Sud Eau Nord Déplacer
Film soutenu

Sud Eau Nord Déplacer

Antoine Boutet

Distribution : Zeugma Films

Date de sortie : 28/01/2015

France - 2014 - 1h50 - DCP 5.1 - 1:85 - Couleur

Le Nan Shui Bei Diao – Sud Eau Nord Déplacer – est le plus gros projet de transfert d’eau au monde, entre le sud et le nord de la Chine. Sur les traces de ce chantier national, le film dresse la cartographie mouvementée d’un territoire d’ingénieur où le ciment bat les plaines, les fleuves quittent leur lit, les déserts deviennent forêts, où peu à peu des voix s’élèvent, réclamant justice et droit à la parole. Tandis que la matière se décompose et que les individus s’alarment, un paysage de science-fiction, contre nature, se recompose.

Sélection Festival del Film Locarno 2014 Compétition Cinéastes du Présent
Sélection Festival Entrevues Belfort 2014 Compétition Internationale

Écriture et réalisation : Antoine Boutet • Image, montage, son : Antoine Boutet • Image, son additionnel : Philippe Eustachon, Boris Svartzman • Montage son : Alexandre Hecker • Mixage : Christophe Vingtrinier • Coloriste : Isabelle Julien • Directeur de post-production : Pierre Huot • Musique : Andy Moor & Yannis Kyriakides • Production : Patrice Nezan & Laurent Versini (Les Films du Présent)
Julie Paratian & Lucie Corman (Sister Productions) • Partenaires
Avec la participation du Centre National du Cinéma et de l’Image Animée, Fonds d’aide à l’innovation audiovisuelle du CNC, Région Aquitaine en partenariat avec le CNC, Région Provence Alpes Côte-d’Azur en partenariat avec le CNC, [Films en cours] Aide à la post-production du Festival Entrevues Belfort, Ministère de la Culture et de la Communication, Direction générale des
patrimoines, service de l’Architecture, Aide au développement – Programme MEDIA de la Communauté européenne, SCAM, Brouillon d’un rêve, Sources2, ÉCLA Aquitaine

Antoine Boutet

Antoine Boutet a étudié les arts visuels et participé à de nombreuses expositions depuis une quinzaine d’années. Une grande partie de son travail est axée sur les mutations urbaines et invite à réfléchir à l’implication politique de la mise en espace. Attentif à tout ce qui constitue l’idée de paysage, qu’il soit urbain, rural ou humain, son travail procède tout à la fois d’une observation, d’une réflexion et d’un détournement. Ses vidéo-installations et oeuvres dans l’espace public ont été présentées à la Pratt Manhattan Gallery/New York, Kunstraum Walcheturm/Zürich, Lianzhou International Photo Festival/Chine, Le Printemps de Septembre et Musée d’Art Contemporain les Abattoirs/Toulouse, Estudio Abierto/Buenos Aires. Depuis la réalisation en 2006 de ZONE OF INITIAL DILUTION, primé dans de nombreux festivals, il se consacre essentiellement aux projets documentaires.
Ses films récents incluent SUD EAU NORD DEPLACER (2014), LE PLEIN PAYS (2009) et CONSERVATION-CONVERSATION (2005) ainsi que les vidéos expérimentales UTOPIA (2005) et PLUS OU MOINS (2003).

