Un groupe d’ouvriers allemands prend ses quartiers sur un chantier pénible aux confins de la campagne bulgare. Ce séjour en terre étrangère réveille le goût de l’aventure chez ces hommes, alors que la proximité d’un village les confrontent à la méfiance engendrée par les barrières linguistiques et les différences culturelles. Rapidement, le village devient le théâtre de rivalités entre deux d’entre eux, alors qu’une épreuve de force s’engage pour gagner la faveur et la reconnaissance des habitants.
FESTIVAL DE CANNES – UN CERTAIN REGARD – CANNES 2017
Avec : Meinhard Neumann, Reinhardt Wetrek, Syuleyman Alilov Letifov, Veneta Frangova
Avec : Meinhard Neumann, Reinhardt Wetrek, Syuleyman Alilov, Letifov Veneta, Frangova, Vyara Borisova • Réalisation Et Scénario Valeska Grisebach • Producteurs Jonas Dornbach, Janine Jackowski, Maren Ade, Valeska Grisebach, Michel Merkt • Co-Producteurs Boris Chouchkov, Viktor Chouchkov, Antonin Svoboda, Bruno Wagner • Producteur Executive Ben Von Dobeneck • Directeur De Production David Keitsch • Assistante Réalisatrice Lisa Bierwirth • Directeur De La Photographie Bernhard Keller • Chef Décorateur Beatrice Schultz • Preneur De Son Original Uve Haussig • Conception Sonore Fabian Schmidt • Monteuse Bettina Böhler • Une Production Komplizen Film • En Co-Production Avec Chouchkov Brothers (Bulgarie) Coop99 (Autriche) Knm Et Zdf-Das Kleine Fernsehspiel
Valeska Grisebach
Née
à Brême en 1968, Valeska Grisebach étudie d’abord la philosophie et les
lettres à Berlin et Munich avant d’intégrer l’Académie du Film de
Vienne en 1993. Elle y réalise trois films documentaires Sprechen und Nichtsprechen en 1995, In der Wüste Gobi en 1997 et Berlino en 1999. Deux ans plus tard, son premier long métrage de fiction Mein Stern
voit le jour, pour lequel elle reçoit de très nombreuses distinctions,
dont le First Steps Award 2001, le Prix du meilleur film au Festival
International du jeune cinéma de Turin en 2001 et le Prix de la Critique
au Festival de Toronto en 2001.
Valeska Grisebach, qui vit et
travaille à Berlin, est considérée de part son esthétique épurée quasi
documentaire, sa thématique sociétale et ses choix d’équipe, comme
appartenant à la nouvelle garde de l’École de Berlin. On retrouve ainsi
dans son équipe technique le chef opérateur Bernhard Keller et la
directrice artistique Beatrice Schulz, qui avaient déjà travaillé avec
la réalisatrice sur son premier long métrage Mein Stern ainsi que sur L’imposteur, le long métrage de son collègue berlinois Christoph Hochhäusler.
Sehnsucht,
son second long métrage, fut sélectionné dans de très nombreux
festivals dont le Festival Paris cinéma 2006, le Festival du Film
Européen de Bruxelles 2006, le Festival International du Film de Hong
Kong 2007 ainsi qu’en compétition officielle aux Festivals de Berlin
2006 et Premiers Plans d’Angers 2007.
Filmographie
1995 : Sprechen und Nichtsprechen (documentaire)
1997 : In der Wüste Gob (documentaire)
1999 : Berlino (documentaire)
2001 : Mein Stern
2006 : Désir(s) – Sehnsucht
ENTRETIEN AVEC VALESKA GRISEBACH
QUEL GENRE CINÉMATOGRAPHIQUE OU QUEL SUJET PRÉCIS VOUS A GUIDÉ VERS CE FILM ?
Plusieurs chemins différents ont conduit à ce film, graduellement et par association ils se sont reliés les uns aux autres pour former une histoire. L’un d’eux avait pour genre le western. J’ai grandi avec les westerns des années 70, assise devant une télévision à Berlin- Ouest. De façon étrange et intime ça n’a jamais cessé de me captiver, et cela a finalement déclenché mon désir d’y retourner – comme dans un endroit que je connaissais déjà. En tant que fille, je me suis identifiée aux héros masculins des westerns. J’ai craqué pour eux sans pouvoir en faire partie. Il se peut que ce conflit ait aussi contribué à mon désir d’explorer ce genre très “masculin”. Je voulais m’approcher de ces personnages solitaires, isolés et souvent mélancoliques des westerns. Tout cela avait à voir avec le sujet de la xénophobie latente – quelque chose que j’ai longtemps voulu explorer dans un film. La volonté de vous placer au statut le plus élevé, de vous différencier. Le moment durant lequel le mépris remplace l’empathie. L’idée de transférer un groupe d’hommes sur le chantier d’un pays étranger– pour un territoire inconnu où ils sont eux-mêmes des étrangers et se trouvent confrontés à leurs propres préjugés et méfiance – m’a tout d’un coup permis d’accéder à ce sujet, tout en étant un point de départ approprié pour une histoire.
