Film recommandé

LES SAISONS

Maureen Fazendeiro

Distribution : Norte Distribution

Date de sortie : 25/03/2026

Portugal, France, Espagne, Autriche | 2025 | 1h23

Entremêlant témoignages de travailleurs agricoles et extraits de carnets de terrain d’un couple d’archéologues, images d’archives amateurs et dessins scientifiques, légendes, poèmes et chansons, les Saisons est un voyage à travers l’histoire réelle et inventée d’une région du Portugal, l’Alentejo, et des peuples qui l’ont habitée.

Festival de Locarno 2025 – Concorso Internazionale | Festival de La Roche sur Yon 2025 – Compétition Nouvelles Vagues | Festival Cinéma Méditerranée Montpellier (CINEMED) 2025 – Compétition

LISTA ARTISTIQUE
Acteur.ices Simão Ramalho, Cláudio da Silva, Ana Potra, Manuel Leitão, António Sozinho | Voix Gerti Drassl, Michaela Kaspar, Raphael von Bargen, Toni Slama, António Abel, Simão Romeu

LISTE TECHNIQUE
Réalisation Maureen Fazendeiro | Scénario Maureen Fazendeiro | Directeur·ices de la photographie Robin Fresson, Marta Simões | Montage Telmo Churro, Maureen Fazendeiro |Son Luca Rullo, Xavier Souto, Vasco Pimentel |
Montage son Miguel Martins | Musique Luís J Martins | Décors Melania Freire | Costume Melania Freire | Producteur·ices : Luís Urbano, Sandro Aguilar, Valentina Novati, Beli Martínez, Lukas Valenta Rinner

Maureen Fazendeiro

Maureen Fazendeiro (1989, Créteil – France) est une réalisatrice et scénariste française résidant à Lisbonne. Elle a étudié la littérature, l’art et le cinéma à l’Université Denis Diderot à Paris. Ses courts métrages Motu Maeva (FID 2014) et Soleil Noir (TIFF 2019) ont été montrés dans de nombreux festival internationaux, cinémathèques et musées. Elle partage son temps entre projets individuels et collaborations avec Miguel Gomes comme directrice de casting et scénariste (Grand Tour, prix de la mise en scène Cannes 2024). Ensemble ils ont co-réalisé Journal de Tûoa (Quinzaine des Réalisateurs 2021), sorti en salles au Portugal, en France, aux Etat-Unis, en Italie, en Espagne et au Brésil. Elle travaille actuellement à la post-production d’un long métrage tourné au Portugal, Les Saisons.

FILMOGRAPHIE
2025 – As Estações (Les Saisons)
2025 – Les Habitants (The Inhabitants)
2021 – Diários de Otsoga (Journal de Tûoa) (co-réalisé par Miguel Gomes)
2019 – Sol Negro
2014 – Motu Maeva



L’avis du GNCR

Il faut voir le film de Maureen Fazendeiro comme une carte, dont les contours serait fait de la multiplicité des récits qui la compose. Une carte dont les dessins ne seraient non plus réalisés par un tracé défini, strict et presque autoritaire, mais par un jalon de commentaires et d’images issues de légendes populaires et prises de vues documentaires des habitants d’Alentejo au Portugal. Ainsi, ce sont les légendes orales, les comptines chantées, les souvenirs de luttes pour des terres ou les récits factuels d’archéologues allemands qui dressent les reliefs, les lacs et les forêts. Ces paroles ou textes rapportés sont autant de Saisons que Maureen Fazendeiro s’emploie à unifier pour dessiner son propre point de vue sur le territoire avec son langage : celui de l’image et du son. Et c’est finalement dans ce geste d’une grande poésie, qu’elle brise les lignes pour rendre cette région à celles et ceux qui la conte et la raconte. 

Clément Dussart, délégué général du GNCR


Note de la réalisatrice

Les Saisons est un film archéologique. Il explore les paysages, les voix et les gestes des habitants de l’Alentejo afin de mettre au jour les vestiges d’une histoire commune, marquée par les guerres et les révolutions, la peur et la résistance, la permanence et la métamorphose.

Tout a commencé par un article de journal intitulé :
“Nas antas do Alentejo já se falou alemão” (“Dans les dolmens
de l’Alentejo, on parlait autrefois allemand ”). Des photographies des années 1940 montraient deux archéologues allemands, mari et femme, allongés sur le ventre sous des monuments mégalithiques. Ils s’appelaient Georg et Vera Leisner et, à l’époque, ils menaient des recherches sur les monuments funéraires préhistoriques. Pionniers de l’histoire de l’archéologie portugaise, les Leisner se sont attelés à la tâche de dresser le premier inventaire des monuments mégalithiques de la péninsule ibérique. Ils se sont concentrés sur la période néolithique, en particulier sur le moment où l’Homme est devenu sédentaire et sur les débuts de la transformation
de l’espace en territoire. En 1943, la guerre les a contraints à rester au Portugal, leur maison à Munich ayant été détruite par les bombardements. L’article de journal annonçait la publication des archives complètes du couple, je me suis donc rendue à la bibliothèque pour les consulter. J’y ai trouvé des dizaines de dossiers contenant des carnets de terrain, des photographies, des dessins et des lettres. J’ai été particulièrement frappée par leur correspondance avec des amis et des collègues qui décrivaient les bombardements alliés sur les villes allemandes. Cela me donnait le vertige de penser qu’au moment même où les Leisner travaillaient sur les monuments funéraires des débuts de la civilisation européenne, le continent était ravagé et traversait l’une des pires crises de l’histoire de l’humanité.

