Le Cinéma à l’heure du numérique (pratiques et publics)

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Notes et lectures

Le Cinéma à l’heure du numérique (pratiques et publics)

Ouvrage sous la direction de Michaël Bourgatte et de Vincent Thabourey
« Rares sont les ouvrages portant sur l’exploitation cinématographique. La profession d’exploitant - appellation usuelle abhorrée par les professionnels eux-mêmes - représente en effet la branche la plus discrète de la filière cinématographique, qui plus est dans le secteur des films Art et essai. Loin des plateaux et des médias grand public, ils ne se contentent pourtant pas d’exploiter les films, expression pouvant laisser penser qu’ils se contenteraient d’extraire des films un jus purement économique, mais accomplissent pour la plupart d’entre eux un authentique travail d’action culturelle. L’une des premières vertus de cet ouvrage est donc de faire circuler une parole jusqu’à présent trop discrète, rendant compte de manière souvent inattendue, parfois même provocante, de situations contrastées et d’expériences menées dans des salles de cinéma dites « de proximité ». »
Les éditions MkF ouvrent leurs réflexions autour des pratiques et des usages du numérique avec un premier ouvrage, Le Cinéma à l’heure du numérique, Pratiques et Publics, sous la direction de Michaël Bourgatte et de Vincent Thabourey.
Avec le film Avatar de James Cameron, le train du numérique s’est mis en marche dans les salles obscures. Les nouvelles technologies sont désormais omniprésentes. Un processus global de dématérialisation des supports s’est imposé en salle comme à la maison. On enregistre une montée accrue des films pouvant être téléchargés, visionnés en streaming ou consultés sur des supports mobiles aussi divers que des ordinateurs portables, des tablettes ou des smartphones.

Ces nouveaux modes de transmission et de réception du cinéma, la démultiplication des supports et des formats, ainsi que le nomadisme des écrans, viennent bousculer les pratiques des spectateurs et des professionnels de l’image.
Révolution ou évolution de l’histoire des techniques, il apparaît incontournable de faire un état des lieux des changements technologiques et de leur impact sur les pratiques et les publics du cinéma. Par le prisme du public et des pratiques cinématographiques, ce livre propose une lecture transversale des perspectives, des limites et des apports offerts par les nouvelles technologies à l’heure du numérique.

Contact : http://www.editionsmkf.com/


 

PAR VINCENT THABOUREY
« Tout regard porté sur la réalité renferme une vision du monde ». Béla Balàzs

Rares sont les ouvrages portant sur l’exploitation cinématographique. La profession d’exploitant - appellation usuelle abhorrée par les professionnels eux-mêmes - représente en effet la branche la plus discrète de la filière cinématographique, qui plus est dans le secteur des films Art et essai. Loin des plateaux et des médias grand public, ils ne se contentent pourtant pas d’exploiter les films, expression pouvant laisser penser qu’ils se contenteraient d’extraire des films un jus purement économique, mais accomplissent pour la plupart d’entre eux un authentique travail d’action culturelle. L’une des premières vertus de cet ouvrage est donc de faire circuler une parole jusqu’à présent trop discrète, rendant compte de manière souvent inattendue, parfois même provocante, de situations contrastées et d’expériences menées dans des salles de cinéma dites « de proximité ».

La lecture de ces témoignages attestera en outre que l’on peut réfléchir à la question des publics au-delà d’une approche purement comptable, réductrice et corporatiste : celle de la fréquentation. Ces récits, qui sont bien évidemment à mettre en corrélation avec les analyses des chercheurs, forment un tout, qui, pour avoir pris le risque du conglomérat, laissent finalement apparaître des conclusions convergentes. À l’image de la journée d’étude passée ensemble – préambule à cette entreprise éditoriale – se dégage ainsi une étonnante homogénéité, une rhétorique qui déjoue la binarité qui aurait pu opposer les agissants aux penseurs, les professionnels aux universitaires. Cette mixité des discours n’aboutit pourtant pas à un bloc de pensée molle, mais permet au contraire, à force d’arguments vifs et souvent concordants, de déjouer justement l’idée d’une supposée fracture qui opposerait vision individuelle avec vision collective, technophobie avec technophilie, légitimité culturelle avec consommation vulgaire, etc.

Les comptes-rendus des différentes études menées sur les publics des salles Art et Essai, notamment celle portant sur un échantillon en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, ont confirmé les intuitions des professionnels, mettant notamment en exergue son vieillissement et sa féminisation, mais surtout la faible représentation des adolescents et des jeunes adultes, créant de fait un vrai problème de transmission intergénérationnelle. Pas question pour autant d’aller au devant des prétendues envies du public. Les quelques tentatives de séduction mentionnées ici se sont souvent avérées inopérantes, maladroites, voire contre-productives. Les spectateurs savent par avance ce qu’ils veulent voir et l’élargissement des supports de communication, notamment virtuels, ne change pas la donne.

Si les sciences humaines n’ont pas vocation à donner les clefs d’un marketing ciblé à destination des publics, elles renforcent la validité du voir ensemble. La séance a toujours valeur de reconnaissance sociale, de validation de l’entre soi, de ticket d’entrée pour une communauté, voire de rite de passage. Alors que certains discours pointent une prétendue uniformisation des regards, des expériences de programmation inédites ou originales, d’autres constats nous montrent que le public peut encore prendre des risques, comme l’atteste récemment la projection en salle du film de Raoul Ruiz, Les Mystères de Lisbonne, d’une durée de 4h26 et qui a enregistré plus de 80.000 entrées à l’issue de douze semaines d’exploitation. La fréquentation record de l’année 2010 (206,49 millions, le meilleur résultat depuis 1967[1], même si une analyse poussée démontre que cette progression masque par ailleurs des disparités selon les types de salles) et le nombre constant de films sortis en salles depuis plusieurs années, attestent en outre que l’apocalypse numérique n’a toujours pas eu lieu.

