Film recommandé

COSMOS

Germinal Roaux

Distribution : Nour Films

Date de sortie : 06/05/2026

Suisse, France, Mexique | 2024 | 2h26

Dans un village oublié du Yucatan, Leon, gardien maya des secrets de la nature et des esprits, va être chassé de ses terres. Son chemin croise celui de Lena, riche femme de lettres récemment arrivée de Mexico. Malgré leurs différences, une connexion profonde se forme entre eux.

Berlinale – Ours de Cristal pour le meilleur film – Le Grand Prix du Jury International

Liste artistique
Ángela Molina Lena | Andrés Catzín Leon

Liste technique
Scénariste et réalisateur Germinal Roaux | Direction de la photographie Inti Briones, Germinal Roaux | Montage Damian Plandolit | Étalonnage Yov Moor | Son Ivan Dumas, Raphaël Sohier, Denis Séchaud | Musique Nicolas Rabaeus | Sociétés de production Close-up Films, Vinay Cine, Nour Films | Producteur·ices Joëlle Bertossa, Flavia Zanon | Coproducteur·icess Sandino Saravia Vinay, Patrick Sibourd et Sébastien Hussenot | Direction de production Karla Bukantz, Élodie Bieri

Germinal Roaux

Germinal Roaux (né le 8 août 1975 à Lausanne) est un photographe, scénariste et cinéaste franco-suisse reconnu pour son travail en noir et blanc et son attention portée aux thèmes humains et sociaux. Photographe reporter depuis 1996, il collabore avec de nombreux magazines. En 2000, il reçoit le Premier Prix Suisse des Médias pour une série de reportages consacrés à l’autisme chez l’enfant et l’adulte, présentée au Musée de l’Élysée à Lausanne. En 2003, il réalise son premier film documentaire, Des tas de choses, consacré à l’intégration des personnes en situation de handicap mental. Le film est sélectionné au Festival international du cinéma documentaire Visions du Réel à Nyon, où il rencontre un large écho. En 2007, il écrit et réalise Icebergs, qui lui vaut le Prix du Meilleur Espoir au Festival international du film de Locarno ainsi que le Prix de la Relève Suissimage SSA du meilleur court métrage aux 43e Journées de Soleure. La même année, Germinal Roaux débute un journal photographique au long cours, Never Young Again, consacré au passage de l’adolescence à l’âge adulte. D’abord publié en ligne, ce travail s’est progressivement enrichi pour constituer aujourd’hui un ensemble de plusieurs milliers d’images, désormais conservées dans les archives de la Bibliothèque nationale suisse. En 2013, il écrit et réalise son premier long métrage, Left Foot Right Foot, avec l’acteur argentin Nahuel Perez Biscayart. Le film reçoit le Bayard d’Or du Meilleur premier long métrage au FIFF de Namur, le Prix du Jury au Festival international du film de Palm Springs, ainsi que le Prix du cinéma suisse 2014 dans trois catégories : Meilleure photographie, Meilleure interprétation dans un second rôle et Prix Spécial de l’Académie. En 2018, il réalise son deuxième long métrage, Fortuna, consacré à la vie de mineurs réfugiés non accompagnés, avec la jeune actrice éthiopienne Kidist Siyum Beza et l’acteur suisse Bruno Ganz. Fait rare, le film est doublement récompensé à la 68e Berlinale par l’Ours de cristal et le Grand Prix du Jury international. Il reçoit également le Filmmaker Award au Festival du film de Zurich, remis par l’actrice américaine Uma Thurman, et connaît un large succès dans les festivals internationaux. En 2024, Germinal Roaux reçoit le Grand Prix de la Fondation Vaudoise pour la culture pour « avoir enrichi le pays par une œuvre forte et une vision novatrice ». Cosmos, son dernier film, a été présenté en première mondiale, en compétition internationale, au Thessaloniki International Film Festival en novembre 2024.

