Bangkok Nites

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Avec : Subenja Pongkorn, Sunun Phuwiset, Chutlpha Promplang, Tanyarat Kongphu Sarinya Yongsawat, Hitoshi Ito, Yohta Kawase, Shinji Murata, Taro Sugano, Shinsuke Nagase, Apicha Saranchol, Marisa Tuntawee, Anchuri Namsanga, Dokoie Thonabood, Benny Wright

Scénario Toranosuke Aizawa, Katsuya Tomita
Réalisation Katsuya Tomita
DJs SOI48, Yong-G
Image Studio Ishi (Masahiro Mukoyama, Takuma Furuya)
Son Iwao Yamazaki, Young-G
Montage Katsuya Tomita, Takuma Furuya, Takahiro Yamaguchi, Seiji Nakamura, Mashiro Mukoyama
Assistant réalisateur Kentaro Kawakami
Coiffure, Maquillage et Costumes Piya Niyom, Nunnaphat Wattanajaroenporn
Producteur exécutif Shinsuke Nagase
Producteur associé Terutarô OSANAÏ
Coproducteurs Atsuko Ohno, Ryohei Tsutsui, Philippe Avril Apicha Saranchol, Douangmany Soliphanh, Mattie Do
Produit par Kuzoku, Flying Pillow Films, Trixsta, Les Films de l’Étranger Bangkok Planning, Lao Art Media

 

Katsuya Tomita

Né en 1972 à Kofu au Japon. Après le baccalauréat il se met à travailler comme ouvrier de chantier et chauffeur routier, investissant ses économies pour réaliser des films avec ses amis comme acteurs. Durant 3 ans, à l’aide d’une caméra 8 mm, il passe tous ses week-ends pour réaliser son premier long-métrage Above the Clouds sorti en 2003. Grâce au prix obtenu par le film il tourne Off Highway 20 (2007) en 16 mm. En 2008 il décide de se lancer dans le projet Saudade (2011) situé à Kofu sa ville natale. Le film est financé grâce aux souscriptions de ses habitants et prend un an et demie pour sa réalisation qui a lieu les jours de repos de Katsuya Tomita, alors chauffeur de poids lourds. Il est invité au Festival international du film de Locarno et remporte la Montgolfière d’or au Festival des 3 continents de Nantes. Le film est présenté dans de nombreux festivals à travers le monde, dont 4 d’entre eux organisent une rétrospective des ses oeuvres, notamment le Festival international du film de Jeonju. Il réunit au Japon 30.000 spectateurs ce qui en fait un succès commercial. En 2012, Tomita entame des allers-retours entre Bangkok et Tokyo pour préparer Bangkok Nites. Une rétrospective de ses films est organisé en 2017 au Festival du Film de La Rochelle.

FILMOGRAPHIE

2003 ABOVE THE CLOUDS (140 min)

2007 OFF HIGHWAY 20 (77 min)

2009 FURUSATO 2009 (50 min, documentaire)

20111 SAUDADE (167 mn)

2016 BANGKOK NITES (HD, 183 min,)

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Bangkok Nites

Katsuya Tomita
Distribution :: 
Date de sortie :: 
15/11/2017
Japon, France, Thaïlande, Laos / 2016 / 3h03

Bangkok, mégapole en perpétuelle expansion. En son coeur, la rue Thaniya, quartier rouge destiné à la clientèle japonaise. Luck en est l’une des reines. Elle subvient à sa famille nombreuse demeurée dans une province du nord-est, près de la frontière laotienne. Un jour, elle retrouve Ozawa, ancien client et amant qui vivote dans une chambre modeste des bas quartiers. Quand Ozawa doit se rendre au Laos, elle l’accompagne pour le présenter à ses proches, et comme pour lui donner une dernière chance. Loin de Bangkok, Ozawaaspire à une vie paisible mais se confronte aussi partout aux cicatrices du colonialisme, et à celles de Luck.