QUELS ÉLÉMENTS DU WESTERN VOUS ONT DONNÉ L’IDÉE DE LES TRANSFÉRER DANS UN CADRE MODERNE ?
Je suis émue par les aspects complexes, contradictoires et colorés des
westerns, toutes ces caractéristiques auxquelles le genre se réfère
lui-même. C’est cette ambivalence qui m’intéresse pour notre époque
actuelle comme construction sociale. Je me suis intéressée, en
particulier, au duel comme un principe par lequel on vit sa vie et crée
des relations, quelque chose de très animé, par lequel on entre en
contact avec les gens et d’une certaine manière– si on ose – on regarde
l’autre personne dans les yeux. En parallèle, le duel transmet l’idée du
pouvoir, du contrôle, de l’aspiration à la force, du mépris pour les
faibles. Quand bien même vous en feriez parti. J’ai trouvé ce thème
intéressant pour Meinhard, le personnage principal : ce qu’il a le plus
de mal à se pardonner c’est sa propre peur. Le duel crée de la distance
et en même temps de la proximité. Un instant de réflexion anticipant
comment l’autre personne vous voit, ou un fantasme autour de comment il
faut se présenter à eux. S’identifier face à son rival. L’intimité,
l’inverse du “coup de foudre.” Le héros du western personnifie la quête
de l’indépendance et de la liberté, l’idée de tout laisser derrière ou
du moins d’être autonome et libre pendant quelques instants : je l’ai vu
comme un thème universel et romantique qui exprime quelque chose sur
l’envie d’aventure et la signification du destin individuel.
LES PERSONNAGES PRINCIPAUX, MEINHARD ET VINCENT INCARNENT ET RESSENTENT PARTICULIÈREMENT CES CARACTÉRISTIQUES ?
Les westerns reposent également sur la “mise en scène” d’un visage qui
n’expri pas ses sentiments mais dans lequel réside beaucoup d’émotion.
Cela inclus la peur de perdre la face, la peur d’être reconnu par
l’autre personne. Le fantasme d subjuguer et d’anéantir l’autre
personne, la peur de perdre le contrôle. Je voulais un héros qui ne soit
plus très jeune, qui ait le sentiment que la vie lui doit encore une
aventure, une expérience. Un héros qui doit lutter contre son
opportunisme et sa peur. Un grand homme dont les airs et l’image
désirable attirent les regards, qui ressemble à un chef, mais à
l’intérieur duquel réside également le “petit homme” qui veut se
dissimuler dans la foule et passer inaperçu. Quelqu’un qui a dû beaucoup
supporter, mais qui continue de rêver tout de même. C’est un personnage
qui a aussi un côté asocial, narcissique. Cette tension, entre la
personne qu’on souhaite être et la personne qu’on est dans ses actions
et ses désirs. Je voulais exposer le personnage à cette tension.
COMMENT LE COW-BOY DES WESTERNS EST-IL DEVENU UN OUVRIER DE CHANTIER ALLEMAND À LA FRONTIÈRE ENTRE L’EST ET L’OUEST ?
Je cherchais l’iconographie, une sorte de pin-up de héros de westerns
de tous les jours, et il m’est arrivé très vite l’idée d’hommes sur un
chantier. Leurs physiques, leurs vêtements, leurs outils à la
ceinture… Au début, c’était un point de départ très superficiel : quel
genre d’homme puis-je imaginer sur un cheval ? J’ai parlé à beaucoup
d’hommes et de femmes d’une grande variété de milieux au sujet des duels
et du “contexte western” dans la vie quotidienne, mais j’ai gardé mon
idée initiale. Je m’intéressais à la masculinité traditionnelle qui
règne sur le chantier de construction, cet univers fermé d’hommes, avec
ses propres règles. Un monde dans lequel les femmes sont absentes mais
toujours présentes dans les fantasmes des hommes. Leur humour et leur
esprit, qui sont si plein de créativité, m’ont impressionnée. C’est une
sorte de prose complètement à eux. Quand on s’insulte, l’objectif est
d’aller toujours plus loin. J’ai été touchée par la tendresse et
l’intimité qui – quelle que soit la grossièreté – relient ces hommes
entre eux. Néanmoins, le choix du cadre, le chantier, est vraiment une
décision superficielle, de pure forme. Il ne s’agit pas d’imposer quoi
que ce soit à qui que ce soit, le cadre pourrait également être
ailleurs. Quelque chose d’important en revanche pour mon film était
l’idée “d’être un expatrié” : à savoir être dans un pays étranger et
commencer à se familiariser avec l’endroit par le biais des grosses
machines et par son travail physique. J’ai aimé l’idée des hommes
allemands, avec leur affirmation de supériorité technique, arrivant en
Bulgarie et partageant l’expérience du communisme avec les gens des
villages.
