Rencontres du film des Resistances à Thônes en Haute-Savoie

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Rencontres du film des Resistances à Thônes en Haute-Savoie

7/15 Novembre 2011


"Le mot Résister devrait toujours se conjuguer au présent",
Citation de Lucie AUBRAC


11ème édition et 10ème année que nous sommes engagés dans ce beau projet de cinéma qui s’enracine, qui est attendu et apprécié par beaucoup. Thônes demeure le cœur de la manifestation mais d’autres salles s’associent pour mieux faire rayonner encore cette manifestation cinématographique. La programmation s’inscrit aussi et surtout dans « l’offre cinématographique » de l’année. Celle-ci est comblée d’évènements qui resteront pour beaucoup des moments d’histoire. Nous allons nous inscrire modestement dans cette actualité avec plusieurs films du Maghreb. Nous allons mettre ce cinéma témoignage à l’honneur dans cette édition afin de porter un regard plus aiguisé sur les enjeux politiques/économiques/culturelles qui se tissent dans cette région.

2011, les femmes seront toujours à l’honneur (cela devient une pratique pour notre manifestation) soit comme réalisatrices actrices, soit au cœur de l’action du scénario pour soutenir ou défendre des causes souvent dans le sens de la promotion du bien commun.

Les espaces, lieux, temps, univers concentrationnaire, les désirs d’une terre ou de voyages, de liberté seront au coeur de la programmation 2011, comme l’aspiration d’émancipation. Conquérir sa liberté, lutter pour que le vivre ensemble soit possible, même si cela est utopique dans bien des situations seront des thèmes abordés dans des lieux géographiques différents et des situations politiques contrastées mais où la volonté demeure : partager, participer, s’engager, créer un chemin, résister mais aussi dire non aux dictatures, prendre en mains son destin, y compris en donnant son sang face à la violence des répressions.

Juillet 2011
Michel CARE



EDITORIAL DE PIERRE BECCU 
PARRAIN DE L'ÉDITION 2011

"RAB DE VIE OU DROIT À LA VIE."
Au début des années 50, dans un train, un garçon remarque sur le bras de Simone le tatouage des déportés et lui lance : « c'est du rab du vie que tu te tapes là, toi. ». Le 9 Mai 1945, le jour de son anniversaire, Simone est libérée par les soldats russes dans un camp de travail en Tchéquie, après avoir connu l'enfer d'Auschwitz. Simone et sa soeur Lison ont survécu à l'indicible et leur capacité de résistance doit forcer à jamais notre respect. Simone et Lison étaient adolescentes au moment de la guerre. Elles sont nées et ont grandi à Strasbourg. Sous l'occupation, elles ont vécu cachées au bord du lac Léman, à Aix-les-Bains, puis dans le massif des Bauges. En Mai 44, les nazis ont fusillé leur papa contre le mur de la maison d'Isabelle, qui a retrouvé les deux soeurs 65 ans plus tard. La maman et le petit frère de Simone et Lison sont morts en déportation. Le seul tort de cette famille brisée : ils étaient juifs. 
Si Simone et Lison ont accepté la proposition d'Isabelle, si elles ont bien voulu témoigner, ce n'est pas en hommage aux disparus, qui sont présents en elles chaque jour depuis 67 ans, mais pour les générations actuelles et futures. Comment comprendre le monde dans lequel nous vivons ? Comment agir pour la dignité humaine et contre l'injustice ? Même si beaucoup de questions resteront sans réponses sur l'horreur vécue par Simone et Lison en 44, il y a tout de même quelques enseignements à tirer. Elles ont survécu parce qu'elles étaient deux, les deux soeurs inséparables, appelées comme un seul être « SimonetLison ». Puis elles furent quatre avec Mimi et sa maman, et ensuite, six, huit, douze. Quand elles se revoient les 9 Mai, entre toutes « soeurs de misère », elles réaffirment la force infinie de la solidarité et du groupe. Elles savent que la résistance individuelle ne tient pas dans le temps si elle n'est pas partagée, soutenue, stimulée par autrui, ne serait-ce que par la pensée. 

