1996 - Aniela
2000 - Des Polaks en Pologne
2004 - Les femmes du mont Ararat
Films du même auteur valorisés par le Gncr: 
Informations complémentaires: 

Selection de l'ACID, Festival de Cannes 2006
Grand Prix du Festival du film de montage d'Autran, 2007
Mention du Jury des bibliotèques, Cinéma du réel 2006

Les femmes du Mont Ararat

Erwann Briand
Distribution :: 
Date de sortie :: 
26/09/2007
France - 2004 - 1h25 - Couleur - Vidéo - mon
Au Kurdistan, comme dans la plupart des zones de conflits qui s'inscrivent dans la durée, les femmes se font de plus en plus présentes. Comme si, face à la folie meurtrière des hommes, elles se mettaient aujourd'hui au premier plan, transformées en bombes humaines ou en soldats.  En 1996, les femmes rejoignant la guérilla kurde du PKK décident de créer leur propre armée, totalement indépendante de celle des hommes.
Les Femmes du mont Ararat retrace la vie d’un « manga » de femmes, l’unité de base de la guérilla composée de six combattantes.  En constant déplacement, sans réel autre but que celui de gravir la prochaine montagne, elles guettent un ennemi invisible. Entre manœuvres militaires et tâches quotidiennes, l'intimité de ces femmes se dévoile peu à peu, révélant, au-delà du groupe, les destins individuels. Là où la vie est une question de survie, leur humanité transcende leur condition de soldat et les libère de celle de femme soumise.
ENTRETIEN AVEC ERWANN BRIAND

Quelles étaient tes intentions en allant filmer ces combattantes kurdes ?
J’avais envie de faire un film sur des femmes qui luttent et d’aller à leur rencontre. Dans nos sociétés occidentales, nous avons un certain nombre de types de luttes : il y a des exclus, des gens qui se battent pour essayer de faire respecter leur culture. Ici les situations sont complexes, il est difficile de se positionner, tout est ambivalent. Je voulais aller voir ailleurs et rencontrer des gens qui ne sont pas dans cette ambivalence, parce que pour eux il s’agit d’une lutte entre la vie et la mort. L’idée m’est venue en 2001, au départ je voulais me rendre en Afghanistan : dans les troupes du commandant Massoud, des femmes faisaient partie de la guérilla. Mais au moment de réaliser ce film, les Etats-Unis sont intervenus, le commandant Massoud a été assassiné. Je savais que chez les kurdes, il y avait aussi des femmes combattantes. Le sujet a mûri, j’ai pris mon temps, et puis à nouveau, les américains se pointent : je me suis dit « Je ne vais pas me faire avoir une deuxième fois, je vais faire ce film ». Je connaissais l’existence de Flight Movie, des producteurs capables de ce genre de folie. Très vite on a décidé de faire ce film quels que soient les moyens : financement télévisuel ou pas. Et  malgré l’invasion américaine en Irak on est partis filmer les femmes guérilleros kurdes du mont A ra rat dans le nord de l’Irak.

Comment avez-vous pris contact avec ce groupe de femmes ?
En France, j’avais rencontré un sans papier kurde qui avait été torturé en Turquie, on avait sympathisé et je lui ai fait découvrir les Pyrénées. Pour un kurde, la montagne est un élément très important, c’est l’essence de sa culture, de son pays. Plus tard il m’a invité dans sa famille. Et là, j’ai vu des photographies de guérilleros femmes et je me suis dit : « Ca y est, j’ai une piste ». Je suis tombé en plein dans la filière politique du PKK en France. Avec ces gens-là, on a élaboré le projet, et par un jeu de relations très compliqué France/Allemagne/ Turquie, j’ai été en contact avec des guérilleros du PKK en Irak. Après ce fut difficile de trouver une façon de s’y rendre. À ce moment-là les turcs les avaient complètement encerclés. Des filières du PKK en Europe ont réfléchi au meilleur chemin. Cela a duré quelques mois. On ne savait pas tellement où on allait, mais on leur faisait complètement confiance. Ils avaient intérêt à nous faire pénétrer cette zone mais aussi être capable de nous en sortir.

L’une des combattantes s’exprime en français. Le saviez-vous avant de rencontrer ce groupe ?
Je savais pertinemment que faire un film documentaire avec des gens qui ne parlent pas ma langue serait difficile. Je connaissais bien la situation et je savais qu’il y avait des étrangers ou des kurdes de l’immigration qui faisaient partie de la guérilla. J’avais lu avec beaucoup d’intérêt le journal de guerre d’une allemande Andrea Wolf (Andrea Wolf est longuement évoquée dans le film November d’Hito Steyerl programmé dans la compétition courts métrages), et j’avais mis comme condition sine qua non pour intégrer le groupe de guérillera, le « manga » (groupe autonome composé de cinq à six combattantes), qu’il y ait au moins une femme qui parle français. Je ne voulais pas d’un interprète extérieur.

