Raja

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réalisation, scénario & dialogues Jacques Doillon • image Hélène Louvart •  son Brigitte Taillandier, Florent Lavallée • assistantes à la réalisation Lola Doillon, Samia Charkioui • montage Gladys Joujou • musique originale Philippe Sarde [éd. Sidomusic] • production Margaret Menegoz [Les Films du Losange], Souâd Lamriki, Benedicte Bellocq [Agora Films] • coproduction France 3 cinéma • avec la participation du Centre National de la Cinématographie et de Canal + •  en association avec France Télévision Image 2/ Gimages 6
 

Jacques Doillon

1972 L’AN 01
1974 LES DOIGTS DANS LA TÊTE
1975 LE SAC DE BILLES
1978 LA FEMME QUI PLEURE
LA DRÔLESSE
1980 LA FILLE PRODIGUE
1982 MONSIEUR ABEL [tv] 
L’ARBRE [tv]
1984 LA PIRATE
LA VIE DE FAMILLE
1985 MANGUY, ONZE ANS PEUT-ÊTRE [tv] LA TENTATION D’ISABELLE
1986 LA PURITAINE
COMÉDIE !
1987 L’AMOUREUSE [tv]
1988 LA FILLE DE QUINZE ANS
POUR UN OUI OU POUR UN NON [tv]
1989 LA VENGEANCE D’UNE FEMME
1990 LE PETIT CRIMINEL
1991 AMOUREUSE
1992 UN HOMME À LA MER [tv] 
LE JEUNE WERTHER
1993 GERMAINE ET BENJAMIN [tv]
1994 DU FOND DU CŒUR
UN SIÈCLE D’ÉCRIVAINS : NATHALIE SARRAUTE [tv]
1995 PONETTE
1997 TROP (PEU) D’AMOUR
1998 PETITS FRÈRES
2000 CARRÉMENT À L’OUEST
2002 RAJA
2007 LE PREMIER VENU
2008 LE MARIAGE À TROIS
2011 UN ENFANT DE TOI
2012 MES SÉANCES DE LUTTE

Informations complémentaires: 

Sélection Officielle – Festival de Venise 2003

Raja

Jacques Doillon
Distribution :: 
Date de sortie :: 
03/09/2003
France/Maroc – 2003 – 1h52 – couleur – 35 mm – scope – dolby SRD

Raja, jeune femme marocaine, mène une vie des rues. Elle travaille chez Frédéric,
un étranger qui a une maison là-bas, dans la palmeraie.
Il s’éprend d’elle, elle est attirée par lui. Elle est belle, elle ne parle pas français,
il ne parle pas arabe. Il est cultivé, elle vient des rues.
Il la désire, elle le cherche. De par leur histoire, ils sont loin l’un de l’autre.
De par leur désir, peuvent-ils se rencontrer ?

entretien avec Jacques Doillon
De l’écriture du scénario au  tournage… Quelle place laissez-vous à l’improvisation des comédiens ?
Il n’y a pas d’indications de mouvements ou d’intentions de jeu dans le scénario, et je crois que je suis très détaché par rapport à mon propre texte. A la lecture on ne sait pas comment ça se dit. C’est comme une partition qui pourrait s’entendre et s’interpréter de manières très différentes. J’entends une « musique » bien sûr en l’écrivant, mais je suis beaucoup plus curieux d’entendre comment les acteurs vont l’interpréter. Parfois c’est trop loin et j’interviens, mais j’aime m’amuser à rechercher avec eux ce qui est le plus fluide, ce qui s’entend avec le plus de vérité, sans chercher dans chaque scène à tout maîtriser. Il y a des jours où l’on souhaite que ça reste un peu tremblé, d’autres scènes où c’est beaucoup plus maîtrisé. J’essaie de trouver le plus de liberté. Avant une scène, plus ça va, et moins j’en sais. Tout est à faire. A interpréter. A jouer.