Pendant la seconde guerre mondiale, l'occupation allemande était vécue comme incontournable par le plus grand nombre. Un peu par idéologie, un peu par lâcheté, et beaucoup par fatalité. La puissance militaire était la partie visible de la construction de la fatalité. En dessous, opérait tout autant le vide des esprits. L'oppresseur et ses complices français s'étaient débarrassés de la liberté d'expression, de la controverse, de la libre pensée. Pour remettre l'espoir en route, il fallait risquer sa vie. Ils se sont réunis, paysans, ouvriers, instituteurs, curés, réfractaires au STO, communistes, juifs, parias d'ici et souvent d'ailleurs. De leur victoire et de celle des alliés est venue l'époque qui nous a permis de vivre librement et décemment. 

Aujourd'hui, les défis sont différents, mais il est légitime d'être attentif et de tenter de comprendre. La précarité et l'exclusion gagnent du terrain partout. La réussite des pays émergents ne profite pas réellement au plus grand nombre et de nombreux conflits sporadiques ou larvés font vivre le pire aux plus démunis. Chez nous, les appareils démocratiques semblent rouillés. Le politique ne veut ou ne peut rien faire pour agir réellement sur la vie des gens. Nous somnolons dans un confort de façade, recroquevillées sur nos noyaux respectifs, protégeant nos enfants rois suréquipés, bercés par la technologie de l'éphémère, l'amour immodéré des machines, des animaux de compagnie, ou nous adonnant à des loisirs pointus et exclusifs. Partout, de plus en plus nombreux, on a du mal à se nourrir, à se loger, à trouver un emploi. Et qui peut dire qu'il n'y a pas une dégradation des conditions dans lesquelles nous travaillons, mangeons, dormons, lorsque nous avons encore la chance de pouvoir le faire ?

La santé, l'éducation, la justice, la culture ne valent plus rien face au monde des affaires, de la finance et de la spéculation. La démission de l'Etat sur les fondamentaux de la cité est dictée par les marchés, par des lobbys ou des clubs fermés pour qui le profit n'a aucun prix, pas même lorsqu'il conduit à moyen terme au chaos. 

Nous voyons des individus résister individuellement, et se perdre, arc-boutés dans leur solitude. Nous voyons des groupes, des secteurs, des congrégations résister ponctuellement et isolément, et des leaders tomber dans des pièges vieux comme l'invention du pouvoir et de la brosse à reluire. Nous avons toujours la possibilité d'élire démocratiquement nos dirigeants. Mais nous sommes empêtrés dans nos contradictions, nos atermoiements et nos exaspérantes querelles d'arrière boutique. 

Les exclus et les précaires sont dans la situation de vivre du « rab ». L'idée même du droit à une vie digne disparaît, comme autrefois. La suprématie matérielle est la partie visible de la construction de la fatalité. En dessous, opère le vide des idées. Les frustrations sont canalisées vers l'univers virtuel, les utopies vers les marges contestataires, les envies et les désirs vers les cartes de crédit. 

Qu'elles sont importantes les manifestations comme celle-ci ! Où l'on peut venir écouter et voir, échanger et reprendre le chemin de l'autre. Sinon, comment espérer résister un jour ensemble ? Ce que nous demandent Simone et Lison, c'est de ne pas accepter les atteintes à la dignité humaine. De se regrouper, de parler, de tenter de comprendre pourquoi les enseignements n'ont pas été tirés, de ne pas céder sur la démocratie et la liberté, la justice et l'égalité, la solidarité et la fraternité, de faire avancer l'intérêt du plus grand nombre face à la réussite de quelques uns. En clair, de faire triompher pour tous le droit à la vie ici et maintenant.

Tout autre forme d'hommage à la souffrance de Simone et Lison serait nul et non avenu. 

Pierre Beccu

Lien : http://www.rencontres-resistances.com