68, mon père et les clous

Text Resize

-A +A

Réalisation: Samuel Bigiaoui
Scénario: Samuel Bigiaoui
Image: Samuel Bigiaoui
Son: Raphaël Girardot et Jean-Marc Schick
Montage: Saskia berthod
Production: Petit à Petit Production
Co-production: Vosges Télévision

 

Samuel Bigiaoui

Samuel Bigiaoui est réalisateur, architecte et enseignant en mathématiques. Après des études de mathématiques à Paris 6, il passe le CAPES et l’Agrégation et enseigne à Nîmes puis à Paris. Cependant, ses préoccupations et réflexions sur l’espace comme prescripteur de sens le poussent vers l’architecture. En 2010, il est admis à l’ENSA Paris-Malaquais d’où il sort diplômé Architecte HMONP, son projet de fin d’étude portant sur l’interaction entre pédagogie et architecture. Très jeune passionné de cinéma et de théâtre, il suit une formation d’acteur à l’Atelier Blanche Salant (promotion 2011). Il est aussi l’un des protagonistes du film Reprendre l’été (2016). Entre son métier d’architecte et l’enseignement, il écrit et réalise son premier film documentaire 68, mon père et les clous.

Informations complémentaires: 

États Généraux (Lussas) / Traces de Vie (Clermont-Ferrand)

68, mon père et les clous

Samuel Bigiaoui
Distribution :: 
Date de sortie :: 
01/05/2019
France - 1h24 - 2017

Ouverte il y a 30 ans, en plein Quartier Latin, la quincaillerie de mon père est un haut lieu de sociabilité. C’est aussi l’ancien terrain de jeu de mon enfance.
Bricomonge va fermer. A l’heure de l’inventaire et des comptes, j’accompagne mon père dans les derniers moments du magasin.
Et je cherche à comprendre ce qui a amené le militant maoïste qu’il était dans les années 60-70, intellectuel diplômé, à vendre des clous.

 

 

Entretien avec Samuel Bigiaoui

 

À quel moment avez-vous décidé de faire ce film sur le parcours atypique de votre père, pouvez- vous nous raconter la genèse de ce documentaire ?
 Il faut en réalité remonter en 2006 où j’ai commencé  à filmer Bricomonge, la quincaillerie de mon père. Je filmais pour nous, pour les employés, les clients, les amis de passage, pour les souvenirs, pour garder une trace comme quand on filme ses vacances ou sa famille. Je voulais capter un peu de l’essence de ce magasin de bricolage qui me fascinait. J’ai filmé ainsi pendant des années, de façon sporadique et anarchique, sans but, sans intention particulière. Je devrais plutôt dire que je prenais des images car je n’avais aucun fil conducteur. Mais je faisais confiance au temps. Fin 2012, mon père me fait part de son intention de vendre le magasin. Je réalise alors à quel point j’ai un lien très affectif avec ce lieu, ancien terrain de jeu de mon enfance. Je filme de façon acharnée et je me demande ce que je viens chercher sur ce lieu de façon si insistante. De cette immersion est apparu un fil rouge, cette question certainement latente et mûrissante depuis des années : qu’est-ce qui avait amené mon père, un intellectuel diplômé et ancien militant maoïste de la Gauche Prolétarienne, à ouvrir une boutique de bricolage à presque 40 ans et à vendre des clous ?

C’est un film personnel mais qui aborde plus largement la disparition des petits commerces...
En effet, mais il aborde aussi plus largement encore la disparition d’un monde et d’une génération. Les  magasins de bricolage ont disparu des centres-villes à Paris comme ailleurs. Les rapports à la ville ont changé. Bricomonge était un haut lieu de sociabilité. Beaucoup de gens venaient non pas pour acheter une planche de bois ou des clous, mais juste pour prendre un café, discuter politique, économie, cinéma… demander un conseil sur les sujets les plus divers. C’était un point de rendez-vous et un repère dans le quartier. Les amis faisaient souvent un petit crochet par le magasin pour saluer Jean. C’était un lieu très vivant et théâtral, une sorte de place publique, une agora de la Rome Antique. Et il y aussi le caractère polyglotte du magasin. Parmi les employés et les habitués, il y avait toutes les origines : portugaise, sri- lankaise, juive, arabe, vietnamienne, russe, du Cap-Vert, de Croatie… Tous les pays du monde s’y retrouvaient, et chacun avec son accent, sa culture, c’était un peu la tour de Babel. C’est pour ça que dans le film, on parle souvent des accents...