Comment dire cette histoire singulière entre Raja et Frédéric ?
Je voulais décrire des personnages de la comédie humaine, des personnages humains tout simplement avec leurs qualités, leurs fantaisies, leurs difficultés d’existence et leurs faiblesses aussi. Quand le film commence, Raja et Frédéric sont tous les deux des infirmes du sentiment. Frédéric ne veut pas souffrir, plutôt rien, plutôt le vide affectif que la souffrance. Pour Raja, il y a le partage de la misère avec Youssef, et une solidarité qui les unit vraiment. Ils sont à l’intérieur d’une cellule de survie. Je ne sais pas si on peut parler de sentiment amoureux entre eux. Elle a une expérience traumatisante du viol, les références masculines sont défaillantes. Elle aspire mais sans y croire à un homme riche, gentil, beau, amoureux d’elle. Être aimée, être servie, avoir la peau douce… En même temps, avec sa violence, Raja n’a rien d’une femme « douce » et obéissante.

Dans vos films, vos héros sont souvent très jeunes, solitaires et orphelins.
Oui, Raja c’est une grande sœur du Petit criminel, ou de La drôlesse. Ce sont des personnages qui ne manquent pas de courage, d’allant, d’audace et d’ardeur quand ils le décident et en même temps ils n’ont aucune confiance en eux. Raja est du côté de l’absolu, ce qui ne veut pas dire qu’elle est sans contradictions et sans prisons intérieures. Malgré la méfiance justifiée qu’elle a des hommes, elle  s’engage dans un amour qu’elle ne souhaitait pas (et d’ailleurs elle ne fait rien pour le séduire ou pour « l’accrocher » quand elle le rencontre) mais auquel elle finit par céder. Elle se rend compte qu’il est curieux d’elle et c’est certainement la première fois que quelqu’un montre de la curiosité pour elle, et aussi une certaine gentillesse, une certaine attention. Mais à aucun moment elle n’arrive vraiment à croire qu’il peut s’intéresser à elle. Elle reste prisonnière de cette certitude qu’il ne veut que s’amuser avec elle, puis l’abandonner. Il ne faut pas oublier que Raja est une enfant orpheline, l’amour de sa mère elle l’a perdu trop tôt. Elle n’a pas pu avoir une image d’elle-même dans laquelle elle se serait sentie aimée par le seul véritable amour qui ait compté dans notre vie à tous, garçon ou fille. Autant que ses propres incapacités à lui, ce manque de confiance en elle, sa méfiance et sa réticence vouent l’histoire à un échec. Leur peur d’aimer est si grande… Ils auront résisté tous les deux à accepter de faire une place à ce sentiment amoureux. A la fin, cette place est dévastée, mais elle est aussi acquise.

Cela pourrait être un film sur la peur alors ? Sur la peur qui empêche d’aimer et de donner.
Frédéric, je crois qu’il a décidé de ne plus aimer. Sentimentalement parlant il semble impuissant, en tout les cas il n’a pas l’air en bon état. Ce qu’on appelle le don actif de l’amour, il n’en a peut-être jamais été capable. Il a déjà été amoureux mais le sentiment amoureux est-ce qu’il sait ce que c’est ? Il est pris dans des modèles tordus dans lesquels le don et le sentiment amoureux sont totalement absents. Et en même temps, cette solitude affective ne peut suffire à personne. Elle est sans émotions et sans vie. Si tout de suite Raja lui plaît c’est qu’il doit inconsciemment savoir qu’avec elle ce ne sera pas comme cela. Il dit ne plus vouloir que du « cul léger », une relation de pur plaisir, de conquête. Bien sûr ce n’est qu’une illusion, cela ne marche jamais comme cela, mais Frédéric devait penser que tomber amoureux d’une repiqueuse de gazon, une fille des rues, marocaine, cela ne pourrait jamais lui arriver. Il voulait une relation de jeu amoureux et cela ne fonctionne pas, la réalité est plus forte, plus explosive, il ne la contrôle pas.

Ce film est riche en fantaisie. Frédéric tente tout et n’importe quoi pour avoir Raja et rien ne marche, c’est à la fois pathétique et drôle.
La part de fantaisie, voire de drôlerie, n’est pas si mince dans mes films. Il n’y a jamais eu de tension constante dans mes films et j’ai toujours essayé, à l’exception de deux ou trois films il y a bien longtemps, de pratiquer le système de l’élastique : il faut le tendre à son maximum puis le relâcher faute de quoi il vous claque dans les doigts. Dans certaines scènes la tension est nécessaire, et pour y revenir un peu plus tard, il faut relâcher l’élastique, utiliser cette détente, reprendre son souffle, sourire ou rire avec les personnages pour mieux reprendre la concentration et la tension obligatoires à la réussite de scènes à venir.

