Film recommandé

EN NOUS

Juliette Binoche

Distribution : Ad Vitam

Date de sortie : 03/06/2026

France | 2026 | 2h05

En 2007, l’actrice française Juliette Binoche et le danseur et chorégraphe britannique Akram Khan décident de se lancer dans une aventure artistique inédite : Akram veut jouer, Juliette souhaite danser. Ensemble, ils vont écrire et créer IN-I, un spectacle qui les poussera à se dépasser. Avec ce premier film en tant que réalisatrice, Juliette Binoche propose au spectateur d’entrer dans l’intimité de la création, révélant les épreuves, les joies, les doutes qui mènent des répétitions au spectacle final. 120 représentations seront données à travers le monde.

Liste artistique
Juliette Binoche, Akram Khan

Liste technique
Un film de Juliette Binoche | Image Marion Stalens | Production Sébastien de Fonseca | Musique Philip Sheppard | Montage Sophie Brunet, Sophie Mandonnet | Mixage son Éric Tisserand | Montage son Arnaud Rolland, Emmanuel Angrand | Étalonnage Yov Moor, Elie Akoka | Post-production Eugénie Deplus, Thomas Jaubert | Production MIAO PRODUCTIONS | En coproduction avec YGGDRASIL, Ola Strøm | En coproduction avec LÉGER PRODUCTION, Solène Léger | En collaboration avec BABEL LABEL Co., Ltd, MEGUMI | Avec le soutien de KERING, TEMPIO, FONDATION BNP PARIBAS

Juliette Binoche

Née à Paris, Juliette Binoche est l’une des actrices françaises les plus reconnues à l’international. Révélée en 1985 par Rendez-vous d’André Téchiné, elle construit depuis plus de quarante ans une carrière singulière, guidée par une curiosité artistique sans frontières et un goût constant pour l’exploration. Elle a collaboré avec certains des plus grands cinéastes contemporains, parmi lesquels Leos Carax, Krzysztof Kieślowski, Michael Haneke, David Cronenberg, Olivier Assayas, Claire Denis, Abbas Kiarostami, Amos Gitaï, Naomi Kawase, Hirokazu Kore-eda, Hou Hsiao-hsien ou encore Trần Anh Hùng. Son travail a été récompensé par les distinctions les plus prestigieuses du cinéma international : Oscar, BAFTA, César, ainsi que les prix d’interprétation des festivals de Cannes, Berlin et Venise. Parmi ses films les plus marquants figurent L’Insoutenable Légèreté de l’être de Philip Kaufman, Le Patient anglais d’Anthony Minghella, récompensé par neuf Oscars, et Chocolat de Lasse Hallström.

Refusant de se laisser enfermer dans un registre, Juliette Binoche alterne films d’auteur et productions internationales, de Jean-Luc Godard à Bruno Dumont, de Godzilla à Ghost in the Shell. Cette liberté de parcours se retrouve également dans ses activités hors du cinéma. Au théâtre, elle travaille notamment avec Andrei Konchalovsky, Ivo van Hove et Wajdi Mouawad. Elle développe aussi des projets dans les domaines de la musique, de la peinture, de l’écriture et de la danse. Sa collaboration avec le chorégraphe Akram Khan donne naissance au spectacle in-i, créé en 2008 et présenté dans le monde entier. En 2026, Juliette Binoche réalise son premier long métrage documentaire, En nous, poursuivant ainsi son exploration des liens entre création, mouvement, mémoire et transformation.