APRÈS MEIN STERN ET DESIRS(S), C’ÉTAIT VOTRE PREMIER TOURNAGE DANS UN PAYS ÉTRANGER. COMMENT CELA S’EST-IL PASSÉ ?
Pour moi, le fait de tourner dans une langue étrangère dans des lieux
où je ne suis pas chez moi était un exercice très positif en terme
d’abandon du contrôle. Le talent improvisé des gens des villages, leur
confiance sans prétention dans le projet – que cela finira par
fonctionner d’une manière ou d’une autre– je trouvais tout cela très
riche, productif et ça a été un soulagement. Ça convenait parfaitement à
mon approche souvent spontanée, ce qui peut être un défi pour toutes
les personnes concernées. Au cours de nos recherches, nous avons fait
plusieurs voyages en Bulgarie. Au début, malgré tous nos efforts de
préparation, on partait vers l’inconnu. Vous savez plus ou moins ce que
vous cherchez, mais pas où le trouver. En même temps, vous n’avez
absolument aucune idée, vous êtes ouvert et plein d’appréhension, et
vous trouvez quelque chose de différent, qui devient soudain important
pour l’histoire. C’est ainsi que nous avons découvert le village de
Petrelik comme notre lieu de tournage. En faisant du repérage, j’étais
attirée par les régions frontalières : au-delà, le prochain pays, le
prochain sentiment d’envie de voyager ou la prochaine aventure nous y
attend déjà. Mais dans ces régions, il s’agit aussi d’identité et de
séparation, ou de regroupement. À travers le voyage des allemands en
Bulgarie, j’ai voulu que deux perspectives européennes différentes se
rencontrent et, dans ce processus, j’ai voulu que les perceptions de
statut inconsciemment intériorisées soient comme des poids sur une
balance mesurant le pouvoir. Ma décision s’explique aussi par les gens
qui nous ont très chaleureusement accueillis et étaient très
enthousiasmés par tout ce que nous avons fait. Je ne veux pas
l’idéaliser, mais ce qui m’a frappé surtout était la manière avec
laquelle ils ont dû relever le défi de gagner leur moyen de subsistance
par ce film : avec beaucoup d’improvisation et d’engagement. L’humour
bulgare est déchainé et plein d’autodérision, et se concentre souvent
sur le destin individuel. Les gens se moquent d’eux-mêmes, et non des
autres. A cause de l’histoire récente, l’idée de pouvoir s’appuyer sur
autrui ne prévaut pas dans la société bulgare. Dans chaque famille,
quelqu’un est parti à l’étranger pour gagner de l’argent ou pour
étudier. Une grande proportion de la jeune génération quitte le pays
pour le reste du monde– l‘Allemagne, l’Angleterre, les USA notamment.
UN FILM EST ÉGALEMENT DÉFINI PAR SON PROCESSUS DE TRAVAIL, LA DIRECTION, LES PLANS…
Je n’ai jamais voulu produire de film ni avec un scenario ni avec une
histoire à l’esprit. Au lieu de cela, il y a toujours un thème
relativement abstrait que j’aborde par un processus de recherche
personnelle hautement associative. Pour moi, cet acte de partir, de
chercher à entrer en relation est une partie fondamentale de l’écriture
et du tournage du film. Pour moi, il est important d’utiliser des
méthodes documentaires à chaque étape, car c’est le moyen par lequel
l’inattendu peut se réaliser : les choses qu’on ne peut pas inventer. Je
trouve très productif de confronter à plusieurs reprises un récit
fictionnel à la réalité. C’est comme un adversaire idéal pour
l’imagination, un enjeu utile aux réflexions mais c’est aussi un allié
qui confère à l’histoire une dimension supplémentaire. Pour ce faire,
j’ai besoin d’une structure stable et dramatique. Ce qui me donne de la
liberté quand il s’agit du contenu, de l’élaboration de sous-textes et
d’un voyage de découverte. La base pour le tournage est d’être
exhaustif. Pour moi, d’un côté, c’est une description concrète de
l’intrigue, mais le texte doit aussi transmettre quelque chose d’une
ambiance et affiner la perception qu’ont les gens de l’histoire et des
scènes. Parfois cela comporte aussi un flou qui décrit mieux ce que je
cherche encore. Dans l’ensemble du processus, beaucoup de détails et de
scènes se développent et s’intensifient à travers les comédiens et les
lieux du tournage. Par leur biais, l’histoire développe sa propre
réalité. Je suis toujours très heureuse quand le récit trouve son propre
chemin. Une étape essentielle est également celle de la révision avec
la monteuse Bettina Böhler, qui permet de concevoir le film « à
nouveau», en le condensant.