 

Aizawa, est une de ces merveilles qu’offre parfois le cinéma : tout un film à-venir, les quasiment trois heures de désordre amoureux et de rage silencieuse, d’affects à fleur de peau et de mépris souverains que la mise en scène va savamment diffuser, déplier, étirer, sont là, condensées en quelques minutes seulement. Des minutes en suspension, pures, encore opaques, mystérieuses, encore vierges. On y voit Luck (Subenja Pongkorn) s’approcher d’une fenêtre. La vue qu’offre cette fenêtre donne sur une vue imprenable sur une ville, urbaine, brouillonne. C’est la nuit et cette ville ne dort pas. Au contraire, c’est une ville qui se révèle la nuit, qui a besoin de la nuit pour se dire ; La nuit cette ville vend ses charmes, et Luck est venu à Bangkok tenter à son tour sa chance, faire une petite fortune possible sur sa beauté. Alors son reflet se superpose à l’image que nous avons de la ville. Luck et Bangkok ne font plus qu’un. Ce n’est pas à proprement parler une fusion, un mariage. C’est plutôt, comme toujours avec Luck, une compétition : ce sera elle ou Bangkok. Si elle gagne, Bangkok lui appartiendra, elle sera la première, les hommes dépenseront des fortunes pour elle, et un bon client, plus accroché qu’un autre, lui offrira un restaurant, donc un passe droit social qui lui permettra de quitter à jamais la prostitution et devenir autre chose qu’une fleur. Si Bangkok gagne, Luck sera une fleur de plus arrachée à sa campagne, une fleur qui fanera rapidement, nuits après nuit, clients après clients, et dont le charme se changera en malédiction. Son visage à elle contre les lumières de la ville. C’est une partie de Go qui n’a qu’un tour, si on perd on ne peut pas réellement revenir et croire gagner. Il faut gagner vite, il faut dominer le jeu tout de suite, il fait sourire et saturer Bangkok de ce seul sourire, de cette seule silhouette, de ce seuls corps, pour qu’à la fin Bangkok, soit l’autre nom de Luck. »

Philippe Azoury – Extrait de Quatorze chants pour Luck (texte inédit)


 

Entretien avec Katsuya Tomita (réalisateur & scénariste) et Toranosuke Aizawa (co-scénariste)


Vos deux longs-métrages précédents évoquaient déjà la Thaïlande mais ont été tournés au Japon dans votre ville natale. Pouvez-vous nous parler de l’origine du projet Bangkok Nites ?
Katsuya Tomita : Il est vrai que l’ombre de la Thaïlande est présente dès mon second film Off Highway 20 (2007), mais à l’époque je n’avais encore jamais quitté le Japon. J’ai commencé à m’y intéresser grâce à Toranosuke qui a réalisé deux films (la série Babylon) traitant de trois thèmes relatifs à ce territoire que sont : la drogue, la prostitution et la guerre. J’ai donc pensé que cela serait bien de me rendre sur place. A travers mes recherches puis mes voyages à Okinawa et en Asie du Sud-Est (Thaïlande, Laos, Cambodge) je me suis rendu compte d’une constante : la coexistence d’un paradis et de traces de la colonisation. C’est sur cette idée que nous avons commencé à rassembler des informations sur l’histoire de la Thaïlande, qui ont servi de base à l’élaboration de Bangkok Nites.

Toranosuke Aizawa : La première fois que je suis parti en Thaïlande c’était à l’époque de mes 20 ans, au coeur du « Second Summer of Love » des années 90, un courant de jeunes backpackers, engagés dans la culture rave, qui parcouraient le monde à la recherche d’un « paradis ». J’avais donc pas mal voyagé en Asie du Sud-Est. Tous les gens que je rencontrais, tels que les guides locaux, commençaient d’abord par me proposer de la drogue, ensuite un pistolet et à la fin une fille. Alors à force d’entendre cela j’ai commencé à prendre conscience de ce monde souterrain que j’ignorais. Et c’est en découvrant toute cette économie parallèle que j’ai eu envie de tourner ces deux films, et Bangkok Nites dans leur prolongement. 
 
