A Brive, les cinéphiles vont-ils perdre le Rex ?

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Portrait de salles

A Brive, les cinéphiles vont-ils perdre le Rex ?

Depuis trente-six ans, Bernard Duroux dirigeait le cinéma le Rex, à Brive, dernier bastion de cinéphilie du centre-ville. La mairie a décidé qu'il changerait de mains. Récit d'une éviction.

La nouvelle est tombée en plein festival de Cannes. Bernard Duroux, 63 ans, indéboulonnable et méritant directeur du cinéma le Rex, à Brive, apprend que la mairie a décidé de ne pas renouveler la délégation de service public (DSP) à l'association qu'il dirige et qui gérait la salle peu ou prou depuis trente-six ans. Pour noyer sa déception, l'exploitant enfile un peignoir et un œuf à la coque au caviar puis sort sur le balcon de sa suite du Martinez : le réveil est sévère, même à quatre heures de l'après-midi…
C'est du moins ce que la mairie aimerait faire croire à ses administrés. Car Bernard Duroux n'est jamais descendu dans un palace cannois, évidemment, il loue un F2 pour la quinzaine (1 500 euros, la fourchette basse pendant le festival) et venait de faire ses courses – à ses frais – au Carrefour Market de la rue Meynadier quand il a appris, dans la presse, que son cinéma changerait de mains le 30 juin. Mais la mairie n'en croit pas un mot et lui reproche ses « dépenses somptuaires ». « Les frais de déplacements et de bouche de Monsieur Duroux dépassent ceux du maire de Brive », réplique (avec un brin d'exagération ?) Jean-Marc Comas, adjoint à la culture de la cité gaillarde. En terme d'allégations, on n'est pas loin de l'affaire de la cocaïne prétendument achetée par le directeur du Méliès pour Abel Ferrara...

La meilleure salle art et essai du sud-ouest
Pour les Brivistes, les trois salles du Rex, dernier bastion de cinéphilie du centre-ville, représentent pourtant un pôle de résistance à la médiocrité et à l'uniformisation du nouveau multiplexe CGR installé de l'autre côté du pont de Buy qui enjambe la Corrèze et spécialisé dans les blockbusters hollywoodiens et les comédies très grand public. Avec 70 000 spectateurs par an (contre 330 000 pour le CGR), le Rex affiche une fréquentation de très bonne tenue et peut revendiquer le titre de « meilleure salle art et essai du sud-ouest » qui lui est souvent attribué par la presse. Pour remplir toute l'année les six cents fauteuils, Bernard Duroux et son équipe concoctent une programmation à la fois exigeante et défricheuse très en phase avec les goûts de Télérama. « Avec la concurrence du CGR, nos marges d'exploitation sont limitées. Nous devons notre survie à un public très fidèle et à une gestion associative serrée », explique le directeur au sortir d'une énième assemblée générale de plus de trois heures avec la mairie et les associations qui contestent le municipalisation de « leur » cinéma.
Vendredi 3 juin, ils étaient près de cinq cents personnes, « plus que contre la loi travail », à défiler sous les fenêtres du maire Frédéric Soulier (LR) pour refuser la transformation du Rex en salle de spectacle. L'édile a tenté de rassurer les Brivistes en affirmant à nos confrères de La Montagne, que « Le Rex ne fermera pas ». Mais il est resté flou sur ses projets. Dans un contexte ultraconcurrentiel, faire passer le cinéma dans le giron de la mairie, en changeant le directeur et en fonctionnarisant le personnel représente pour Bernard Duroux un choix stratégique contre-productif : « J'ai besoin d'une liberté totale dans la programmation quand je négocie les copies avec les distributeurs. Si la mairie impose un concert de jazz le samedi soir ou immobilise la salle une après-midi pour faire intervenir le service technique, je me retrouve avec des séances en moins. Quand je suis en concurrence avec le CGR sur le Woody Allen, un film dont j'ai besoin pour mon public, je suis à une ou deux séances près. »

Du côté du cabinet du maire, il n'est pas question, bien sûr, de toucher à l'ADN du cinéma. « Le nouveau directeur est en cours de recrutement et viendra du sérail de l'art et essai, assure Jean-Marc Colas. Il sera en poste le premier juillet. La salle conservera ses trois labels [Recherche et Découverte, Jeunes Public, Patrimoine et Répertoire] et tout le personnel sera maintenu. Quand à M. Duroux, il lui sera proposé un aménagement pour les trois trimestres qui lui manquent avant son départ en retraite. »
“Aucun nouveau système ne permettra aux lycéens de voir 3 à 6 films différents tous les jours”, Bernard Duroux
Inauguré en 1938 avec la projection de L'Affaire Lafarge, de Pierre Chenal, le « paquebot » du boulevard Koenig, tel que le surnomment les locaux à cause de sa façade typique des années 30, vit donc un tournant dans sa longue existence. « Il faut être très prudent à ne pas rompre une situation déjà fragile qui pourrait anéantir 36 ans de travail, se défend Bernard Duroux. Aucun nouveau système ne permettra aux lycéens de voir 3 à 6 films différents tous les jours par exemple. Et je ne parle pas des opéras, des ballets, des rencontres avec des cinéastes que nous organisons. Trois maires, Jean Charbonnel, Bernard Murat et Philippe Nauche, ont soutenu et développé ce travail. Aujourd'hui, à l'affiche vous avez : Elle, Café Society, Ma Loute, Julieta… Aucun cinéma dans la région n'affiche une telle programmation. »
Alors que la mairie a déjà tenté de remettre en cause la subvention du festival du moyen métrage de Brive et a envisagé de délocaliser la manifestation – la seule du genre au monde – à Bordeaux une année sur deux (projet abandonné depuis) la nouvelle gestion du Rex est un autre mauvais signe pour les cinéphiles corréziens. La petite annonce publiée par la mairie pour recruter le nouveau directeur du Rex laisse en effet songeur : « Compétences : Permis B. Avoir des connaissances en programmation art et essai. »

Jérémie COUSTON - TELERAMA le 9/06/2016

 

PETITION : Non à la régie municipale pour le Rex

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