Mon amie Victoria

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Avec Guslagie Malanda, Nadia Moussa, Catherine Mouchet, Pascal Greggory, Alexis Loret, Pierre Andrau, Elise Akaba, Tony Harrisson, Keylia Achie Beguie, Keemyah Omolongo, Maylina Diagne

Scénario JEAN PAUL CIVEYRAC D’après « VICTORIA ET LES STAVENEY » de DORIS LESSING • Produit par PHILIPPE MARTIN • Producteur associé DAVID THION • Coproduit par JACQUES-HENRI OLIVIER BRONCKART • Image DAVID CHAMBILLE • Son FRANÇOIS MÉREU STÉPHANE THIÉBAUT • Scripte / Collaboration à la mise en scène MATHILDE PROFIT • Assistante mise en scène MARIE DOLLER • Montage LOUISE NARBONI • Décors BRIGITTE BRASSART • Costumes CLAIRE DUBIEN • Direction de production HÉLÈNE BASTIDE • Direction de post production JULIETTE MALLON • Une production LES FILMS PELLÉAS • En coproduction avec VERSUS PRODUCTION

 

Jean-Paul Civeyrac

Né en 1964, Jean Paul Civeyrac fait des études de philosophie à l’Université de Lyon avant d’étudier à la Fémis à Paris. Là, il réalise le court métrage « La Vie selon Luc » (1991), sélectionné en compétition à Cannes.
En 1996, il tourne son premier long métrage, « Ni d’Ève ni d’Adam », suivi de « Les Solitaires », « Fantômes », et « Le doux amour des hommes ». « Toutes ces belles promesses » gagne le Prix Jean Vigo en 2003. Il signe encore « À travers la forêt », « Des filles en noir », sélectionné en 2010 à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, et « Mon amie Victoria » en 2014. En parallèle, il se consacre à l’enseignement à la Fémis, à l’Université Paris VIII, et au Cours Florent. De L’incidence Éditeur a publié en 2014 un recueil de textes consacrés au cinéma et à la musique, « Écrit entre les jours » ; et P.O.L un essai sur le cinéma « Rose pourquoi » en 2017.

Longs-métrages
2018 Mes provinciales
2014 Mon amie victoria
2010 Des filles en noir
2005 À travers la forêt
2003 Toutes ces belles promesses
2002 Le doux amour des hommes
2001 Fantômes
2000 Les solitaires
1997 Ni d’Ève ni d’Adam


Courts-métrages
2016 Un jour de blues chez Elena
2012 Françoise au printemps
Fairy Queen
2011 Une heure avec Alice
Louise, le dimanche
2008 Malila s’est envolée
2006 Ma belle rebelle & Mon prince charmant
2 x 11 minutes
2004 Tristesse beau visage
1991 La vie selon Luc
 

Films du même auteur valorisés par le Gncr: 

Mon amie Victoria

Jean-Paul Civeyrac
Distribution :: 
Date de sortie :: 
31/12/2014
France - 2014 -1h35- DCP - 2,39 - 5.1

Victoria, fillette noire de milieu modeste, n'a jamais oublié la nuit passée dans une famille bourgeoise, à Paris, chez le petit Thomas. Des années plus tard, elle croise de nouveau celui-ci. De leur brève aventure naît Marie. Mais Victoria attend sept ans avant de révéler l’existence de l’enfant à Thomas et à sa famille. Sous le charme de la petite fille, ils lui proposent alors nde l'accueillir régulièrement. nPeu à peu, Victoria mesure les conséquences de cette générosité...

