Film soutenu

Apolonia, Apolonia

Lea Glob

Distribution : Survivance

Date de sortie : 27/03/2024

Danemark, Pologne / 2022 / 1h56

Lorsque la réalisatrice danoise Lea Glob commence à filmer la peintre Apolonia Sokol, il ne devait s’agir que d’un exercice d’école de cinéma. Le portrait filmé s’est finalement tourné sur treize années pour se muer en une épopée intime et sinueuse, celle d’une jeune femme artiste, depuis sa vie de bohème au coeur du théâtre du Lavoir Moderne Parisien de ses parents, jusqu’à son ascension dans le milieu de l’art contemporain, en passant par ses études aux Beaux-Arts de Paris. Mais en miroir d’Apolonia, ce sont aussi les destins d’Okasana Shachko, l’une des fondatrices des Femen, et de la réalisatrice, qui se dessinent. Une sororité à trois faces, à l’épreuve du monde patriarcal.

Écrit & réalisé par Lea Glob • Production Sidsel Siersted pour Danish Documentary Production • Coproduction Malgorzata Staron pour Staron Film • Image Lea Glob • Montage Andreas Bøggil Monies, Thor Ochsner • Son Anna Żarnecka-Wójcik • Musique Jonas Struck • Chaînes TV HBO Max, ARTE – G.E.I.E., AVRO-TROS, DR, SVT, YLE, VGTV • Copie de projection Danish Documentary Production

Lea Glob

Elle obtient son diplôme de réalisatrice à l’École nationale de cinéma du Danemark en 2011 avec le court métrage MEETING MY FATHER- KASPER TOPHAT, dans lequel la réalisatrice aborde ses origines dans une histoire à la forme fictionnelle étrange. Elle coréalise ensuite OLMO & LA MOUETTE avec Petra Costa en 2014. Le film est présenté pour la première fois à Locarno, où il a remporté le Prix du jeune jury. Il remporte également le prix du meilleur film nordique à CPH:DOX, le prix du meilleur documentaire au Festival du film de Rio, le prix du meilleur documentaire au Festival du film du Caire et le prix du meilleur film narratif au Festival international du film RiverRun, entre autres. En 2016, elle coréalise le long métrage documentaire VENUS avec Mette Carla Albrechtsen, sur la sexualité d’un point de vue féminin. Le film est présenté pour la première fois à l’IDFA dans le cadre de la First Appearance Competition et a remporté le prix du public à l’IndieLisboa IIFF.
Tout au long de ces années, Lea Glob a suivi et filmé l’histoire d’Apolonia Sokol. APOLONIA, APOLONIA est son premier film réalisé par elle seule. Le film fait sa première à l’IDFA où il remporte le grand prix. Le film est shortlisté pour représenter le Danemark aux Oscars en 2023. Le film à remporté plus de 30 prix internationalement.

Filmographie


2023 Apolonia, Apolonia
2016 Venus, coréalisé avec Mette Carla Albrechtsen, documentaire
2014 Olmo et la mouette, coréalisé avec Petra Costa


