Film soutenu

ICI BRAZZA

Antoine Boutet

Distribution : Les Alchimistes

Date de sortie : 24/01/2024

France - 2023 - 86 min - 16:9

CHRONIQUE D’UN TERRAIN VAGUE

Ici Brazza, tout un programme : une zone en friche vit ses dernières heures. 53 hectares à bâtir pour un vaste projet immobilier dans l’air du temps. Chronique d’un terrain vague en transformation, le film scrute l’annonce d’un « nouvel art de vivre » dans la réalité brute du terrain. Suscitant désir et appréhension, les états successifs du paysage dessinent au fil des ans l’image de la ville de demain.

Réalisateur Antoine Boutet • Image, son, montage Antoine Boutet • Création sonore et musique originale Ernest Saint-Laurent • Mixage Philippe Grivel • Etalonnage Julien Petri & Antoine Boutet • Production Julie Paratian (Sister Productions) • Direction de production Riita Djimé • Post production Studio Orlando • Financement / partenaires CNC, Région Nouvelle-Aquitaine, Agence ALCA, CNAP Image/Mouvement, SCAM – Bourse Brouillon d’un Rêve, PROCIREP Angoa, Studio Orlando • Affiche Martial Prévert

Antoine Boutet

Antoine Boutet est un réalisateur et plasticien français. Il expose pendant dix ans ses vidéos et installations – fabrique d’un espace urbain traversée de labyrinthes à fourmis, de ponts et canaux impossibles, de sites touristiques murés… Depuis quinze ans, ses films documentaires renouvellent son travail sur la transformation politique du paysage, SUD EAU NORD DEPLACER, qui suit le plus grand projet de détournement d’eau au monde, ZONE OF INITIAL DILUTION, sur le barrage des Trois-Gorges en Chine et LE PLEIN PAYS, portrait d’un ermite en France, ont été primés dans de nombreux festivals.

FILMOGRAPHIE

ICI BRAZZA (87 min – SISTER PRODUCTIONS – 2022)

SUD EAU NORD DEPLACER (105 min – SISTER PRODUCTIONS – 2014)
Sélection compétition LOCARNO Film Festival 2014, Festival ENTREVUES Belfort, DOCPOINT Helsinki, FIFF Namur, PUNTO DE VISTA Pamplona, ECOFALANTE Film Festival, UK Green Film Festival, DOKFEST Münich, CINEMIGRANTE Buenos Aires / Millenium International Film Festival

LE PLEIN PAYS (58 min – REDSTAR CINEMA / Antoine Boutet – 2009)
Primé à Étoile de la SCAM 2011, VISIONS DU REEL Suisse (Prix du Public), PUNTO DE VISTA Spain (Mention), FIDMARSEILLE (Prix GNCR), Festival ENTREVUES Belfort (Prix du Public), ECRANS DOCUMENTAIRES d’Arcueil

ZONE OF INITIAL DILUTION (30 min – Antoine Boutet – 2006)
Primé à GOÏAS Film Festival Brasil (Best Doc), IRAN DOC Festival Tehran (Special Jury), DAKINO Film Festival Bucarest (Best Doc), TAMPERE Film Festival Finland (Best Doc), ECRANS DOCUMENTAIRES (Prix du Court)

COMMANDES & COLLABORATIONS

Films Portraits d’artistes (2021) pour la collection DDA – Documents d’Artistes Aquitaine
Film exposition Le Grand Observatoire (2021) de Kristof Guez, Scène Agora Boulazac
Film exposition New Way of Living (2020) de Sabine Delcour, Centre d’art La Vieille Eglise de Mérignac
Film Après nous le déluge (28 min – 2018) avec 90 élèves du collège de Sainte-Livrade, Lot-et-Garonne
Scénographie vidéo Alice (Cie terrain de jeu – 2017), Théâtre Montreuil, Anis Gras Arcueil, L’Échangeur Bagnolet
Ciné-concert South-to-North (70 min – 2015), musiciens Andy Moor & Yannis Kyriakides,

EXPOSITIONS (*personnelles)