DIALOGUE ENTRE
JEAN PAUL CIVEYRAC ET JEAN DOUCHET
À PROPOS DE MON AMIE VICTORIA

Comment vous est venue l’idée de ce film ?
C’est Philippe Martin, le producteur, qui m’a suggéré de lire Victoria et les Staveney de Doris Lessing. J’ai trouvé le sujet très fort,
et le récit étonnant dans sa façon virtuose — mais sans en avoir l’air — de faire miroiter beaucoup d’idées, d’actions, de contradictions au sein de situations pourtant simples. Ce qui m’a plu aussi, c’était de contredire mon film précédent, entièrement concentré sur deux jeunes filles plongées dans une atmosphère violente et funèbre. Mon amie Victoria, lui, pouvait être plus doux, plus délicat, avec un charme romanesque, et son sujet permettait de déployer une vue plus large sur la société, de créer des personnages de différentes classes sociales, etc.

Connaissiez-vous le travail de la romancière ?
Pas vraiment. Je connaissais la militante communiste, féministe, et j’admirais la liberté qu’elle avait su trouver dans son parcours jusqu’au Nobel. J’avais peu lu son oeuvre mais c’est parce que je ne lis quasiment pas de romans  je lis plutôt de la poésie, de la philosophie ou des essais sur l’art. Or, bien sûr, ce genre de roman est susceptible d’offrir des structures et des personnages riches sur lesquels s’appuyer pour construire des récits cinématographiques. Car — et c’est sans doute un paradoxe qu’il serait trop long ici d’expliquer — si je lis peu de romans, je suis très sensible au romanesque dans les films. Et pour Mon amie Victoria, je pensais souvent au mélodrame hollywoodien classique, ou à James Ivory, qui me semble un cinéaste très intéressant dans sa manière de regarder ses personnages, en les aimant et les critiquant à la fois, tout en laissant libre le spectateur d’exercer son jugement. 

Ce qui est intéressant dans le romanesque du film, c’est que Victoria ne semble pas prise dans les conflits du monde. Parce qu’elle se sait d’emblée perdante, et qu’elle est sensible à tout ce qui se passe autour d’elle, c’est comme si, volontairement ou non, elle ne se laissait pas pénétrer par l’extérieur. 
Oui. D’ailleurs, elle se sent tellement perdante que son seul combat sera de vouloir offrir à sa fille Marie la possibilité d’une meilleure existence que la sienne — en espérant que la société l’accueillera mieux en son sein, et qu’elle sera aussi mieux armée pour y faire face. Entreprise douloureuse car Victoria sait très bien que sa réussite pourrait creuser un fossé entre sa fille et elle.

Le film s’ouvre sur l’image de deux enfants tournant autour d’un arbre. Comment vous est venue cette idée ?
Ce plan a été trouvé pendant le tournage, et c’est au montage que j’ai décidé qu’il ouvrirait la première séquence du film. Au cinéma, c’est toujours mieux quand les choses se passent ainsi, avec l’aléatoire de la vie, comme à tâtons, car cela permet de garder une fraîcheur que la volonté de contrôle absolu peut faire perdre. Et tout spécialement si l’on se hasarde à mettre en scène, même le plus discrètement possible, un peu de symbolisme
à l’intérieur du réalisme des actions. Car, bien sûr, cet arbre évoque les racines, ces racines que possède et ne possède pas Victoria. En France, on parle beaucoup d’identité en terme d’appartenance alors qu’on devrait plutôt parler de provenance. Jean-Christophe Bailly dans Le dépaysement fait cette distinction qui me paraît très pertinente. Le racisme est souvent contenu dans cette notion d’appartenance. Victoria n’appartient ni à la France ni à l’Afrique mais en provient — j’ai envie de dire : comme vous, comme moi, comme nous tous ! Et c’est à partir de là que se forgent de mille manières, au fil de transformations, bifurcations, rencontres, hasards, etc, toutes les nuances d’une identité. D’ou aussi, dans le film, cette maison 
de poupées que Victoria tient de sa mère, et qui évolue tout au long de l’histoire en connaissant plusieurs états. Ou encore ces trains que l’on regarde passer comment autant de chemins qu’on aurait pu prendre.