APOLONIA SOKOL, ARTISTE ET PERSONNAGE DU FILM

Née en 1988 à Paris, Apolonia Sokol est une peintre française d’origine danoise et polonaise. Diplômée de l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, elle part aux États-Unis et s’installe à New York où elle travaille dans l’atelier de Dan Colen. Elle s’est ensuite installée à Los Angeles où elle s’est liée d’amitié avec d’autres artistes et peintres avec lesquels elle a entamé une conversation permanente sur la peinture figurative.
Apolonia Sokol est connue pour sa position politique sur l’art du portrait, affirmant la nécessité de l’utiliser comme un outil d’autonomisation et de déconstruction de la marginalisation et de la domination. C’est pourquoi elle aborde de nombreuses questions telles que le féminisme, l’homosexualité, la représentation des femmes dans l’histoire de l’art et la politique du corps en général.
Apolonia Sokol a exposé son travail à Copenhague, Bruxelles, Paris, Istanbul, Mexico, Rome, Los Angeles et son travail a été inclus dans des expositions institutionnelles, telles que : Tainted Love / Club Edit à la Villa Arson en 2019 (commissaire Yann Chevallier), Aux sources des années 1980, au Musée de l’Abbaye Sainte-Croix, Sables d’Olonne, en 2019 (commissaire Amélie Adamo), Mademoiselle au Crac Occitanie en 2018 (commissariat de Tara Londi), Tainted Love, exposition inaugurale au Comfort Moderne en 2017 (commissariat de Yann Chevalier), Peindre, dit-elle au Musée des Beaux-Arts de Dole en 2017 (commissariat de Julie Crenn). En 2020, l’artiste bénéficie d’une résidence d’un an à la Villa Médicis.
Parmi ses expositions récentes, citons Possessed, sous la direction de Vincent Honoré, au musée MOCO, Conversation Piece VII Verso Narragonia (Towards Narragonia), sous la direction de Marcello Smarrelli, à la Fondazione Memmo à Rome, Women Painting Women à The Modern, Forth Worth, Texas, États-Unis.
En mars 2023, ses peintures sont exposées au sein de l’exposition Immortelle au MO.CO Panacée (Montpellier), panorama de la jeune peinture figurative. L’Arken Museum (Danemark) lui consacre une grande exposition personnelle d’octobre 2023 à février 2024.


ENTRETIEN AVEC LEA GLOB

Comment avez-vous rencontré Apolonia pour la première fois ?


Ce film est le fruit du hasard. Au départ, c’était un projet d’école de cinéma. Lorsque j’étudiais la réalisation documentaire à l’école de cinéma au Danemark, nous devions réaliser un premier film, comme exercice. Il devait durer 20 minutes environ et nous avions des contraintes imposées à respecter. Pour ce projet, je cherchais une jeune femme artiste comme personnage. J’ai contacté plusieurs personnes, dont Malou Leth Reymann, qui est aujourd’hui réalisatrice. À l’époque, elle était une jeune actrice. Je l’ai vue dans des films et je l’ai trouvée merveilleuse. Elle n’a pas souhaité participer au projet, mais elle m’a donné le numéro d’Apolonia.
Ma première rencontre avec Apolonia s’est faite sur Skype. J’avais l’impression d’être dans un film. Je l’observais bouger dans le cadre de l’écran et pendant que nous discutions, des personnes entraient et sortaient du champ. J’ai vu trois ou quatre histoires différentes se dérouler au cours de notre conversation. Mais, pendant tout ce temps, Apolonia n’a pas cessé de captiver mon attention. J’ai su à cet instant qu’elle serait le personnage de mon film. J’ai tout de suite pris conscience que certaines personnes créent le film par leur présence.
Nous nous sommes ensuite rencontrées physiquement. Apolonia était retournée vivre dans le théâtre de son père à Paris pour s’occuper de ses jeunes frères. Elle m’a dit qu’elle était née et avait grandi dans ce théâtre. Je me suis rendu sur place sans aucune notion de français, avec quelques économies d’étudiante et une caméra DV PD100. Apolonia m’avait donné son numéro et son adresse sur un morceau de papier. Elle m’avait dit : « Quand tu seras là, mets-toi devant la fenêtre et appelle-moi ». Une fois arrivée devant le théâtre à Paris, je me suis tenue face au bâtiment et je l’ai appelée : « Apolonia, Apolonia ! ». Nous en avons fait le titre du film. Elle a commencé à me faire visiter les lieux. Mon intuition de documentariste m’a décidé de tout filmer, tout de suite. Ce que vous voyez dans le film correspond à notre première rencontre.
Après la réalisation de ce premier projet scolaire avec elle, je n’ai pas pu m’en défaire. Je ne pouvais pas l’oublier. Quand j’ai quitté l’école de cinéma, j’ai reçu une bourse et j’ai pu me rendre à Paris pour travailler sur Olmo et la Mouette dont les protagonistes Olivia et Serge vivaient à Paris. J’ai alors appelé Apolonia et je lui ai dit que je voulais faire un autre film avec elle, et que cette fois, ce serait un portrait d’elle.

APOLONIA, APOLONIA, c’est aussi votre histoire personnelle. Quelles étaient vos motivations pour inclure dans le film ?