NOTES DU REALISATEUR

L’État chinois a écrit un scénario-béton : le Nan Shui Bei Diao, une grille dictant et figeant toutes coordonnées, renversant les points cardinaux pour les accorder à leur désir. J’ai voulu aller à contre-courant de cette préfiguration – très concrètement en remontant le fleuve – et renverser à mon tour les perspectives : déjouer, contourner, en remodeler la géographie, accompagner et aller contre. Suivant un itinéraire balisé par le projet, il s’agissait de réinventer les chemins, de faire un film en marche. Bifurquer pour déborder le sujet, l’oublier, dériver pour le redéfinir ; être ailleurs, comprendre quelle digression peut me ramener à sa source. Le caractère inhumain du Nan Shui Bei Diao émerge par la confrontation de situations quotidiennes (un homme se baigne, un homme chante) aux pelleteuses imperturbables.
S’il restitue la «réalité» du projet, Sud Eau Nord Déplacer n’est pas son commentaire. Le paysage m’a dirigé, le film s’y est adapté pour laisser émerger une histoire multiple issue du paysage, de ses accidents ; des déplacements, passant radicalement du Sud au Nord, de l’Est à l’Ouest, de la neige au sable, des montagnes aux souterrains, émerge un territoire imaginaire en marge du grand projet.


Entretien avec Antoine Boutet

Sud Eau Nord Déplacer est très différent de votre film précédent. Dans Le Plein Pays, il était question d’un homme seul, qui donne forme à un univers. Dans Sud Eau Nord Déplacer nous sommes confrontés à un univers préexistant (la Chine), aux paysages modelés par le travail des hommes. Qu’est-ce qui vous a amené à ce projet ?
L’envie d’être à nouveau en terre inconnue. C’est toujours mon point de départ. Le personnage du Plein Pays m’était un étranger et j’étais « son étranger ». On a fini par s’apprivoiser et se comprendre. Sud Eau Nord Déplacer repose sur le même phénomène. Se retrouver de plain-pied dans un environnement déstabilisant.

Observer un territoire, la matière du paysage qui devient matière du film puis petit à petit approcher les hommes : mon trajet est celui du film. La folie, la démesure semble faire partie de vos obsessions. En est-il ainsi ?
Pour ce qui est de ce film, s’il y a folie, elle est politique. Ce grand projet m’intéresse par sa démesure. Mais c’est plus un sentiment d’absurdité, de non-sens dans la manière d’envisager l’avenir. Politiquement, il y a des conséquences à élaborer de tels projets qui remodèlent les paysages, qui déplacent les habitants et ont une rentabilité improbable. Le film questionne la manière dont un pouvoir l’impose, en l’enrobant de slogans grandiloquents.

Sud Eau Nord Déplacer joue beaucoup sur les contrastes, entre le caractère minuscule de l’homme et d’imposantes machineries, entre le désert et l’eau. Etait-ce l’un des points de départs du projet ?Le rapport d’échelle décrit bien la place de l’individu dans le système chinois : on ne s’oppose pas au pouvoir d’État. Dompter les fleuves, organiser la nature, c’est tenir le pays. Le contraste est partout, c’est fascinant et éprouvant. L’eau et les arbres pour contrer le désert, la campagne sacrifiée pour la ville, etc. Le film fait l’état des lieux d’un pays qui se transforme en laissant volontairement une empreinte indélébile. Il se situe au moment-clé des chantiers qui entérinent une décision politique. On ne peut plus reculer et c’est un saut dans l’inconnu. La population doit suivre. Mais ce rapport d’échelle vient aussi de mon propre isolement lors des repérages et du long travail de terrain pour définir ce que deviendrait le film.

Sud Eau Nord Déplacer, c’est le film politique du XXIe siècle. C’est la démonstration que le politique aujourd’hui n’a plus rien à voir avec la «polis », au sens où ce n’est plus dans la cité que le débat social a lieu. D’un côté, il y a des projets de grande envergure. De l’autre, des prises de parole qui s’y opposent. Entre les deux : aucune agora, aucun territoire de rencontre…
C’est bien le lien qui manque et qui autorise tous les excès. Mais j’ai découvert à quel point l’agora se met en place entre les citoyens, par le biais de veilles environnementales, de discussions et de débats sur le net. On sent une opposition constructive dans le film, même s’il ne s’agit que de quelques individus. J’ai découvert au fur et à mesure des acteurs de cette société civile qui agit comme un contre-pouvoir et cela a orienté le film vers des rencontres. Cela crée un équilibre. Et j’aimerais que le film lui-même puisse servir à son tour cette agora.