À quel moment ce projet pour la famille et les employés devient-il un récit qui peut intéresser au-delà de ce cercle restreint ?
Pendant ma résidence d’écriture à Lussas, j’ai vu de nombreux films sur la figure du père. J’ai pu cerner les écueils dans lesquels je ne voulais surtout pas tomber. La question de la filiation et de la transmission est universelle. C’est intrinsèquement le film d’un fils qui filme son père mais je ne voulais pas d’un film nombriliste de famille dans l’entre-soi ni psychanalytique. Je pense que ce qui permet de basculer dans une dimension plus universelle, c’est d’avoir en creux la question : comment se fabrique une vie ? La question des choix et des engagements. Je souhaitais aussi rendre présente la question du travail et des relations humaines au travail. Je voulais que le film ait plusieurs strates de lecture. Et enfin, comme on l’a évoqué, qu’il y ait en toile de fond le récit de la fin d’un monde, la fin d’une génération 

Et comment s’est passé le montage ?
Dès le tournage j’avais en tête le mouvement et l’architecture du film. Mais le montage a été un travail très complexe, délicat, minutieux et passionnant qui a duré une quinzaine de semaines. Je voulais d’abord être en surface, installer le décor  dans cette  ambiance familiale et chaleureuse entre les employés, le patron et les clients. Puis on commence à gratter, on passe derrière le comptoir, et on creuse pour aller au sous-sol, à la réserve. Un mouvement de plongée. Il a fallu trouver au montage les chemins et l’équilibre entre la boutique de quartier, les récits de Jean, les clients nous permettant de créer une transition sur un sujet, et enfin l’issue, avec la chronique de la fermeture du magasin.

Il n’y a qu’un seul plan d’extérieur, et il apparaît au milieu du film, pouvez-vous nous parler de ce choix ?
Je voulais une forte unité de lieu. Je voulais que mon père se raconte dans et depuis son lieu de travail, dans une sorte de huis-clos. Le plan où l’on voit Bricomonge avec les étalages en plan large depuis la rue se situe juste avant qu’on entre au cœur de son récit. C’est comme si on prenait un élan, une respiration avant d’entamer une plongée au sous-sol et dans l’histoire des années 68-70. Là, on est en apnée, sous terre, dans cet abri, ce terrier avec le grondement du métro, tout au fond de la réserve.

La réserve au sous-sol est le lieu où votre père accepte de se confier : pouvez-vous nous en parler ?
Quand on est encore près du comptoir, après la scène du sucre dans le tiroir-caisse, je lui demande ce que représente pour lui la boutique. Il dit ne pouvoir répondre à aucune question de fond le concernant. C’est au sous-sol, dans son antre – pour reprendre ses propres mots – que les choses vont peu à peu remonter à la surface. Mon père étant très pudique à son sujet et beaucoup dans le contrôle de soi, il me fallait trouver un dispositif pour le faire parler. Je savais que si l’on s’asseyait à une table, type interview, les choses se figeraient et il se cacherait derrière un discours professoral et historique des évènements, ce qui ne m’intéressait pas. Je l’ai donc fait parler tout en déballant des cartons, rangeant le stock à la réserve, tapant à la calculatrice, quitte à être interrompus pas un coup de téléphone ou un client. Le fait qu’il soit en mouvement, affairé, occupait une partie de son cerveau et permettait donc un certain lâcher-prise, une parole moins contrôlée, plus libre. Quand il est assis sur un tabouret en bas de l’escalier, c’était tout simplement un moment où il se reposait un peu. C’était l’été et il faisait frais au sous-sol. J’en ai profité. Puis je pense qu’il a compris à un moment qu’il me devait de raconter son histoire et progressivement il s’est confié. Tout ce qu’il dit devant la caméra c’est la première fois qu’il me le dit. Cependant, je n’ai pas cherché à tout savoir, à tout expliquer, j’ai respecté ses zones d’ombre et ses silences.

Pourquoi ce titre « 68, mon père et les clous », et dans cet ordre-là ?
Mai 68 renvoie aux idéaux, à une utopie, il évoque le désir de rêves communs d’une société. De l’autre côté, les clous. L’aspect prosaïque de la vie, ça appartient  au monde matériel et pragmatique. La vie, c’est beaucoup de bricolage ! Et au milieu, cet homme, en l’occurrence mon père, qui a peut-être essayé de faire le lien entre les deux. Ce titre m’est apparu très tôt comme une évidence.

Selon vous, qu’est-ce qu’il restait de 68 dans cette quincaillerie ?
Ce petit monde qu’est Bricomonge et qu’a construit mon père joue selon moi bien plus que le rôle d’un simple décor. J’y vois une sorte de continuité, d’incarnation de la vision politique, économique, sociale, et sociétale de cet homme. Ce n’est certainement pas par hasard que Jean s’est entouré dans son équipe de personnes qui venaient de pays et de cultures très diverses : Jose vient du Portugal, Mangala du Sri Lanka, Zohra d’Algérie,  Kouang  est chinois d’origine, il y avait un temps Vassile  de Moldavie, Haïm d’Israël, deux frères Ch’tis, un ancien boxeur cubain… un côté « internationale ouvrière ». On sentait une réelle solidarité et bienveillance. Les rapports employés-patron devaient être d’une nature particulière pour que Mangala dise que c’était un peu son magasin et qu’il s’y sentait libre.

Pourquoi avez-vous choisi de clôturer le film sur une vue de dos de votre père ?
Je le laisse partir tout simplement ! Un peu avant il a ce geste de la main avec un « Bon… Sam… » comme s’il disait justement « Voilà, maintenant c’est fini ».  Bricomonge est derrière lui. Et il se fond parmi les passants, dans le Quartier latin où ont d’ailleurs débuté les émeutes de 68, dans l’anonymat de la rue.