L’argent est immédiatement au cœur de la relation.
L’argent est un titre qui était déjà pris par Bresson, mais si cela n’avait pas été le cas, mon film aurait pu avoir cet intitulé. Encore que… La lumière du monde, le beau titre de Christian Bobin aurait été plus juste. Raja a un côté solaire, c’est la lumière du monde dans ce jardin alors qu’il fait nuit dans le cœur assombri de cet homme-là. Et il reste dans cette lumière, et il commence à revenir à la vie.L’argent bien sûr sert de moyen de pression, de métaphore de la possession. L’argent c’est un prétexte, un moyen d’échange et de pression, de chantage, d’invite et de rejet quand on ne sait pas comment faire, comment dire autrement. C’est l’envers de La femme et le pantin, elle ne lui prend rien. Elle ne l’humilie pas, elle ne le fait pas chanter, elle se donne en remerciement quand il propose un emploi à son couple, elle paie sa dette, elle est compatissante. Elle est une misérable au sens que Hugo lui donne, absolument pas une dominatrice. Lui pratique l’autodestruction narcissique et si ses stratégies n’étaient pas aussi lamentablement maladroites et vouées à l’échec, elles seraient d’une perversion inouïe. L’argent circule, mais elle ne veut pas se vendre et lui ne veut pas l’acheter. Alors qu’il pourrait le faire, Frédéric ne met pas d’argent sur la table pour exiger de coucher avec elle, à aucun moment il ne l’oblige à cela.

En même temps, il l’achète en l’engageant…
Oui mais comment avoir une chance de la garder autrement ? Quand il la vire, c’est pour arrêter de souffrir. Ne plus la voir pour ne plus souffrir comme ça. Plus il paye, et moins il veut acheter et plus il est abandonné.

Vous avez la réputation d’être un cinéaste qui aime le langage et le texte. Dans ce film, Raja et Frédéric ne parlent pas la même langue. Pourtant il lui parle beaucoup, et peut-être plus honnêtement que si ils parlaient la même langue. Elle parle très peu. Ils semblent aussi se comprendre parfois…
En même temps ce qui les piège c’est aussi le malentendu lié à l’absence de mots en commun. On se comprend déjà si mal en parlant la même langue… La parole ne fait pas que décrire le monde, elle le constitue. Ces deux-là n’ont rien, ou trop peu, pour se constituer un monde à eux. Raja s’exprime énormément par le corps, avec elle c’est par là que passe l’émotion : dans les postures, les mouvements, dans les jeux de mains, le rire. Elle a un rire magnifique, un rire d’enfance. Le rire de Raja c’est un rire offert au monde qui nous fait croire à notre propre innocence. Qui nous fait retrouver notre enfance et la légèreté absolue, le bonheur gratuit qu’elle avait parfois. C’est vrai que ce sont surtout les enfants qui peuvent rire comme ça, dans une promesse de vie qui illumine tout leur visage. Alors Frédéric n’est plus ni impuissant ni compliqué, ni masochiste ni sympathique ou antipathique quand il la voit et qu’il entend son rire. Il est heureux. Un rire qui jaillit et rejaillit sur lui, et il en garde quelque chose, il n’est pas exactement le même qu’auparavant… Il est ébloui par elle. Ça c’est universel, l’éblouissement d’un être par un autre, et c’est pas aussi fréquent, ce qui arrive là quand un type qui ne croit à rien, sauf au plaisir, retrouve une certaine vérité dans l’amour. Je voulais une femme qui ait de la pureté, une chose effrayante pour cet homme. On aurait pu se balader autrement avec ces deux-là, ils se seraient peut-être vraiment rencontrés s’il avait été un peu moins terrifié par cette pureté, s’il avait pu lui faire confiance ; si elle avait été moins rétive, moins absolue. S’ils n’avaient eu l’un et l’autre moins de méfiance, de difficulté à aimer…
Extraits d’un entretien réalisé par Les Films du Losange - Juillet 2003