La ville de Bangkok est représentée par l’existence de la rue Thaniya, un quartier chaud destiné aux touristes japonais. Quelle en est l’origine ?
KT : En même temps que nous menions nos recherches sur la colonisation en Asie nous éprouvions l’envie depuis longtemps de faire un film sur la rue Thaniya. D’autre part, il faut préciser qu’en 1969, l’accord « R&R » (Rest and Recreation) a été passé entre le gouvernement thaïlandais et l’armée américaine. Il s’agissait pour la Thaïlande de fournir des zones de repos et de loisirs pour les soldats engagés dans la guerre au Vietnam. L’histoire de la plupart des zones de prostitution, comme Pattaya, qui se sont ouvertes par la suite remonte à cet accord. La rue Thaniya est née dans les années 70, quand les entreprises japonaises commençaient à s’implanter à l’étranger. Sur un peu plus de 200 mètres, on y trouve environ 200 établissements. Des enseignes lumineuses en japonais la parcourent de part et d’autre. Ces établissements appelés « karaokés » ressemblent un peu à des bars à entraîneuses qu’on trouve au Japon. On prétend que dix mille prostituées thaïlandaises travaillent dans ce quartier singulier qui, bien que niché en plein Bangkok, n’accepte que les clients japonais. Nous voulions donc explorer toutes ces questions et tenter d’étudier la manière dont on avait construit à l’étranger un espace domestique pour les japonais.
 
On connaît l’importance des décors naturels dans votre cinéma. Comment avez-vous réussi à tourner dans l’un de ces établissements ?
KT : Nous avions conscience que pour tourner dans l’un de ces lieux il nous fallait obtenir la confiance de tous ceux qui y travaillaient. Nous avons donc commencé à fréquenter ces gens et à nouer progressivement avec eux des liens de confiance, avant de pouvoir enfin obtenir l’autorisation de tourner. Cela fut un travail de longue haleine. La possibilité même du tournage a pris 4 ans. C’est un processus très long, mais à mesure que les liens se tissaient, des choses se sont produites, et tout ce vécu, nos expériences, sont devenus un terreau pour l’écriture du scénario.

Vous avez également fait le choix de tourner avec des acteurs non professionnels. Comment s’est passé le casting de Subenja Pongkorn, qui interprète le personnage de Luck ?
KT : Dès l’origine du projet nous avions prévu de travailler avec des non professionnels. Par ailleurs nous avions déjà écrit les premières versions du scénario et une image du personnage s’était formée en nous. Nous savions que ce serait quelqu’un qui se drogue, se prostitue et qui est pleinement intégré dans ce milieu interlope de la nuit. C’est un personnage assez radical donc on se demandait quel genre d’actrice pourrait l’incarner sans que cela ne paraisse trop plombant. Dès que nous avons rencontré Joy (Subenja Pongkorn), nous avons tout de suite pensé que ce serait elle. C’était comme une intuition. On a trouvé qu’elle apportait quelque chose de très frais et de rafraîchissant. C’était un rôle lourd mais dans lequel on sentait un vent de fraîcheur traverser le film.

TA : Nous avons réussi à ce que tout se passe de façon souple et agréable, y compris avec toutes les autres filles travaillant dans cette rue. On ne s’est jamais impatientés, ni contrariés. Chacune a joué le jeu en collaborant pleinement au tournage. Leur présence forte a illuminé le film. Mais cela nous a pris 5 ans pour y parvenir. Finalement Thaniya est un quartier pour lequel nous nous sommes pris d’affection. De même que nous avons fini par aimer tous ceux qui y travaillent : guides japonais, thaïs, prostituées… Pendant le tournage en pleine rue, certaines nous ont même adressé un “bon courage !” depuis le cinquième étage du bâtiment. Aussi, je dois préciser que l’histoire d’un japonais qui se lie à une fille de la nuit et se retrouve à l’accompagner dans son village natal, qui constitue la colonne vertébrale du film, est, somme toute, très banale. Quand l’on commence à fréquenter Thaniya c’est quelque chose qui se produit souvent. Cela n’a rien d’original, et beaucoup l’ont vécu.
 
On perçoit une forte dimension autobiographique dans Bangkok Nites. Est-ce la raison pour laquelle vous avez choisi d’interpréter vous-même le personnage d’Ozawa ?
KT : Cela s’est fait pour de multiples raisons. Avant le tournage je me suis rendu chez Apichatpong Weerasethakul à Chiang Mai. Je voulais prendre des conseils sur la manière dont je pouvais tourner un film en Thaïlande, d’autant que ses films prennent également comme cadre la région d’Isan. Nous avons discuté ensemble et je lui ai parlé du genre de film que je voulais faire et du personnage d’Ozawa, censé avoir appartenu aux Forces japonaises d’autodéfense dans le cadre de missions humanitaires, ce qui est peu connu, et que pour que cela soit vraisemblable il fallait qu’il ait une quarantaine d’années. Ce jour-là je portais un t-shirt de Taxi Driver sur lequel on voit Travis mettre son doigt sur sa tempe, et à la fin je lui annonce que ce sera moi. Alors, il m’a répondu : « Je le savais ! ».
 