Rappelons que les salles de cinéma avaient déjà su résister à la colonisation des foyers par la télévision. Survivant ensuite aux magnétoscopes à bandes, la salle semble être désormais en mesure de défier l’inexorable cohorte des innovations technologiques. DVD, VoD, écrans nomades ou suréquipements en home cinema n’empêchent pas une augmentation soutenue de la fréquentation des salles. Cette avalanche numérique a rapidement été qualifiée de rupture, suscitant des discours catastrophistes ou bien outrageusement optimistes. Le cinéma n’en est pas à sa première mutation, passant, en un siècle, du court au long-métrage, du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur. Il en va de même pour le relief dont les premières expérimentations ont devancé la naissance même du cinématographe. Quant à l’émergence de la prétendue interactivité, elle est inhérente au cinéma, comme s’il avait fallu attendre les années 2000 pour considérer que le spectateur se relevait enfin d’un siècle de léthargie spectatorielle, ce qui reviendrait à faire peu de cas de son expérience artistique.

Cette supposée révolution numérique sera d’ailleurs presque invisible pour la plupart des spectateurs peu à même de distinguer une image numérique d’une image argentique. Ces évolutions rapides sont rejointes aujourd’hui par la numérisation des salles de cinéma, un dispositif mis en place au XIXe siècle qui relève d’une pérennité technologique sans équivalent. En effet, la diffusion reposait jusqu’à présent sur un objet archaïque, la copie argentique, un lourd objet empreint de physique et chimie. En somme, il s’agit là d’une obsolescence qui a épargné les salles d’un certain flux, la copie argentique faisant office de rempart à l’invasion numérique. Désormais reliée au grand robinet des contenus, la salle de cinéma est coupée de son côté industrieux, parfois même bricolé, pour rejoindre le brouhaha médiatique. Pour autant, elle ne doit pas devenir la ligne Maginot de la cinéphilie, mais son pivot, l’ancrage sensible et collectif d’une culture à faire partager, affichant une sereine complémentarité avec ses avatars, même les plus performants.

Par contre, ce serait un leurre que de croire que la spécificité de la salle Art et Essai ne repose que sur la projection de films. Elle n’en a plus le monopole, comme c’est notamment le cas sur le segment couramment appelé « Art et Essai porteur » qui est partagé avec plus ou moins de bonheur entre les multiplexes, les salles généralistes et les salles Art et Essai. C’est son positionnement dans la cité qui singularise la salle et qui la conduit à affirmer avec force ses missions et ses actions de découverte, d’accompagnement et d’éducation. Cette dernière mission, qui ne vaut pas que pour les enfants et les adolescents, est certainement l’élément central indispensable au fonctionnement de la salle de proximité. Elle doit cependant outrepasser son rôle d’instance de légitimation culturelle et faire s’asseoir les spectateurs au bord du fleuve des images pour qu’ils marquent une pause salutaire et décalée afin d’éviter qu’ils ne s’y noient. Tâche ardue, presque schizophrénique, alors que s’ouvre une brèche générationnelle dans la fréquentation de ces salles et que chacun peut maintenant avoir accès à tous les contenus. D’où l’importance du renouvellement et de l’intensification des actions de médiation que les pouvoirs publics devront accompagner et renforcer comme ils ont pu le faire pour le spectacle vivant et les festivals.

On voit en outre que le passage à une communication virtuelle, sous forme de sites ou de blogs, ne peut en aucun cas se substituer au travail de terrain, à cette indispensable présence humaine. Si le spectateur du XXIe siècle est casanier, téléchargeur, licite ou illicite, et adepte de la « culture de chambre », il est également celui qui fréquente les salles de cinéma. Afin de ne pas effaroucher un spectateur mutant, il est donc temps de se débarrasser d’un autre discours binaire et moralisateur définissant le bien, à savoir celui du film Art et Essai visionné dans une salle de proximité, en lutte avec le mal, à savoir le blockbuster consommé dans un multiplexe. Plus sollicité que jamais, le spectateur fait évoluer ses pratiques, mais ne mérite pas pour autant qu’on lui jette l’anathème au regard du morcellement de son parcours.

Reste en suspens la question de la diversité que la contemplation parfois béate des chiffres de la fréquentation semble occulter. La « monoforme » envisagée par Peter Watkins va-t-elle phagocyter les contenus, les lisser pour agglomérer l’art cinématographique au flux épais de l’audiovisuel ? Ce qui se joue dans la mutation de la filière cinématographique, c’est avant tout l’arrivée de nouveaux opérateurs. Entreprises de la téléphonie, du Web et des médias, et même partenaires financiers inédits comme les tiers investisseurs qui accompagnent avec gourmandise la numérisation des salles et déstabilisent un mode de production et de diffusion dont le fonctionnement était, jusqu’à présent, parfaitement bien huilé. Invisible pour les spectateurs, cette ouverture à de nouveaux corps de métiers peut alors menacer l’équilibre de la chaîne traditionnelle. Ce qui va alors faire rupture ne relèvera pas de l’outil numérique, mais de ce que nous en ferons collectivement. C’est donc finalement une question de politique au sens large qui est ici posée. Une question qui dépasse allégrement le cadre de la culture cinématographique et qui interroge nos choix de société à venir.

Avignon, Marseille, Paris : 2010-2011



[1] Source : Lettre info du CNC  du 21 janvier 2011.