La Criée (2014), Centre d’Art de Rennes
ARGOS (2010) Center for Art and Media, Bruxelles ; Maison de la Culture d’Amiens
Printemps de Septembre (2009), Toulouse ; Beaux-Arts de Caen
Biennale de Sélestat (2007) ; Pratt Manhattan Gallery, New York ; Circulo Bellas Artes Madrid ; Galerie Filles du Calvaire, Paris ; Kunstraum Walcheturm, Zürich ; Chapelle des Beaux-Arts de Cherbourg
Lianzhou International Photo Festival (2006), Chine ; Musée des Abattoirs, Toulouse ; Cités Invisibles, Montréal
Exposition Toucher terre (2005), Ateliers des Arques, Lot ; Les Rencontres 30/30, Théâtre Molière Bordeaux
Festival Estudio Abierto (2004), Buenos Aires ; Nuit Blanche, Paris ; Festival Ondulations, Normandie
Eglise Saint-Sauveur (2003), Caen ; Espace 52, Bruxelles ; La Caserne, Montreuil
Galerie Beaurepaire (2002), Paris ; Abbaye de Maubuisson, Val d’Oise ; galerie SEL, Sèvres*
Centre d’Art de Beauvais* (2000) ; Festival Nuits Savoureuses, Belfort ; Galerie l’Unique, Caen*
Cities on the Move (1999), Bangkok ; Exposition Vue Imprenable, Dordogne* ; Festival Paysages Politiques, Royan


INVITATION DE LA PROGRAMMATRICE

On imagine que, pour ce cinéaste girondin, cette friche industrielle située sur la rive droite de la métropole bordelaise constituait un terrain d’étude idéal. En effet, depuis son tout premier film, Antoine Boutet mesure l’emprise de l’activité humaine sur les éléments, qu’elle soit réduite à sa plus simple expression (un ermite creusant des galeries dans LE PLEIN PAYS) ou qu’elle se déploie dans sa dimension la plus dantesque (l’état chinois en lutte contre le manque d’eau dans SUD EAU NORD DEPLACER). Comme un archéologue qui travaillerait au présent, il observe ce geste archaïque qui consiste à creuser la terre, que ce soit avec ses propres mains ou avec des machines toujours plus perfectionnées. Un geste qui est le viatique de la modernité mais qui ramène toujours l’homme à son statut d’être fouisseur. Entre un territoire abandonné qui recèle une sidérante beauté déglinguée et l’asepsie de ces éco-quartiers qui fleurissent dans les grandes villes, inutile de préciser où va sa préférence.

Séverine ROCABOY directrice du cinéma « Les Toiles » à Saint-Gratien


RENCONTRE(S) AVEC ANTOINE BOUTET

ICI BRAZZA – CHRONIQUE D’UN TERRAIN VAGUE


« Brazza est un quartier de la rive droite de Bordeaux, nommé d’après un commissaire-général du gouvernement français en Afrique centrale. Si la rive gauche de la Garonne, sur laquelle la ville s’est historiquement développée, dédiait ses quais à l’import de fruits en provenance des colonies françaises, ici, résume un couple de retraités interrogé au début du film, « c’était que la saloperie, les charbonnages, les acides. » Et longtemps, ça l’est resté : friches industrielles accueillant des usines d’engrais chimiques, chemins de fer abandonnés, sols pollués, eaux stagnantes, boue verdâtre, squats et camps de fortunes que le cinéaste cartographie avant d’y voir apparaître des panneaux transformant ce terrain vague de cinquante-trois hectares en opportunité immobilière, des policiers pour expulser manu militari ses occupants, des bulldozers et des grues pour ériger le projet rêvé par la municipalité d’un quartier « éco-responsable ». Antoine Boutet a passé plusieurs années à filmer ce qu’il faut bien appeler, contre la promesse d’un nouvel art de vivre, la mort au travail. Comme dans un film structurel, le programme s’accomplit tel qu’annoncé, et c’est sans surprise que la nouvelle réalité promise ressemble à s’y méprendre à une modélisation sur AutoCAD. Mais entre le grand dessein architectural et les petits gestes du travail cinématographique par lesquels Boutet documente un territoire en pleine métamorphose – avec une assiduité et une inventivité constantes, du raz des fougères au sommet des grues, et par un travail sonore évoquant Tati – on sait qui, de l’éléphant blanc de l’urbanisme et de l’art termite du cinéma, survivra à l’autre. »
(Antoine Thirion Cinéma du réel)


ENTRETIEN AVEC ANTOINE BOUTET

Lors de la sortie dans les salles de ton dernier film (Sud Eau Nord Déplacer – janvier 2015), tu précisais que « l’envie d’être à nouveau en terre inconnue, c’est toujours mon point de départ ». Ici Brazza se déroule dans ta ville natale, presque en bas de chez toi. Comment as-tu abordé cette position assez singulière ?