Filmographie
2024 Cosmos (long métrage)
2018Fortuna (long métrage)
2013 Left Foot Right Foot (long métrage)
2007Icebergs (court métrage)




Entretien avec Germinal Roaux

Qu’est-ce qui vous a d’abord attiré vers la vision du monde maya, et à quel moment avez-vous su que cet univers deviendrait le cœur de Cosmos ?

Ce qui m’a d’abord attiré, c’est le lien profond que j’ai tissé avec une communauté maya en 2009. Depuis plusieurs années déjà, je voyageais régulièrement au Mexique ; cette année-là, j’y ai mené un projet photographique au sein d’une communauté du Yucatán. Dans cet univers — dans cette jungle étouffante, au cœur de cette géographie, sous un ciel plus grand que celui que je connais en Europe — j’ai été saisi par une étrange sensation, une sorte de révélation. J’ai compris, de manière très intime et profonde, que c’était là que je devais créer un nouveau projet. Un film qui me permettrait de me réconcilier avec ma peur de la mort.
La disparition de mon meilleur ami dans un accident de la route, alors que j’avais vingt ans, a sans doute laissé en moi une cicatrice profonde — une angoisse existentielle qui ne m’a jamais vraiment quitté. Depuis longtemps déjà, je ressentais le besoin de trouver une manière de transformer cette tragédie et les peurs accumulées.
Cosmos est un film très intime. Il m’a fallu presque quinze ans pour trouver la forme qui lui permettrait d’exister. La cosmovision maya ne sépare pas l’être humain de la nature, ni le visible de l’invisible. Très tôt, j’ai senti qu’il existait là une manière d’habiter le monde qui résonnait avec mes propres interrogations sur la vie, le temps, la mémoire, l’amour et la mort.
Il est toujours difficile pour un écrivain, un poète ou un cinéaste d’expliquer le mystère de la création — de décrire comment les idées arrivent. Dans mon cas, tout commence toujours par une rencontre : une rencontre humaine, une rencontre avec un visage, un paysage, un territoire. Ces rencontres entrent en dialogue avec mes questions les plus profondes — et c’est là que l’écriture commence.
Je viens de la photographie et du documentaire. Pendant plus de quinze ans, j’ai travaillé comme photoreporter pour différents médias européens, et je porte encore en moi ce regard de documentariste : le désir d’observer avec précision, de comprendre, et de restituer avec le plus de justesse possible ce que je perçois et ce que je ressens. C’est une quête de vérité. C’est pourquoi il n’a jamais été question pour moi d’inventer un personnage fictif ni de travailler avec un acteur professionnel. Il m’était essentiel de faire en sorte que la cosmovision et l’expérience d’Andrés Catzin soient au cœur du film, que sa culture, sa connaissance intime de la nature, du cosmos et des étoiles puisse guider le projet. Il était tout aussi important pour moi de travailler avec la langue maya — une langue magnifique, malheureusement presque absente du cinéma contemporain.

Comment avez-vous construit une approche contemporaine, respectueuse et vivante autour de la culture maya — une culture souvent perçue comme appartenant au passé ?

Comme je l’ai évoqué, le respect et la fidélité dans la manière d’aborder la culture maya étaient pour moi essentiels. Même si le cinéma construit souvent son propre monde, ma tâche consistait ici plutôt à accueillir, avec la plus grande justesse possible, tout ce qu’Andrés Catzin et la communauté maya avaient à nous offrir. Il s’agissait de comprendre comment cette vision du monde continue de vivre aujourd’hui — dans les gestes du quotidien, dans les silences, dans les paysages — et comment elle peut aussi nous aider à nous réconcilier avec la vie et avec la mort.

Qu’avez-vous appris des communautés et des personnes avec lesquelles vous avez travaillé pendant la recherche et le tournage ?

J’ai appris une forme d’attention. Une attention au rythme des choses, aux mots rares, à la présence, au lien précieux avec la nature. J’ai appris à contempler. J’ai aussi appris l’humilité : on ne « prend » pas une culture pour faire un film. On entre en relation avec elle, avec amour et respect, et cette relation vous transforme. C’est sans doute cette expérience très intime et fragile que j’ai essayé de ramener dans le film. Le film s’est véritablement créé dans l’échange et le partage, où chacun a pu apprendre de l’autre. C’était quelque chose de rare, de beau et profondément humain.