On remarque que vous filmez beaucoup en plans rapprochés. Très peu de personnages apparaissent de plein pied. Et lorsque c’est le cas, c’est surtout dans la séquence située chez la famille blanche où là, en effet, on a les pieds sur terre, on est chez soi.
Oui, cette famille s’inscrit mieux dans le monde que Victoria. Mais ce à quoi j’essaie surtout de parvenir, c’est qu’un gros plan ne soit pas écrasant, saturant, qu’il ne soit pas une forme de chantage à l’émotion. Il me semble sinon qu’on voit moins les personnages et les personnes filmées que la volonté du metteur en scène de traquer, de piéger quelque chose dans l’expression d’un visage au lieu de le laisser librement advenir de luimême. Ces gros plans essaient de faire apparaître un peu du mystère d’une vie intérieure, en laissant le regard du spectateur libre de circuler, en permettant à sa sensibilité d’entrer en relation avec celle des personnages — et aussi la mienne.

Le film est tout entier travaillé autour d’une intériorité par définition opaque, insaisissable. En comparaison, les situations extérieures, d’interactions humaines, paraissent simples, compréhensibles par tous. 
Oui, et en même temps, j’espère témoigner de cette complexité socio-politique à l’oeuvre dans le livre de Lessing. Ce qui m’intéressait dans ce récit, c’était de pouvoir traiter le cas d’une femme née en France, parlant sans accent, apparemment « intégrée », et malgré cela, perçue, et se percevant parfois ellemême — même si elle ne se le formule pas ainsi —, comme une étrangère dans son propre pays.

Un spectateur blanc se retrouve donc face à l’imposture d’une société supposée tolérante : d’emblée, Victoria ne peut pas s’intégrer.
Qu’elle soit de tradition chrétienne montre que le problème n’est pas la religion — comme certains cherchent à nous le faire croire tous les jours —, mais bel et bien la couleur de la peau, le fait que Victoria soit noire. Depuis que j’ai eu le projet de ce film, de nombreux événements au retentissement médiatique – à commencer par les attaques ncontre Christiane Taubira – sont venus me confirmer que j’avais eu raison de le tourner. Ne pas être blanc en France semble toujours rester un problème. Cependant, je n’ai pas cherché à faire un film « coup de poing », à mettre violemment le spectateur face à un drame, mais plutôt à l’inviter, par le biais d’un récit que j’espère émouvant, à avoir une compréhension intime de ce qui se joue entre les personnages. Le film n’est évidemment pas neutre, il a un point de vue, mais il n’oblige le spectateur à rien. Il entend décrire une situation où chacun joue sa partie avec plus ou moins de conscience, de distance, et de liberté.

On sent chez Victoria une immense sensibilité, et en même temps, elle demeure comme inaccessible. Cela rend la voix-off nécessaire pour l’approcher, et pénétrer tout à fait dans le film…
Dès que j’ai décidé d’adapter le livre, j’ai pensé qu’il fallait une voix off. Pour les raisons que vous énoncez, pour ne rien perdre des subtilités de Doris Lessing, et aussi pour la « musicalité » du film. J’ai essayé, en effet, de composer une sorte de ballade très douce, avec beaucoup de variations, et la voix off mêlée aux musiques, aux ambiances et aux voix des acteurs, me semble y contribuer fortement. Je sais que, généralement, la voix off est perçue comme une mise à distance du 
récit et des personnages, et c’est d’une certaine façon vrai, et ce film l’assume : j’aime penser en effet que le spectateur puisse naviguer dans Mon amie Victoria comme bon lui semble, sans ressentir de prise en otage de sa sensibilité et de son intelligence. Mais je crois également que la voix off peut contribuer au « charme » du film : c’est la voix du conteur qui envoûte son auditoire. Curieusement, ces deux fonctions contradictoires ne me paraissent pas incompatibles. J’aimerais en tout cas qu’elles ne le soient pas ici ; c’est l’un des paris esthétiques de ce film. ■