De film en film, je m’efforce de trouver une autre approche, de renouveler, ou en tout cas, d’approfondir ma « manière de faire ». Ce qui relie mes précédents films, ce sont certainement le rapport au lointain et la dimension « extraordinaire » du sujet. Avec Ici Brazza, je m’intéresse pour une fois à un territoire plus « banal » et à un sujet d’une bien moindre échelle géographique. La question était donc de savoir comment cela pouvait fonctionner, si je pouvais me retrouver en état de découverte, retrouver cette position d’étranger, adopter le bon point de vue. Je suis convaincu que tout peut être filmé, que c’est une question de regard. Donc, là encore et différemment, je me suis déclaré en « terre inconnue », attentif à tout ce qui s’y passait.

Entre territoire en mutation et projet d’aménagement urbain, quel est le personnage principal du film ?

C’est le territoire très clairement. Ce territoire près de chez moi, je l’avais arpenté à plusieurs reprises. À l’époque où le projet du film émerge, il est en friche et vu son emplacement dans la ville j’ai le sentiment que cette situation ne va pas durer. Le projet urbain que je découvre, je le trouve à priori intéressant. La manière de penser ensemble le paysage et l’architecture, le choix de démarrer par la question du paysage avant celle de l’architecture, la réflexion proposée sur l’espace offert aux habitants… Je pars d’un sentiment « favorable » pour regarder comment les choses vont se dérouler, comment le territoire va être amené à évoluer. À partir de là, je pourrais dire que je m’installe dans le paysage, que j’observe et j’attends. Aucune situation, puisque provenant du site n’était à négliger : les insectes qui occupent l’espace, les végétaux qui fissurent les murets, la lumière, le vent, la pluie, les saisons qui transforment le paysage, des piquets de chantier dans les mauvaises herbes, une publicité délavée au fil des mois… Chaque détail racontait quelque chose. Il fallait trouver leur sens et leur donner un rôle dans la Grande Histoire de la ville en chantier. C’est comme ça, à la marge, que le film s’est construit.

En quelque sorte, cela rejoint la position que tu adoptais dans tes précédents films. En particulier Sud Eau Nord Déplacer. Même si tu y étais en mouvement, engagé dans une traversée…

C’est évident. Même si les échelles sont différentes. En Chine, j’avais pu profiter de la perspective et du grand paysage. À Bordeaux, je me retrouve plus « à l’étroit », plus contraint en terme d’espace. Je devais chercher autre chose au milieu de ces 50 hectares, être plus dans le détail. Je devais faire confiance au terrain, me dire que tout était là mais qu’il fallait trouver, prêter une attention suffisante, même dans des éléments à priori futiles. Ces éléments-là, avec le temps, pouvaient prendre de la « valeur », se relier à d’autres et révéler de nouvelles dimensions. Contrairement aux territoires de mes précédents films que je ne traversais qu’une ou deux fois, ici, j’allais revenir. Souvent. Je me devais de ne rien négliger. Car un endroit à un moment donné peut paraître banal ; quelque temps après, à la lumière d’un nouvel aménagement, il peut prendre un nouveau relief.

Selon toi, qu’est-ce que peut le cinéma à cet endroit précis de la mutation d’un territoire urbain ?

Il peut montrer ce qu’on ne voit pas d’ordinaire et qui pourtant est sous nos yeux. Je me suis concentré sur le « déjà là » du territoire et sur ce que je pouvais cinématographiquement en dire. J’ai cherché une forme pour rendre les sensations et les émotions que je ressentais plutôt que de convoquer l’explication ou les témoignages. Pour cela, j’ai choisi la position du passant, les pieds sur terre, qui observe ce qu’on lui donne à voir, et qui confronte la fiction urbaine qu’il découvre à la dure réalité du terrain. En ce sens, ce n’est pas un film bavard qui explique et prend par la main, qui suit des personnages qui raconteront leur projet, leurs luttes ou leurs malheurs. Ce qui est bavard ici, ce sont les signes dans l’espace public, les slogans, les publicités, les silhouettes en 3D d’une génération à cibler en priorité. C’est le discours des promoteurs qui fait mine de proposer quand il s’agit d’imposer. Le film le montre avec une certaine ironie.

