Dans un village de pêcheurs au cœur des Cornouailles, la pêche se fait de plus en plus rare au profit d’une activité touristique grandissante. Martin Ward, est un pêcheur sans bateau, son frère ayant transformé celui de leur père à des fins touristiques. Après la vente de leur maison familiale à de riches londoniens qui n’y passent que leurs vacances, Martin lutte pour conserver une place au sein de son village.
Co-soutenu avec l’ACID
Liste artistique
Edward Rowe Martin Ward • Mary Woodvine Sandra Leigh • Steven Ward Giles King • Tim Leigh Simon Shepherd
Liste technique
Réalisation et scénario Mark Jenkin



Mark Jenkin
Mark Jenkin est un réalisateur basé à l’ouest des Cornouailles. Son style cinématographique unique le conduit à être également directeur de la photographie et monteur. Son long métrage Bait, présenté dans la sélection Forum à la Berlinale en 2019, remporte le BAFTA du meilleur premier film et est un important succès critique et au box-office en Angleterre. Parmi ses autres films, on peut noter le moyen métrage Bronco’s House et les courts métrages Vertical Shapes in a Horizontal Landscape et Hard, Cracked the Wind. En 2022, son long métrage Enys Men qui explore le genre du folk horror est sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes. Avec Rose of Nevada, sélectionné dans la section Horizonti de la Mostra de Venise en 2025, il poursuit son exploration d’un cinéma ancré dans sa région natale.
Filmographie
Longs métrages
2025 – Rose of Nevada
2022 – Enys Men
2019 – Bait
2011 – Happy Christmas
2007 – The Midnight Drives
2004 – The Rabbit
2002 – Golden Burn
Moyens et courts métrages
2025 – I Saw the Face of God in the Jet Wash
2023 – A Dog Called Discord
2022 – 29 Hour Long Birthday
2018 – Hard, Cracked the Wind
2018 – David Bowie Is Dead
2018 – Vertical Shapes in a Horizontal Landscape
2017 – Tomato
2017 – The Road to Zennor
2016 – The Essential Cornishman
2016 – Dear Marianne
2016 –Enough to Fill Up an Egg Cup
2015 – Bronco’s House
2013 – Cape Cornwall Calling / All the White Horses
2010 – Last Post
2009 – Aurora’s Kiss
2003 – The Man Who Needed a Traffic Light
L’avis du GNCR
Réalisé trois ans avant Enys Men, on retrouve dans Bait le goût de Mark Jenkin pour la pellicule, ses textures et les expérimentations formelles. Même si bien plus narratif ici, l’aspect formaliste de son cinéma porte toujours en lui le discours du film : une esthétique très proche du cinéma direct des années 50 et 60 coince les personnages dans un passé qui habite constamment cette communauté en totale mutation. Il fait d’une intrigue très simple un western social étouffant, porté par des acteurs et des actrices extrêmement charismatiques. Définitivement un cinéaste à suivre !
Loïc Rieunier, délégué général de l’ACOR – Association des cinémas de l’ouest pour la recherche
Note d’intention de Mark Jenkin
J’ai toujours eu envie de faire un film sur l’industrie de la pêche. En 16 mm, en noir et blanc, sale, granuleux, des visages, des mains au travail, des bords rugueux, des défauts de toutes sortes, rude, tangible, vrai. Dans cette région du globe, la pêche marche main dans la main avec le tourisme. Ils coexistent depuis des générations, tel un couple improbable, interdépendant. Mais dans le contexte actuel d’austérité et d’incertitude, cette histoire est vite devenue une affaire de nantis et de démunis. Pas une histoire en noir et blanc, mais évoluant dans des zones grises. Juste sous la surface de l’Atlantique assoupi qui se blottit sur lui-même dans le port « pittoresque ». Prenez garde : une grande marée envahissante peut souvent succéder à des eaux très basses. C’est un endroit où le tourisme est considéré favorablement et où les résidences secondaires sont un problème, mais les deux ne se mélangent jamais, ne sont pas tenus comme participant de la même chose. Un endroit où les pêcheurs n’ont pas voix au chapitre tandis que les nouveaux venus crient pour se faire entendre de leur toute récente communauté, où les usages anciens et nouveaux entrent en conflit. Mais où, en fin de compte, on manipule tout le monde, où on ment à tout le monde, où la plupart des gens ont de bonnes intentions, mais où chacun est persuadé d’avoir besoin d’un peu de ce que l’autre possède, que ce soit en matière d’argent, de respect, de sentiment d’appartenance, de paix, d’avenir.
Même dans un vieux village côtier de Cornouailles il faut que le temps progresse. Les façons de faire traditionnelles sont remplacées par de nouvelles espérances. Le changement est inévitable, inéluctable et même bienvenu. Mais tandis que se profile un futur radieux, qui pense à ce qui est en train de se perdre, d’être oublié et, finalement, regretté ? C’est là que se rencontrent pour moi la forme et le contenu.
Mark Jenkin
Réflexions
Mark Jenkin a trouvé son inspiration dans son comté natal de Cornouailles : avec des histoires de jeunes nouveaux venus (Golden Burn en 2002) et de familles séparées (The Midnight Drives, 2007) ainsi que dans son documentaire ( The Lobsterman, 2001, sur l’auteur dramatique de Cornouailles Nicke Darke, son cinéma montre avec beaucoup de lucidité la façon dont le tourisme a déplacé et restructuré la communauté ouvrière des régions côtières de Grande-Bretagne. Ces tensions explosent dans Bait, où le protagoniste, un pêcheur nommé Martin voue un ressentiment palpable à l’égard des estivants Londoniens qui ont acheté sa maison natale et l’ont chassé de son village. Par ailleurs, il doit absolument économiser assez d’argent pour acheter un nouveau bateau, car son frère Steven s’est approprié celui qu’ils avaient en commun, pour emmener des jeunes en goguette faire des promenades en mer. Martin engrange livres et pennies dans une boite de biscuits en fer et, afin de pouvoir tout juste subsister, il pêche à la main, avec l’aide son neveu, en étalant à grand peine sur le rivage de grands filets qui ramènent des prises aléatoires. Tourné en noir et blanc et en 16 mm, ce film aux lignes nettes et à l’esthétique austère isole Martin au sein d’un travail manuel extrêmement rude. Mais Jenkin met aussi en relief la force psychologique de Martin à l’aide d’une bande son hyperréaliste – un écho percutant donnant l’impression de provenir de sous la mer – et d’un montage disjoint, rappelant la terreur post-traumatique de Nicolas Roeg. Développé manuellement dans une vieille cuve de rembobinage en bakélite, Bait est plein d’irrégularités et de taches qui confèrent à l’histoire un aspect corrodé tout en soulignant la mortalité et la matérialité du medium. C’est une texture qui convient à l’histoire d’un pêcheur luttant contre le changement et s’accrochant obstinément à une vie menacée d’érosion.
Chloé Lizotte, Film Comment, 2019