Au-delà du film lui-même, cette expérience a-t-elle provoqué chez vous des découvertes personnelles ou une transformation intérieure ?

Oui, profondément. Cette expérience m’a obligé à ralentir, à contempler, à reconsidérer ma propre relation au temps et à la nature. J’ai compris que la poésie que je cherchais depuis longtemps était en réalité l’expérience spirituelle de la vie elle-même — et c’est cette expérience spirituelle de la vie que j’ai essayé de ramener dans le film.
La vision maya propose une relation très différente au temps et à la nature. Comment cette perspective résonne-t-elle, selon vous, avec le monde accéléré dans lequel nous vivons aujourd’hui ?
La cosmovision maya nous rappelle que le temps n’est pas une ligne qui nous pousse vers l’avant, mais un cycle dans lequel nous vivons et auquel nous appartenons. Pendant la création du film, j’ai progressivement compris que les deux personnages, Lena et León, représentaient deux parts de moi-même — comme le yin et le yang.
Lena, ancienne professeure d’université, femme cultivée et très intellectuelle qui a consacré sa vie à comprendre le monde, se retrouve à la fin de sa vie complètement démunie face à sa propre finitude. À l’inverse, León, qui n’a reçu aucune éducation académique mais a grandi au cœur de la cosmovision de sa communauté et paraît, extérieurement, le plus pauvre des deux, se révèle spirituellement le plus riche — le mieux armé face à la réalité de notre finitude. Sa cosmovision, sa compréhension organique de la vie, le rendent bien plus serein et confiant que Lena face aux grandes questions de l’existence. Il vit en harmonie avec son environnement et n’éprouve aucune angoisse devant la mort. Il sait qu’elle fait partie de la vie, qu’elle en est un cycle. Que la meilleure manière de vivre est d’habiter pleinement le présent, dans l’amour et dans la lumière. Et grâce à lui, Lena accède, dans les derniers instants de sa vie, à une compréhension profonde.
Dans un monde qui va si vite, où tout nous entraîne vers l’extérieur et nous éloigne de nous-mêmes, j’ai voulu créer un film qui offre au spectateur un espace de calme et d’attention, où il puisse se reconnaître et peut-être retrouver quelque chose d’essentiel. Cosmos n’est pas un film de divertissement. C’est plutôt une longue méditation — un poème sur la vie, sur la finitude, et sur le sens que nous choisissons de donner à notre existence.

Quel a été le plus grand défi créatif — ou éthique — pour traduire une vision spirituelle et culturelle aussi profonde en langage cinématographique ?

Le plus grand défi a sans doute été d’accepter — et de pouvoir accueillir — quelque chose de plus grand que soi. Je veux dire par là que c’est souvent dans les nuits les plus sombres, dans les moments de tourment et de doute, lorsque je remettais en question ma capacité à mener ce projet à bien, que quelque chose de plus grand me montrait le chemin.
C’est difficile à expliquer, mais les meilleures idées semblaient souvent venir d’une autre dimension. Tout mon travail — dans l’écriture, le tournage et le montage — a alors consisté à me rendre disponible à cette dimension. Je crois que c’est là le véritable travail du poète : se protéger du chaos du monde, du stress et de la vitesse, s’isoler dans la solitude, afin de pouvoir accueillir quelque chose de plus grand que soi.
Traduire une vision spirituelle en images comporte toujours le risque de la simplifier, de l’esthétiser, voire de la caricaturer. Il fallait trouver une forme cinématographique qui laisse de l’espace, qui ne prétende pas tout expliquer, mais qui permette au spectateur de venir avec sa propre expérience et de vivre une véritable rencontre. La durée du film et sa lenteur ne sont pas des choix formels arbitraires : ils font partie intégrante de l’expérience que le film propose.

Le silence, la nature et le passage du temps semblent centraux dans votre travail. Quel rôle jouent-ils dans Cosmos ?