Je me suis rendue dans l’Alentejo pour suivre les traces des Leisner, visiter les dolmens et découvrir par moi-même les paysages de la région. Je voulais trouver un moyen de réunir
dans un même plan le présent, le passé récent du XXe siècle et le passé lointain de la préhistoire européenne. En bref, je voulais voir comment réaliser un film sur l’archéologie, non pas au sens scientifique, mais au sens formel, et explorer comment le cinéma peut voyager à travers différentes strates du temps et de la mémoire à partir d’un seul et même lieu. Au cours de mon voyage dans la région, j’ai rencontré ses habitants : archéologues, bergers, apiculteurs, poètes et ouvriers agricoles issus de l’époque des grands domaines de la dictature. J’ai passé du temps avec eux et les ai écoutés me raconter leurs souvenirs, leurs imaginations et les histoires imprimées dans le paysage. Peu à peu, un territoire a pris forme. Ce film dépeint ce paysage changeant, transformé par les gens, par ce qu’ils ont construit et par ce qui a été détruit, et à travers leur expérience et leur imagination.


Entretien avec Maureen Fazendeiro

Le film présente des séquences ethnographiques, des plans de paysages et des mises en scène inspirées de contes locaux, avec des figurants en costume. Vouliez-vous dès le départ travailler à la fois sur la fiction et le documentaire dans le même film, ou cette idée vous est-elle venue au fur et à mesure que vous recueilliez des histoires ?

Mon point de départ était du matériel scientifique destiné à l’analyse, à la classification et à la comparaison : dessins, mesures, photographies, cartes et notes de terrain qui m’ont aidé à comprendre les méthodes de travail des Leisner et leur découverte de la région. L’une des premières choses qu’ils ont faites a été de demander aux gens dans les champs où ils pouvaient trouver de grosses pierres. Dans la première moitié du XXe siècle, contrairement à aujourd’hui, beaucoup de gens travaillaient dans les champs, car la région était le grenier du Portugal. Les dolmens étaient souvent appelés « maisons des Maures » et étaient à l’origine d’histoires et de légendes mettant en scène une « Maure enchantée », parfois mi-femme, mi-serpent, qui testait le courage des personnes qu’elle rencontrait ou promettait des trésors en échange d’un service avant de disparaître. Je savais donc que j’allais réunir un univers scientifique et un univers mythologique. Nous avons produit le film sous forme de documentaire, mais l’idée que j’avais dès le départ était de documenter l’imaginaire.

Comment avez-vous rencontré les personnes et choisi les personnages qui apparaissent dans le film ?

Au début, j’ai passé beaucoup de temps avec les archéologues sur le terrain. Un jour, l’un d’eux m’a emmenée à Monte das Cortes, où la famille Ramalho élève des chèvres serpentines, une race indigène. Monte das Cortes est un lieu habité par des moines depuis le Moyen Âge et extrêmement bien préservé. C’est là que j’ai rencontré António, le berger du film, et le jeune Simão, qui était encore un enfant lors de ma première visite. Nous avons commencé avec une toute petite équipe à filmer António au travail, en utilisant une sorte de méthode de réalisation anthropologique. Mais au fur et à mesure de mes visites, j’ai pu introduire d’autres idées, comme la construction de la cabane avec son frère, inspirée de celle que leur père utilisait quand ils étaient enfants. Et puis, après deux ans, António, qui n’était pas très bavard, m’a finalement raconté la légende que j’ai ensuite mise en scène avec Simão. La jeune Maure enchantée, Ana Potra, est la petite-fille de Zico, l’homme qui raconte l’histoire de Charro assis à table avec ses amis. Zico avait accompagné les archéologues en tant que chauffeur pendant leurs fouilles et, à partir de leurs conversations, il avait créé sa propre chronologie et sa propre mythologie. C’est grâce à lui que j’ai rencontré Manuel Pisco, le poète populaire qui récite le poème dédié à Charro. Quant à Charro, il m’a semblé tout à fait évident que, contrairement à tous les autres, il devait être interprété par un acteur professionnel. Claúdio da Silva est très doué pour le texte et la parole, c’était donc un peu un pari de l’inviter pour le rôle, car Charro ne parle pas.

Le film comprend des chansons, des poèmes et des narrations hors champ. Comment avez-vous intégré tout ce matériel pendant le processus d’écriture ?