Quel rapport y a-t-il entre le film tel qu’il est et l’histoire de son tournage ?
Au départ, il y avait une direction, suivre ce grand projet hydraulique partout dans le pays. Avec l’idée que le sujet se préciserait petit à petit autour d’éléments comme l’eau, le paysage, le politique, la révolte. Donc, le film s’est construit d’une année sur l’autre et il a suivi mon trajet, de l’isolement premier dans les paysages à la chaleur des rencontres. Peu à peu, on se dégage des chantiers oppressants pour atteindre la source des fleuves dans une zone tibétaine encore relativement intacte mais en sursis. Chaque session me permettait d’être mieux aguerri, de retourner sur des lieux, de privilégier des zones ou des thèmes nouveaux tout en restant attentif aux événements imprévus. Mon obsession était toujours la même, suivre le tracé du Nan Shui Bei Diao, regarder à la marge et être attentif à ce qui représentait ses contradictions, la puissance d’un côté, la fragilité de l’autre.

Pourquoi avez-vous ressenti l’exigence, la nécessité de terminer votre récit avec des prises de paroles ? Comment avez-vous choisi et rencontré vos interlocuteurs ?J’avais éprouvé dans un précédent film en Chine les limites de la seule observation. L’observation permet de suggérer beaucoup de choses, de raconter autrement, mais on reste en retrait. La parole s’est imposée. Cette fois, j’ai rencontré des personnes qui ouvraient des perspectives, leur parole éclaircissait ma perception. Les écouter, c’était montrer la complexité de la situation et c’est aussi devenu un élément qui s’oppose au reste du film, à la froideur des paysages hydrauliques et à la rigidité d’un système politique. Toutefois ce n’était pas le but premier. J’espérais ces rencontres, mais le film ne s’est pas bâti dessus. Elles sont arrivées, à la fin.

Propos recueillis par Carlo Chatrian Directeur artistique du Festival du Film de Locarno


Le Nan Shui Bei Diao en question

« L’eau du Sud est abondante, l’eau du Nord rare. Dans la mesure du possible, l’emprunt d’eau serait bon.»
Mao Zedong

Avec une superficie de 9,6 millions de km2, la Chine dispose de ressources en eau considérables. Mais compte tenu de l’importance de sa population – 1,3 milliard d’habitants en 2013, soit près d’un cinquième de la population mondiale, les disponibilités d’eau par habitant s’avèrent très limitées, soit le quart de la moyenne mondiale. Selon les Nations Unies, la perspective de très grandes pénuries d’eau est aggravée par une urbanisation trop peu contrôlée et un développement du pays exclusivement économique.
La répartition très inégale des ressources en eau sur le territoire et par rapport à la population et aux terres cultivées, pose de grands problèmes pour le développement durable du pays. Le manque d’eau dans les villes est surtout notable en Chine du Nord, à Pékin notamment. Face à l’insuffisance des ressources en eau se pose la question de l’amélioration de leur gestion, et notamment de la lutte contre la pollution et le gaspillage de l’eau en milieu rural et urbain. Et au-delà de la gestion de l’eau sur son propre territoire, la Chine doit aussi compter avec les besoins croissants de ses voisins. De nombreux fleuves d’Asie du Sud prennent leur source sur le plateau tibétain, surnommé le « château d’eau » de l’Asie. La question se pose de savoir si le développement du géant chinois se fera aux dépens de ses voisins, avec pour conséquence des tensions politiques majeures au sein du pays. En 1952, l’idée naît sous Mao Zedong de transférer l’eau du Sud vers le Nord de la Chine. Ce n’est qu’en 2002 que le projet Nan Shui Bei Diao (Sud Eau Nord Déplacer) est approuvé, après plusieurs décennies d’études de faisabilité. Un projet très controversé avec pour objectif de totaliser un débit annuel de 45 milliards de m3 d’eau douce.