Note d’intention de Juliette Binoche

Circonstances d’une première rencontre

Alors que la masseuse Su-Man Hsu, était en train de planter son coude dans mon dos (méthode shiatsu) dans un hôtel à Londres où j’étais en tournage en 2005, j’entends sa voix qui me demande : « Voulez-vous danser ? ». Tête vers le bas, calée dans le trou de la table de massage, je réponds : « Oui ». À la fin de la séance, elle m’invite à voir le spectacle « Zero degree » que son mari Farooq Chaudry produit avec la compagnie de danse d’Akram Khan. Quelques jours après, enthousiasmée par la présence d’Akram sur scène et à sa capacité d’enchaîner ses tours à l’infini, je suis d’accord pour passer deux jours dans une salle de répétition, une fois mon tournage terminé. Ces deux jours d’improvisations partagés, nous décidons, Akram et moi, de nous retrouver 2 ans plus tard pour cocréer un spectacle.

Début des répétitions

En 2007, installés dans une salle de la banlieue parisienne, nous n’avions décidé d’aucun sujet pour notre spectacle, mais nous savions que nous voulions prendre le risque d’apprendre « l’art de l’autre ». Lui voulait jouer, moi je voulais danser. Redevenir débutants, était tout aussi effrayant qu’excitant. Notre soif d’apprendre et notre remise en question nous fragilisaient comme elles nous donnaient une force nouvelle, celle de recréer en nous cette soif d’apprendre. Cette transformation artistique qui était à réaliser en 6 mois, avec la perspective de 120 représentations déjà prévues, était une mission tout aussi titanesque qu’exaltante.

Les apprentissages

Je ne pouvais pas danser au même rythme qu’Akram, je m’essoufflais. Mon manque d’en-traînement m’angoissait. La mémoire des mou-vements m’échappait, l’impression d’être dans un brouillard m’empêchait d’avancer. Mes limites m’ont fait ressentir de grandes frustrations. Akram a dû ralentir ses capacités de danseur pour que je puisse m’adapter aux exigences nouvelles que je découvrais. Au fur et à mesure que mon corps se fortifiait, je prenais de l’assurance, l’espace me faisait moins peur.
Pour qu’Akram puisse entrer dans les différentes étapes intérieures du jeu, la patience et la constance devaient être nos alliées principales. Au cours des expérimentations, certains blocages peuvent surgir, les peurs de s’exposer font parties du processus du travail de l’acteur, comme faire face à l’intimité, toucher le corps de l’autre, montrer ses émotions demandent de la confiance. Trouver l’accès à son âme, sans forcer, sans faire semblant, s’acquiert par un travail de mémoire et d’humilité. La volonté n’est pas l’entrée intérieure, l’acteur doit s’ouvrir à une toute autre écoute, pour laisser apparaître ce qui se joue dedans. Akram l’a vite perçu, la difficulté pour lui était de recréer cet état à chaque fois, peu à peu il s’est laissé guider par ses sensations.

Nos différences

Même si le désir de créer nous rassemblait, nous avions en commun l’amour de l’art, celui des questions artistiques, tout semblait nous éloigner. Nos éducations, nos repères familiaux, nos religions, nos couleurs de peau, nos milieux artistiques, nos caractères, nos arts étaient vraiment différents. Le danseur a la réputation de travailler son corps avant tout, alors que l’acteur commence par une intériorité avant d’émettre un son.
Après avoir dépassé l’admiration artistique que nous avions l’un pour l’autre, nos fragilités sont apparues rapidement. Nos méfiances, nos peurs, nos a priori ont confronté nos mondes. Akram se méfiait de la « suprématie blanche » que je représentais, je me méfiais de la « suprématie masculine » qu’il incarnait. Nous avons confronté nos limites, nos murs intérieurs dès le premier mois de répétition. Comment allaient-ils s’écrouler ? Combien d’heures de transpiration, de répétitions, d’émotions fallait-il pour sortir de nos limites ?

Le mur

Anish Kapoor (artiste scénographe pour IN-I) avait dessiné symboliquement tout ce qui nous séparait et tout ce qui nous rapprochait : nos murs. Nous devions tous les deux les confronter et les transformer. Ce mur était aussi le lieu où nous retrouver, il devenait un appui, une direction, un soutien, un tremplin, une limite nécessaire pour créer notre histoire, nos mouvements comme nos émotions. Le mur est devenu le cœur de notre spectacle, ce qui nous divisait et nous rapprochait. Il était le troisième corps de notre spectacle. Notre différence est devenue notre force. Le bonheur de voir le progrès de l’autre, de sentir l’authenticité de notre engagement ont mis à terre tous nos doutes et nos peurs. Notre complicité artistique et humaine a pris le dessus.