COMMENT TRAVAILLEZ-VOUS L’IMAGE AVEC LE CAMÉRAMAN BERNHARD KELLER, QUI A TOURNÉ TOUS VOS FILMS ?
Je voulais une caméra calme et discrète aux focales normales et longues
avec des prises statiques qui accentuent les perspectives des
spectateurs selon le niveau d’abstraction des scènes. Nous voulions
trouver un style simple et informel dans lequel des séquences du type
“western” s’ouvrent occasionnellement. Parce que la matière du film est
faite de fantasmes, de regards parfois directs parfois secrets, de
duels, nous voulions que la technique « champ-contrechamp » joue un
rôle. Mais aussi l’espace – non seulement l’espace public que les
personnages partagent, mais aussi celui qu’ils ont à eux-mêmes : le
monde de Meinhard. Je n’ai pas vu l’expatriation des hommes allemands
vers un chantier de construction dans un pays étranger comme une
situation strictement réaliste, un récit naturaliste. Je me suis
intéressée à ce thème en raison de son exagération : au premier regard,
je voulais que le paysage apparaisse exotique et fascinant. Je voulais
immédiatement attirer l’attention sur les hommes. Soudain, ils semblent
différents de ce qu’ils sont chez eux. Pendant un bref moment, ils
peuvent se bercer de l’illusion qu’ils sont seuls et peuvent
s’approprier le paysage comme une découverte. Par la mise-en-scène et la
composition, nous avons voulu ouvrir un espace hors du temps et plein
d’aventures qui, avant tout, par le biais du travail sur un chantier de
construction, raconte l’histoire du fantasme de Meinhard et d’un groupe
d’hommes.
Un
groupe d’ouvriers allemands travaille sur un chantier au fin fond de la
Bulgarie. Barrière de la langue, fossé culturel, les relations avec la
population du village alentour se révèlent difficiles, voire
conflictuelles. C’est un véritable western, que nous propose Valeska
Grisebach, avec ses codes et ses archétypes que la réalisatrice revisite
avec une maîtrise et un bonheur certains. Un Western, mais pas
seulement.
Une équipe d’ouvriers allemands débarque sur un chantier aux confins de
la Bulgarie, proche de la frontière avec la Grèce. Ils sont un peu
perdus, loin de chez eux, évitant d’abord les contacts avec la
population locale, avant de devenir quelque peu agressifs. Parmi eux,
Meinhard, peu disert, ira découvrir la vallée en solitaire et essayer de
briser l’obstacle de la langue. Un cheval, trouvé paissant seul dans un
pré, lui servira de lien avec les habitants du village voisin.
Au début, on pourrait se croire dans un documentaire suivant une équipe
d’ouvriers. La caméra garde ses distances, observant le groupe dans son
installation, dans son travail sur le chantier, avec des dialogues
simplement utilitaires. Puis deux hommes émergent du groupe: Vincent, le
contremaître, et surtout Meinhard, homme taciturne qui reste à l’écart
des autres. Les deux ont un point commun: l’envie d’entrer en contact
avec les gens du coin, mais le premier s’y prend mal, au contraire du
second. Et, de fait, l’intrigue tourne autour de cette envie et des
relations entre deux populations qui ne se comprennent pas. Les
situations conflictuelles ne manquent pas, difficiles à dénouer quand
les préjugés dominent et qu’on ne parle pas la même langue.
Il est sûr qu’on retrouve beaucoup d’éléments dramatiques, dans
Western, qui font référence au genre: une vallée isolée, des «Indiens»
(les villageois bulgares), des «pionniers» (les ouvriers allemands) sûrs
d’apporter le progrès et un «héros cow-boy» solitaire (Meinhard).
Cependant, on pourrait, et on devrait, surtout voir dans ce film une
allégorie de l’Europe d’aujourd’hui qui, avec ses cohortes d’ouvriers
détachés, est bien loin de la construction idéale annoncée. Vision
pessimiste? Pas forcément, nous dit Western.
Martial Knaebel par TRIGON FILM