Cinq années séparent l’émergence du film et son aboutissement. Comment gérer ce temps long ?

Je voulais ce temps long pour montrer le changement. Et faire un film sans savoir quand il se terminera ni où il se dirigera. D’autant que je ne maîtrisais pas la temporalité qui était celle du projet urbain. C’est lui qui donnait le rythme. J’ai commencé par documenter le « déjà là », cette friche qui allait disparaître. J’ai dû ensuite me caler sur le planning des travaux, sur ses différentes étapes, sur leur durée. C’était une autre expérience, venir et revenir tous les six mois. Et lorsque j’ai filmé la première phase du projet et les premières finitions, le temps cinématographique a repris le dessus. J’ai compris qu’il n’était pas utile de suivre le chantier jusqu’à son terme, au risque sinon d’être dans une certaine répétition. Il y avait à ce moment-là une fin possible avec l’arrivée des premiers habitants. Et la structure était posée. En ayant suivi quelques endroits emblématiques, je pouvais jouer avec ces phénomènes d’apparition / disparition, donner à ressentir une certaine fragilité de la ville dans le temps, structurer le film comme un jeu de construction. Dans quelle dimension est-on ? Celle du dessin ? De la maquette ? Du construit ? Du rêve ou du réel ? Le film a fini par brouiller les pistes.

Pour revenir au projet d’aménagement urbain, tu adoptes une position cinématographique particulière concernant ses protagonistes. Des silhouettes, des voix-off… pourquoi les avoir ainsi donné à voir ?

Ce projet urbain est particulièrement complexe. Plutôt que de le raconter « de l’intérieur », comme un film d’architecture, je me suis plutôt tenu à sa périphérie, en m’intéressant à son enveloppe, à son « emballage ». La communication qui l’entoure, la façon de le présenter et de le vendre, je l’ai pris comme une fiction urbaine. Je l’ai abordé comme un spectacle, un théâtre où un décor qui se construit. La fabrique de la ville, c’est un mélange de désirs et de projections très puissants. Élus, aménageurs, architectes, promoteurs, habitants… tout le monde se projette dans un futur, un nouveau récit. Et moi-même avec ce désir de film. Et en même temps, je tenais à ne pas perdre de vue le terrain, comme un contre-point au fantasme d’aménagement. Le film devait conserver comme centre le territoire et sa matérialité. Comme, par exemple, le décalage entre la nature « sauvage » et celle domestiquée. Quoiqu’il en soit, tout est parti du sol. Le sol, qui abrite les couches des périodes passées et, en même temps, permet de poser les fondations du futur. Filmer la terre et la boue, c’était entremêler ces deux temporalités. Mais sans nostalgie.

Le film se termine sur une tonalité plutôt « sombre». Il y plane en tout cas comme un parfum d’inquiétude…

Lorsque l’on filme un quartier qui sort tout juste de terre et n’est pas encore peuplé c’est souvent froid. Il manque l’essentiel : la vie, le mouvement… Terminer là le film, « en suspens », permet de s’interroger sur la manière dont la vie va se dérouler. Peut-être que le quartier tiendra ses promesses, peut-être pas, le film n’est pas là pour le dire. En même temps, ça interroge. Comment « trouver sa place » dans ce chamboulement, qu’on soit un être humain, un végétal, un oiseau ? Cette difficulté à s’articuler avec son temps traverse le film et mon cinéma en général.

Par rapport à tes films plus « lointains » et plus « grands », Ici Brazza a-t-il été plus complexe à mener ?

D’une certaine manière, oui. Bien que je pensais l’inverse au départ. Pourquoi s’intéresser à un simple terrain vague ? Quelle histoire en raconter qui puisse avoir un intérêt ? Mais je vois un prolongement de mes films précédents à deux endroits. D’abord, dans le fait de pousser plus loin le sujet du pouvoir politique et ses modes de représentation avec toujours cette temporalité du chantier comme un temps suspendu entre présent et futur. Ensuite, en poussant la forme du film – par le son composé, les procédés techniques au tournage, des choix de montage – vers la fable, la fiction urbaine dont on a parlé.