L’idée de partager l’écriture a été très importante tout au long du processus. Le poème dédié à Charro, par exemple, n’existait pas. J’ai demandé au poète Manuel Pisco de l’écrire pour le film, en s’inspirant de ce qu’il savait de l’histoire, qui me semble très liée à la dictature même si elle ne se déroule pas directement pendant cette période. Avec les enfants qui visitent la grotte et jouent près du dolmen, j’ai d’abord organisé un atelier d’écriture. Le matin, nous visitions un site archéologique ou écoutions des histoires. Puis, l’après-midi, nous discutions de ce que nous avions vu, isolions les éléments qui nous avaient marqués et travaillions collectivement à l’écriture d’une légende. C’était chaotique et joyeux. Quand je suis revenue quelques mois plus tard pour tourner, certains enfants ne pouvaient plus participer, nous avons donc constitué un nouveau groupe. Je leur ai donné la légende qui avait été écrite pendant l’atelier et j’ai demandé à chacun d’entre eux de me raconter sa propre version à partir du texte. L’un des enregistrements figure dans le film ; c’est l’histoire du berger qui revient pendant trois nuits au dolmen où la Maure enchantée lui était apparue.

Après avoir découvert les archives Leisner et mené vos recherches sur leurs traces dans l’Alentejo, comment avez-vous réussi à tisser ensemble toutes les histoires qui vous ont été racontées et toutes ces périodes historiques ?

Lorsque j’écrivais, le film avait une structure basée sur les quatre saisons, d’où son titre, et nous remontions le temps à chaque saison. Nous commencions dans le présent, pendant l’été, avec les enfants, l’automne était consacré à la Révolution des œillets et aux ouvriers agricoles, puis en hiver, nous évoquions la vie et l’œuvre des Leisner. Enfin, le printemps présentait une légende immémoriale dans laquelle revenaient des éléments des saisons précédentes. Le processus s’est transformé en une sorte de fouille extrêmement organisée. Mais l’une des choses que j’ai apprises des archéologues, c’est que les sites archéologiques contiennent souvent des traces d’époques qui se chevauchent, parfois avec des intervalles de plusieurs centaines d’années d’abandon avant d’être redécouverts, réutilisés ou même transformés… Nous avons plus ou moins organisé le tournage selon cette structure, sur quatre saisons, pendant une période de deux ans et demi. Au final, lors du montage, il s’est avéré beaucoup plus intéressant de travailler avec l’idée d’un cycle, de tout mélanger et d’essayer d’établir des liens souterrains. Je reviens souvent à Sebald, dont l’écriture suit une logique associative qui traverse les événements historiques, sans aucune exigence de chronologie ou de relation directe entre les événements.

Le film présente des images d’archives des années 70 montrant des ouvriers agricoles labourant les champs. D’où cela vient-il, est-ce lié à la Révolution des œillets ?

Dans cette région agricole, les terres appartenaient (et appartiennent encore aujourd’hui) à quelques familles qui possèdent de grands domaines appelés « herdades » où elles récoltent le liège, élèvent du bétail et cultivent du blé. La plupart des travailleurs étaient complètement exploités, même les enfants travaillaient de l’aube au coucher du soleil. Au début des années 1960, la dictature a commencé à s’affaiblir et le Parti communiste a commencé à organiser la résistance. Les militants ont réussi à diffuser l’idée que les gens devaient se battre pour obtenir une journée de travail de 8 heures. Puis, le 25 avril 1974, la dictature a été renversée et les ouvriers agricoles ont commencé à occuper les domaines avec pour slogan « la terre appartient à ceux qui la travaillent ». Ils ont expulsé les propriétaires et formé des coopératives dans toute la région. La saia, une chanson populaire chantée par les femmes que nous voyons dans la cour, évoque cette période de réforme agraire. Au cours de mes recherches, j’ai rencontré Manuel Canelas, un cinéphile qui était parti étudier à Lisbonne et qui était revenu dans l’Alentejo juste après la Révolution. Il avait filmé son village et le travail de la coopérative avec une caméra et des pellicules qui lui avaient été données par une organisation créée pendant la révolution pour soutenir les initiatives des jeunes. Faute de moyens, il n’avait jamais fait développer les images. Il m’a donné des dizaines de bobines de film noir et blanc 16 mm datant de 1975-1976. Si le film ressemble à un tableau craquelé, c’est parce qu’il est resté longtemps dans un grenier avant d’être développé !

Et qu’en est-il des dessins et des animations inclus dans le film ?

Les archives Leisner contenaient des milliers de croquis et de dessins. Vera Leisner a reproduit sur papier calque les vestiges trouvés dans les dolmens, en particulier les « plaques de schiste gravées », des artefacts en pierre fabriqués à partir de schiste, spécifiques à la région et présents dans des centaines de sites funéraires communaux. La fragilité de la pierre permettait de la tailler en formes anthropomorphiques (têtes et corps) et de la graver de lignes et de formes géométriques. Certains archéologues, qui pensent que les lignes correspondent à une place dans la lignée du clan, les interprètent comme les premiers documents d’identité de l’humanité. Le cinéaste expérimental Siegfried Fruhauf a créé ce collage rythmique qui se superpose aux photographies que nous avons prises des dessins trouvés dans les archives.