Le silence n’est pas une absence ; c’est un langage en soi. Une porte ouverte qui invite à entrer. En ce sens, je dis que les réponses les plus fracassantes viennent souvent du silence. Dans ce film, la nature n’est pas seulement un décor : c’est un personnage central. C’est la nature qui relie Lena et León. Et c’est le chien Bruno qui crée le lien entre eux. J’espère que ces éléments ouvrent un espace intérieur chez le spectateur — un lieu où quelque chose peut doucement naître. J’ai toujours souhaité que l’art, et le cinéma en particulier, puissent être utiles au monde. Ce film va dans ce sens. J’espère qu’il pourra devenir un outil d’éveil à notre propre nature, un moyen de nous apaiser et, peut-être, de nous réconcilier avec nous-mêmes.

Qu’aimeriez-vous que les spectateurs emportent avec eux après avoir vu le film ?

Un léger déplacement du regard. Une mise en mouvement intérieure. Une nouvelle manière de voir le monde. Peut-être l’ouverture à de nouvelles questions plutôt que des réponses. Et le sentiment d’avoir été invités à ralentir, ne serait-ce qu’un instant.
Dans une industrie dominée par l’immédiateté et la consommation rapide, quel rôle peuvent encore jouer les films qui invitent à ralentir et à regarder en soi ?
Je crois que ces films sont nécessaires, comme l’air que l’on respire. Ils ne cherchent pas à capter le spectateur ni simplement à le divertir, mais à lui rendre du temps. À une époque saturée d’images et de bruit, offrir un espace de contemplation est presque un acte politique.
J’aimerais terminer cet entretien par une citation de la poétesse française Marceline Desbordes Valmore qui dit : « La poésie n’est pas une petite chose ; elle est essentielle, elle est notre dernière chance de respirer dans le bloc du réel. »
Modestement, c’est ce que j’ai essayé de faire avec Cosmos : nous offrir un peu d’espace pour respirer.


« J’ai souvent dû m’expliquer sur le choix inflexible et constant du noir et blanc dans mon travail de photographe et de cinéaste. C’est pourtant le langage qui m’est le plus proche. Ce n’est pas seulement une question esthétique, mais bien un mode d’expression avec lequel j’entretiens une très grande proximité. C’est le médium avec lequel j’ai toujours travaillé et celui qui me donne la plus grande satisfaction. Il me permet d’atteindre le but que je me suis fixé : raconter les histoires d’êtres humains en quête d’équilibre, pris dans les contrastes existentiels, les limites, les passages étroits entre l’ombre et la lumière.

Pour moi, le noir et blanc a cette capacité à montrer l’intime tout en nous tenant un peu à distance de la réalité perçue. Il gomme l’anecdote au profit de l’universel, permet de saisir l’essence des images sans qu’elles nous absorbent totalement. L’image en noir et blanc est d’une certaine manière une image “incomplète”, qui nécessite le regard du spectateur pour être pleinement révélée.

Comme le peintre Pierre Soulages qui toute sa vie a cherché ce qu’il a appelé “l’outrenoir” ou le “noir-lumière”, je cherche dans l’image noir et blanc l’endroit où le monde (le spectateur) peut réfléchir sa propre lumière. Le travail de Soulages aborde la question de la brillance d’un support, un support capable de réfléchir la lumière de diverse façon et de donner vie à ce qui semble de prime abord éteint. C’est ici la force du noir et blanc au cinéma qui n’invite pas à la distraction par la couleur, mais cherche à déclencher un mouvement intérieur. Bien sûr, le récit dramatique participe conjointement à cet éveil, mais le noir et blanc reste à mes yeux le support idéal. L’image noir et blanc possède ce pouvoir de réflexion, c’est une image qui n’est pas terminée et qui nécessite que la lumière du spectateur la complète. Ainsi le cinéma noir et blanc peut devenir révélateur de notre propre intériorité. Voilà le défi qui m’anime dans l’acte de création : offrir au travers de l’œuvre d’art, la possibilité de se rencontrer soi-même. »

Germinal Roaux