Deux rencontres importantes

Deux personnes ont contribué à notre transformation et à notre spectacle : Susan Batson et Su-Man Hsu.

Susan Batson est une coach d’art dramatique américaine, venue nous rejoindre dès le début des répétitions pour 3 semaines. Je la connaissais pour avoir travaillé avec elle dans le passé. J’ai toujours admiré sa pertinence, son franc-parler, sa grande intelligence. J’ai eu l’idée de la faire venir dès le début des répétitions, car nous devions brûler des étapes, sauter dans l’inconnu, le temps nous manquait. Je savais qu’elle nous mettrait sur notre chemin. Elle nous a aidés à trouver un lien essentiel entre la danse et le jeu en partant de la sensation.
Cette découverte a été la clé de toute mon implication en tant qu’actrice en abordant la danse. Cette approche m’a libérée de l’idée de « danser », je n’avais pas à chercher à l’extérieur de moi, mais à créer un mouvement à partir de mon état intérieur. Ce n’était pas « la perfection » que je visais et – qui par ailleurs m’aurait été impossible à acquérir en 6 mois – mais l’intégrité de mon mouvement. Akram a pu vivre, lui aussi, en créant à partir d’improvisations, des mouvements liés à son histoire, aux sensations de son enfance. Il a eu le désir non seulement d’explorer mais aussi d’exposer certaines parties de lui, comme jamais il ne l’avait fait auparavant.

Su-Man Hsu est une ancienne danseuse de Anne Teresa De Keersmaeker. Elle a été notre directrice des répétitions du début jusqu’à la fin de la créa-tion de notre spectacle et nous a accompagnés en tournée. Elle a été aussi mon entraineuse fidèle et généreuse. Elle a été notre boussole, notre regard extérieur à bien des moments. Elle savait tirer la sonnette d’alarme quand le temps pressait. La présence de Su-Man a été souvent joyeuse, elle nous a apporté une légèreté, un encouragement constant, une vitalité. On pouvait toujours compter sur elle. Elle a été un moteur formidable pour notre création et pour ma transformation physique. Su-Man a eu la vision de cette rencontre, certainement parce qu’elle s’est elle-même formée très tard comme danseuse à Taïwan alors qu’elle vivait dans un petit village entouré de rizières. Elle savait que l’on peut se transformer et arriver à des résultats que l’on ne soupçonne pas si on y croit.

L’idée du film

C’est en sortant de scène du théâtre Bam de New-York en 2009, après une représentation d’IN-I, à un mois de la fin de la tournée, que j’ai vu Robert Re-dford attendre devant la porte de ma loge. Quelle n’a pas été ma surprise… Arrivée devant lui, il m’a littéralement poussée dans ma loge en fermant la porte derrière lui, le doigt pointé vers mon visage, il m’a répété avec force et conviction : « Vous devez faire un film de ce spectacle ! Vous devez faire un film de ce spectacle !… ». Je me rappelle avoir répondu : « Oui, oui, oui… » à chacune de ses incantations, sans avoir aucune idée de comment faire.
C’est alors que j’ai demandé à Marion Stalens, ma sœur, qui nous avait filmés pendant les répétitions, de venir avec sa caméra tourner les 7 dernières représentations à Paris. J’avais la conviction que j’en ferais un film un jour, mais sans savoir quand ni comment.
Les années qui ont suivi, j’ai beaucoup travaillé comme actrice, ne sachant comment m’échapper au tourbillon pour réaliser ce film. En mai 2023, j’ai eu la chance de rencontrer une productrice (Solène Léger) et un financier (Ola Strøm) qui m’ont demandé si j’avais un projet en tête, je leur ai pro-posé de m’accompagner sur ce projet de réalisation.