Si je m’étais contentée de suivre son parcours d’artiste en représentant la figure du modèle fatigué, de nombreuses complexités auraient disparu. J’ai eu le sentiment qu’il fallait inclure ma propre histoire et l’utiliser comme un outil qui permettrait de surmonter les stéréotypes liés à la dramaturgie cinématographique.
Si nous avions monté le film sans ma propre histoire, la dramaturgie du film – « une femme qui surmonte les obstacles » – nous aurait envoyés dans la mauvaise direction, et ce n’était pas l’histoire que je voulais raconter. Je pense également que l’histoire d’Apolonia comporte de nombreuses couches. Je dois dire que je me suis heurtée à une certaine résistance lorsque j’ai voulu raconter ma propre histoire. Je suppose que ce n’est pas très bien vu, surtout dans la tradition du cinéma danois. Une narration et une histoire personnelle, ce n’est pas du cinéma pur. Mais je souhaitais que le public vive aussi l’expérience de la documentariste, du film en train de se faire, comme lorsque j’ai reçu cet appel d’Apolonia un matin. Le public est témoin de la magie du documentaire, quand on est là et que la vie est vraiment folle.

Vous ne vouliez donc pas seulement tendre un miroir et regarder une jeune femme surmonter les obstacles de la vie pour devenir cette grande peintre, mais aussi inviter le spectateur à réfléchir avec vous et avec elle. Vos histoires dans la vie et dans le film s’entremêlent. Pourriez-vous nous expliquer comment votre relation a évolué au cours des 13 années de tournage et comment elle a influencé le projet ?

Nous avons commencé par une relation filmeur/filmé. Et, bien sûr, cette relation a évolué au fil du temps. Je l’observais en tant que cinéaste, mais je m’intéressais aussi beaucoup à elle. Curieusement, au fil des années, nos positions ont évolué différemment. Nous avons toutes les deux terminé nos études. Elle est devenue une femme avec un très haut diplôme, sa carrière dans un domaine où l’on peut réellement gagner sa vie et prospérer financièrement décollait, ce qui est très différent d’un travail dans le cinéma documentaire. Les positions de pouvoir ont donc, d’une certaine manière, permuté au cours du tournage. J’ai trouvé cela intéressant.
En ce qui concerne notre relation personnelle, il y a eu des moments déterminants. J’ai été présente pour elle dans des moments difficiles et lorsque je suis tombée malade, elle a été l’une des rares personnes à faire preuve de gentillesse et d’amour. Cela a été un moment très important pour moi et a influencé mon travail sur ce film. J’ai failli perdre ma vie, mes mouvements, ma capacité à faire quoi que ce soit. Et puis, bien sûr, je suis devenue mère.

Votre voix nous porte également, liant tous ces différents chapitres de la vie, la vôtre et celle d’Apolonia. Pourquoi avez-vous décidé d’utiliser votre propre voix comme voix off ?

J’aime la narration au cinéma. Beaucoup de films qui m’ont inspiré ont une narration magnifique. C’était donc un choix naturel, mais c’était incroyablement difficile de trouver le bon équilibre dans le film, de ne pas en faire trop, de ne pas être trop simpliste ou trop énigmatique. C’était donc un défi, mais j’adore quand la narration se mêle au cinéma, ce que les mots et les images peuvent produire, comment ils s’élèvent l’un l’autre vers une nouvelle signification. Cela rend l’expérience encore plus riche. Je chéris également cette tradition du conte, lorsque le cinéma ressemble à un moment intime où quelqu’un vous confie une histoire, raconte quelque chose que l’on n’avait pas imaginé ou cru, et qu’on le contemple ensemble.

Vous avez utilisé des archives très personnelles dans le film, que vous avez obtenues des parents d’Apolonia, de sa famille. Pouvez-vous nous parler de la décision d’utiliser ce matériel d’archives ?


Je n’avais jamais vu de telles images auparavant. Je les ai trouvées incroyables et magnifiques, mais elles vous donnent aussi une idée de ce que c’est qu’être Apolonia. Quel genre de personnes étaient ses parents, dans quel environnement elle a grandi. Si le film ne contenait pas ces archives, il manquerait quelque chose pour saisir son histoire.


Dans le film, vous mentionnez que vous avez continué à filmer un peu plus longtemps. Quel est le bon moment pour arrêter le film ?