Que représente un tel chiffre ?
Le Yangtze charrie près de 960 milliards de m3 en une année « normale », mais peut descendre jusqu’à 760 milliards de m3 une année de sécheresse. Or la Chine a une dépendance climatique très importante et il est donc probable que la déviation des eaux augmente les risques de sécheresse pour les zones environnantes. Les conséquences environnementales pour les régions du Sud – à l’intérieur comme à l’extérieur du territoire chinois – demeurent une inconnue difficile à estimer précisément. Outre les problèmes environnementaux, se pose un problème social, avec un déplacement massif de population. Des migrations forcées, décrétées au sommet du parti, sans consultation préalable. Pour les autorités, le problème est financier. Reloger les populations nécessite des fonds. Cela suppose également un problème de droit. Les populations expulsées de leurs maisons se plaignent que l’argent qui leur est dû ne leur est finalement pas versé. Aucune structure indépendante du PCC (80 millions de membres) n’est prévue pour recevoir leurs plaintes. La corruption gagne tandis que les relais locaux du pouvoir central ne sont pas inquiétés. La redistribution des terres est incohérente, et les migrants, souvent des paysans de profession, se voient allouer des terres fréquemment inexploitables. Le désert ressurgit autour de ces villes fantômes en devenir, pourtant nouvellement construites. Aujourd’hui, le modèle de développement en Chine se fonde essentiellement sur le PIB et ignore toute autre composante. Le respect de l’environnement est tout au plus secondaire ou factice quand il n’est pas purement ignoré.


Trois Voies en construction

La Voie Orientale
Construction : presque achevée /
Transfert : 14 milliards m3 d’eau /
Distance : 1 150 km Elle transporte l’eau du Yangtze au nord de Shangai puis remonte à Pékin en suivant le tracé de l’ancien canal impérial. Elle est formée de multiples raccords et de grands lacs. 30 stations de pompage achemineront l’eau au nord et alimenteront le littoral, avec l’objectif de revitaliser la plaine du Hai Hui Hai, un territoire vital à l’économie chinoise. C’est la plus polluée des voies.

La Voie Centrale
Construction : fin des travaux : 2014 /
Transfert : 13 à 14 milliards m3 d’eau /
Distance : 1 241 km Elle part du barrage des Trois-Gorges et alimente le centre de la Chine, frappé par des sécheresses chroniques, et Pékin, en eau. Cette voie surélevée, la plus longue, s’écoule naturellement par gravitation jusqu’à la capitale. Plusieurs tunnels sont prévus pour franchir le fleuve Jaune.

La Voie Occidentale
Construction : à l’étude jusqu’en 2010, fin des travaux 2050 /
Transfert : environ 20 milliards m3 d’eau /
Distance : environ 300 km C’est la plus courte et la plus complexe. Elle part du plateau du Tibet à 4 000 m d’altitude. Elle transférera l’eau jusqu’au fleuve Jaune, sujet à de sévères assèchements de son cours, suivant une succession de 7 barrages et tunnels à travers les montagnes. La construction se fera dans des conditions climatiques rigoureuses et sur un terrain géologique en zones sismiques.

Le Projet en chiffres
Nombre d’habitants : 1,3 milliard
Superficie de la Chine : 9,6 millions de km2
Réserves d’eau de surface : 2 812 milliards de m3, soit 5,8 % des ressources hydriques du monde.
Réserves d’eau souterraines : 5 100 milliards de m3 de glaciers.
À l’étude depuis : 1952
Lancement du projet Nan Shui Bei Diao : 2002
Fin des travaux : 2050
Transfert d’eaux prévu vers le Nord : près de 44,8 milliards de m3
Longueur cumulée des 3 Voies (Est, Centre, Ouest) : 4 350 km
Coût du projet : environ 80 milliards de Dollars
Population déplacée : plus de 350 000 personnes.