Période de montage

J’avais environ 200 heures de rushes tournés. Je pensais essentiellement utiliser les cassettes de la caméra de travail que j’avais récupérée après la tournée, mais les images de ma sœur, Marion Stalens, ont été la véritable matière avec laquelle j’ai pu faire mon film La forme chronologique du montage m’a semblée naturelle pour suivre l’évolution de notre travail. J’ai fait le choix de ne pas enregistrer de voix off explicative – elle existe brièvement au dé-but du film pour lancer les répétitions. J’ai voulu « lâcher » le spectateur dans la salle de répétition avec nous, pour qu’il puisse vivre le déroulement du film comme nous l’avons vécu au cours des ré-pétitions : avec ses moments de flous, de questionnements, sans toujours savoir où nous allions, un peu comme un bateau dans le brouillard qui ne voit pas encore la terre ferme, mais qui la sent, peu à peu la devine, et soudain avec surprise, voit sur-gir au loin l’horizon de formes qui se créent.

Le spectateur créateur

J’avais envie que le spectateur abandonne sa partie rationnelle de l’entendement, et approche par ses sens, son imagination, à l’aide de l’étonnement, une zone créative afin qu’il puisse jouir d’un développement qui se forme en lui et devant lui. En nous propose d’aiguiser la fine pointe de l’artiste en chacun de nous, et de constater qu’au cours de nos recherches, nous nous trompons, nous sommes parfois ridicules, fragiles, joyeux, en doute, parfois en conflit, que cette mise en abîme rend tout possible, que la peur peut se retourner comme une crêpe !

Revoir le passé

En redécouvrant les rushes de nos répétitions seize ans après les avoir vécues, j’ai redécouvert l’intensité du travail bien sûr, le feu de nos désirs, d’y être allés, de ne pas avoir eu peur d’être débutants, etc. J’ai redécouvert aussi la joie que nous avions partagée et l’ambition vertigineuse que nous avons eue, de nous jeter à l’eau avec le risque de ne pas savoir nager. Nous avions accepté d’être perdus pour un temps, de vivre une rencontre qui nous a fait revisiter l’humilité à travers une épreuve.

Être filmés

Alors que l’échéance du spectacle arrivait, la tension des dernières semaines nous avait permis d’ignorer totalement la présence de la caméra de Marion Stalens. C’était le spectacle avant tout. Les visages devenaient plus transparents, les cernes se creusaient, le stress mêlé d’excitation s’intensifiait. À la fin de ces six mois, alors qu’Akram et moi gagnions en fraternité, à la veille de notre première représentation, se lit peu à peu une solitude qui fait presque sentir l’absurdité d’un tel acharnement. Même si on compte sur son partenaire, sur la force de ces 6 mois de recherches et de décisions communes, l’énormité d’un tel pari ébranle.

Les rushes de Marion Stalens

J’ai réalisé ce film grâce aux rushes que la réalisatrice Marion Stalens, ma sœur, m’a permis d’utiliser. Marion est venue dans notre salle de répétition 37 jours pour réaliser ses deux films, L’actrice et le danseur (30mn), et Dans les yeux (60mn) en 2008. Après avoir monté ses films, Marion m’a parlé du nombre d’heures de rushes qu’elle n’avait pas pu utiliser par faute de temps et d’espace. C’est avec ses rushes essentiellement que En nous est né, ses belles images m’ont permis de m’approcher des visages, des émotions avec grâce et complicité.

Conclusion

Nous avons tous des désirs enfouis, qui n’ont jamais été réalisés, qui n’ont jamais vus le jour. Ce film est une invitation à croire que tout est possible. On peut peindre, écrire, jouer, composer ou réaliser, cuisiner, n’importe, le rêve est permis, tout rêve est permis, il n’est jamais trop tard. Il suffit d’y croire et de se donner.