Pour faire le portrait d’une artiste, il faut toujours un peu plus de patience. Arrêter de filmer plus tôt aurait été une mauvaise décision. Le film aurait été différent si nous l’avions terminé à Los Angeles, par exemple. J’ai vu qu’il était possible de le terminer à ce moment-là, car d’un point de vue dramaturgique, il y avait suffisamment de substance pour un film. Mais ce n’était pas un très bon moment pour partir. À l’époque, elle était en train de flotter artistiquement et peut-être personnellement. Je voulais continuer à capturer ce processus de maturation en tant que femme et d’évolution en tant qu’artiste. Lorsqu’elle s’est détournée de la caméra, l’aspect social de son art, que l’on voit aujourd’hui, s’est beaucoup développé. Vous pouvez voir maintenant qu’elle est très engagée dans politiquement. J’ai représenté ce à quoi j’avais accès pendant ces années, mais, bien sûr, son développement artistique allait bien au-delà de ce que je pouvais saisir avec l’appareil photo.

Quand Oksana, amie d’Apolonia et militante Femen, est-elle entrée en scène, pour ainsi dire, et quand avez-vous réalisé qu’elle ferait partie intégrante de cette histoire ?

C’était assez tôt. Je suis arrivée à un moment de leur vie où Oksana et Apolonia étaient très proches, elles étaient tout le temps ensemble. Nous nous sommes toutes les trois rencontrées à Paris – nous étions toutes de jeunes artistes aux trajets et méthodes différente. Nos vies se croisaient. Cependant, je n’avais pas imaginé qu’Oksana ne serait pas là lorsque le film sortirait. D’une certaine manière, les images sont aussi un mémorial, et je l’ai compris plus tard. Il était également important de réfléchir à la date de sortie du film. J’ai senti que ce n’était pas un moment opportun de sortir le film dans un avenir trop proche de son décès, sans laisser de temps au deuil. À la mort d’Oksana, des questions éthiques se sont posées sur la manière de traiter son histoire avec respect.

Dans le documentaire, vous dites qu’aucun motif n’a attiré votre attention comme elle ne l’a fait, que ce motif était constamment en mouvement et que vous ne l’avez jamais vraiment contrôlé. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Apolonia a le don d’être un miroir pour les gens. Mais c’est aussi un fardeau. Je ne suis pas la seule personne à voir cela en elle. Les gens sont très en colère contre elle, en tombent amoureux ou en deviennent obsédés. Il y a quelque chose de spécial dans sa façon d’être. Comme je l’ai dit dans le film, je ne sais pas qui a capturé qui, en fait – si j’ai capturé Apolonia sur le film ou si c’est elle qui m’a capturé dans son théâtre.
Il est intéressant de noter qu’Apolonia a aussi une façon de défier les tabous (et mes tabous). Et c’est peut-être la véritable raison pour laquelle je n’ai pas pu la quitter. J’ai dû grandir en tant que personne pour terminer ce film, à l’extérieur. Sexualité, chagrin, en passant par l’amour, le l’ambition, le doute, le rapport au suicide et à la religion, elle remettait tout en question. En fin de compte, c’est ce dont je suis le plus fier avec ce film. Nous n’éludons pas les tabous, nous les mettons en avant, et j’espère que nous le faisons avec soin.

Quelle est l’essence de ce projet ?

L’essentiel, c’est que j’ai rencontré cette femme par hasard et que je n’ai pas pu l’oublier. En fait, c’était un peu une malédiction d’être réalisateur. J’aurais aimé faire beaucoup de films. Mais j’ai rencontré cette star et j’ai su qu’elle serait géniale. Elle était formidable, talentueuse et intéressante. Elle était constamment là où tout se passait. Nous n’en parlons pas dans le film, mais elle était à Hollywood juste avant le mouvement #MeToo, et elle a été invitée à prendre le thé avec Harvey Weinstein. Elle raconte que lorsqu’elle est arrivée, on lui a demandé : « Oh, vous voulez jouer dans un film ? ». Elle a répondu : « Bien sûr que non. Je suis déjà dans un film. Je veux être peintre. Je veux peindre. »