TA : Selon moi il n’y avait personne d’autre capable d’incarner Ozawa. Mais à partir du moment où il a pris cette décision, on peut dire qu’il a réellement vécu tout ce que le personnage du film traverse. Il s’est installé à Bangkok, a appris le Thaï et vécu toute sortes d’expériences. Aujourd’hui il continue à faire la navette entre la Thaïlande et le Japon. Et quand il est à Bangkok, il fait la cuisine et tient un stand de Yakitori.

Lorsque Ozawa décide d’accompagner Luck dans sa famille à Nong‑Khai, il semble trouver ce « paradis » tant recherché. Quelle est la particularité de cette région du nord-est de la Thaïlande ?
KT : À travers ce périple de Bangkok à la région d’Isan, nous avons constaté qu’il existait de grandes différences culturelles séparant ses habitants de ceux du centre du pays. Progressivement une image s’est formée et a émergée. Face à cette société dont le principe contemporain est fondé sur l’accumulation d’un maximum d’argent dans un minimum
de temps, nous avons eu l’occasion de constater qu’à des niveaux divers, aussi bien sociaux que culturels, il existait en Isan des points de résistance. En d’autres termes, si aujourd’hui il existe quelque part un « paradis », c’est uniquement là où il reste encore des gens qui luttent contre le système. Par ailleurs ce qui était intéressant c’est qu’il y a eu une guérilla de résistance communiste assez virulente et nous voulions également décrire cet aspect là.
 
TA : Par ailleurs nous nous sommes également beaucoup intéressés à sa musique qui est un élément important du film. Le peuple de la région d’Isan possède une culture musicale très développée au point d’avoir leur propre marché du disque. En remontant aux racines de cette musique nous avons constaté que depuis très longtemps existait cet esprit contestataire qui s’exprime dans des genres populaires comme le Mor Lum, le Luk Thung ou le Phleng Phuea Chiwit. Ce sont autant de gestes de résistance et de protestation. Mais ce qui est important c’est qu’il ne s’agit pas d’une idéologie mais d’un aspect véritablement ancré dans la culture du peuple. Et c’est ce que nous voulions aussi montrer via les chansons du film.
 
A travers ce périple entrepris par Ozawa qui s’étend jusqu’à Vang Vieng puis Diên Biên Phu, s’amorce également un retour vers le passé, aux sources des cicatrices de l’histoire.
KT : Certains spectateurs de mon film précédent Saudadem’ont beaucoup dit que la fin ressemblait à un cul de sac. Que ce type de ville provinciale que j’ai décrite dans le film était sans avenir. On s’est donc posé la question de savoir ce qu’il pouvait y avoir au-delà de cette impasse. C’est à partir de cette interrogation que l’idée de « paradis » a surgi. Peut-être qu’en quittant le Japon nous pourrions l’atteindre. Nous l’avons effectivement trouvé en nous rendant en Thaïlande, mais l’on s’est rendu compte qu’il portait aussi les stigmates de blessures profondes. Et toute cette histoire, ce passé enfoui, a fini par remonter à la surface. En réalité il y a deux mouvements dans Bangkok Nites : celui de la recherche d’un lieu ou vivre ou s’échapper, qui est tourné vers l’avenir, et sa nécessaire confrontation à l’exploration d’un passé et d’une histoire douloureuse. L’autre élément déclencheur de mon départ a été la catastrophe de Fukushima qui est devenu la question cruciale pour tout japonais. A partir du 11 mars 2011 la question de l’état du monde se pose de façon radicale à mes yeux. C’est aussi pour répondre à ce questionnement que j’ai réalisé Bangkok Nites. Pour mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et en tant que japonais notre rapport à celui-ci. L’un des sous-entendus du film était de rappeler aux japonais qu’ils font aussi partie de l’Asie. Car il y a cette idée très répandue au Japon de se considérer comme un peuple à part.
 
Propos recueillis par Dimitri Ianni
Interprètes : Mathieu Capel, Terutarô Osanaï