Ne pouvait-il pas s’agir d’une sorte de casting, un groupe formé par le PKK pour les besoins du film ?
C’est une question que je me suis posée avant le tournage. Je savais que j’allais dans un groupe politique, et forcément la question de la manipulation était présente. En plus à cause de la langue, il était encore plus facile de me manipuler. Assez rapidement, je me suis rendu compte que ça n’avait absolument aucune importance. Les personnages du film sont très bien, mais même avec d’autres, le résultat n’aurait pas été tellement différent. Ces gens avaient des choses à dire et j’ai été le récepteur. Je ne n’y suis pas allé pour leur imposer ma logique, une vision politique ou personnelle. Le film repose sur une rencontre entre des gens de cultures différentes. Cela dépasse la question de la politique, de la manipulation.

En même temps c’est un film éminemment politique, davantage sur le combat de l’émancipation de femmes que sur la question de l’indépendance du Kurdistan ?
Le documentaire parle de l’émancipation de femmes, de gens qui essaient de prendre leur destin en main, qui essayent de se libérer. Le discours politique traditionnel serait de parler de l’indépendance du Kurdistan, d’une lutte « nationaliste », « stalinienne », « marxiste » tout ce qu’on veut… C’est un film qui parle d’êtres humains qui luttent pour leur humanité. Est-ce que c’est de la politique ? Je pense que ça la dépasse.

Ces femmes tu les as aimées. Dans ces montagnes, il y a des
moments d’ivresse, de joie, une sorte d’état de grâce ?

La vie de ces femmes est basée sur l’amour. Durant le tournage, il y a une chose ahurissante qui s’est passée : ce sont des femmes qui ont été violées, mutilées, torturées, toujours en butte avec des hommes, que ce soient des soldats ou une famille de type patriarcal qui ont tout fait pour anéantir leur dimension féminine. Et là, pendant trois, quatre semaines, elles se retrouvent face à deux hommes occidentaux, alors qu’elles vivent à l’écart des hommes kurdes. Elles n’ont jamais vraiment connu d’hommes dans leur vie, et nous découvrent. Et nous, on découvre des femmes qui sont dans tous les sens du terme, vierges. Durant le tournage, entre nous et ces femmes, il y a une véritable histoire : la cohabitation de deux cultures, de deux sexes, de deux regards sur le monde. Très vite une sorte de magie s’est instaurée. Malgré l’obstacle de la langue, beaucoup de choses sont passées par le regard, par des gestes, par le silence. C’est une vie où l’on est tout le temps confronté au danger, à la mort, la montagne est extrêmement éprouvante, la chaleur terrible. Quand on partage les mêmes conditions difficiles, des liens se créent.

Quelles sont les armées en présence qui s’affrontent ?
En 1998 quand les kurdes de Turquie se sont repliés dans les montagnes irakiennes, ils se sont retrouvés confrontés aux kurdes irakiens qui n’étaient pas spécialement contents qu’ils occupent leur montagne. C’est un endroit stratégique avec beaucoup de commerce légal ou illégal et le contrôle de ces montagnes est un enjeu important. Il y a eu une guerre fratricide entre le PKK, le UPK (kurde pro-iranien) et les kurdes du KDP (kurde pro-irakien).  Quand je suis allé là-bas les trois partis avaient signé une sorte de cessez-le-feu à cause de l’invasion américaine.

Un des moments d’affrontement du film a lieu lors de la discussion entre les femmes et les hommes du PKK.
Je voulais montrer leur combat à elles, en tant que femmes. Elles ne se battent pas pour un territoire, mais pour une cause beaucoup plus profonde et fondamentale. Elles ont un projet de société basé sur l’idée que la femme est l’avenir de l’homme. Une femme, pour elles comme pour moi, a un autre rapport à l’autre. Notre société est basée sur la rivalité, la lutte. Elles considèrent ces notions comme typiquement masculines et essaient de construire une société où il n’y ait pas ces rapports. Elles ont énormément de mal et c’est pour cela qu’elles se tiennent à l’écart des hommes guérilleros, envers lesquels elles sont très méfiantes. L’idée de ce film était aussi de balayer les clichés sur la femme terroriste, montrer que ces femmes ont une réflexion, une philosophie, de la tendresse.

Propos recueillis par Bijan Anquetil et Raphaël Pillosio
Journal du Réel (Cinéma du Réel) 5 mars 2005