Fuyant un passé trouble, Laura se réfugie à Entroncamento pour reconstruire sa vie et se lie à une jeunesse désabusée pas si différente d’elle. Un travail honnête peut-il rivaliser avec l’appel du crime ? Violence, malchance, cupidité et loyauté règnent dans les rues — chacun veut une vie meilleure.
Co-soutenu avec l’ACID
Liste artistique
Ana Vilaça Laura | Cleo Diára Nádia | Henrique Barbosa Virgílio (Gilinho) | Rafael Morais Matreno | Tiago Costa Fama | Sérgio Coragem Bruno | André Simões Kadima
Liste technique
Réalisation Pedro Cabeleira | Scénario Diogo Figueira, Pedro Cabeleira | Image Leonor Teles | Son Bernardo Theriaga | Mixage Tiago Raposinho | Costumes Andrea Azevedo | Maquillage, coiffure et habillage Francisca Sobral | Montage Pedro Cabeleira | Montage additionnel : Joana Góis, Perrine Bekaert | Montage son : Joana Niza Braga C.A.S. | Producteurs Abel Ribeiro Chaves, Vasco Esteves (Sociedade Óptica Técnica) & Edyta Janczak-Hiriart (Kometa Films) | Avec le soutien de : ICA – Instituto do Cinema e do Audiovisual, RTP – Rádio e Televisão de Portugal, Município do Entroncamento et Région Île-de-France



Pedro Cabeleira
Né en 1992, Pedro Cabeleira est diplômé de l’École Supérieure de Théâtre et de Cinéma de Lisbonne. Son premier long métrage, Damned Summer, a reçu une mention spéciale du jury au festival de Locarno en 2017 et a été sélectionné par des festivals du monde entier, de Mar del Plata à l’Acid Trip de Cannes, en passant par Turin. Son court métrage By Flávio, a été présenté à la Berlinale 2022 et a remporté le Prix Sophia de l’Académie Portugaise du Film en tant que meilleur court métrage de fiction. Entroncamento est son deuxième long métrage, filmé dans sa ville natale. Il a réalisé sa première mondiale à l’Acid Cannes 2025.
Filmographie
2025 – Entroncamento
2022 – By Flávio (court métrage)
2019 – Filomena (court métrage)
2017 – Verão Danado
2013 – Estranhamento (moyen métrage)
L’avis du GNCR
Pedro Cabeleira, Pedro Pinho… Une communauté de cinéastes équivalente à celle d’El Pampero en Argentine est-elle en train d’émerger au Portugal ? La joie de retrouver Cleo Diara et Sergio Coragem, les deux bombes découvertes dans Le Rire et le Couteau, n’est pas le seul plaisir que provoque la vision d’Entroncamento, sublime film noir tourné dans ce quartier hallucinant des faubourgs de Lisbonne qui donne son titre au film de Pedro Cabeleira. Les amateurs de (bonnes) séries, feront forcément le lien entre le film et The Wire, la mythique série de David Simon. Ils y reconnaîtront cette volonté très politique de se plonger au cœur des communautés les plus précaires par le prisme du trafic de drogue. Mais si ce sont des drogues dures qui circulaient à Baltimore, c’est plutôt le shit qui est ici le moteur de l’économie. Consommateurs différents et qui impriment au film un rythme plus indolent, ce qui n’en rend les trouées de violence que plus frappantes. Irrigué par une puissance documentaire très aiguisée, Entroncamento construit une dramaturgie très subtile et fait émerger un incroyable personnage féminin (Ana Vilaça, une révélation), tout d’abord à la marge, puis au centre du jeu. Une petite sœur de Snoop… mais qui prend en main son destin de manière beaucoup plus maline.
Séverine Rocaboy, directrice-programmatrice du cinéma Les Toiles, Saint-Gratien
Entretien avec Pedro Cabeleira
À l’origine du film, il y a cette ville portugaise qui lui donne son nom. Qu’a-t-elle de si particulier ?
C’est la ville où j’ai grandi. L’une des plus petites villes du pays, mais densément peuplée, créée pour accueillir les ouvriers qui travaillaient sur la voie ferrée. C’est une ville-dortoir où il n’y a malheureusement pas grand-chose à faire et peu d’opportunités, et dans laquelle on retrouve des mentalités assez conservatrices, misogynes… Ces dernières années, le coût de la vie à Lisbonne a tellement augmenté que beaucoup de gens vivant en banlieue sont venus s’installer à Entroncamento. Par conséquent, il y a eu de nombreuses tensions entre les habitants d’Entroncamento et les nouvelles communautés qui sont arrivées. Ce fut d’ailleurs la première municipalité du Portugal à passer officiellement à l’extrême-droite cette année…
Avez-vous imaginé cette ville comme un personnage à part entière ?
Tout à fait. Même si le film s’attarde sur les personnages davantage que sur les paysages urbains, Entroncamento en est selon moi le personnage central. C’est la mosaïque de toutes ces personnes et de leurs spécificités qui permet de dresser un portrait de cette ville.
La comédienne Ana Vilaça incarne Laura, véritable héroïne de western moderne, qui revient à Entroncamento et va devoir se battre pour faire sa place dans le business de la drogue… pourquoi avoir centré le film autour d’un personnage féminin ?
Dans les premières versions du scénario, le personnage de Laura devait être un jeune homme qui retrouvait ses anciens amis et redécouvrait la ville. Mais selon moi, cela empêchait de déconstruire la masculinité toxique inhérente à Entroncamento. Tous les garçons qu’on y croise essaient de prouver qu’ils sont des hommes… et tous les hommes se comportent de façon très immature ! Je me suis dit qu’il serait intéressant, au lieu d’imaginer un personnage masculin qui connaisse bien la ville, d’avoir un personnage féminin qui vienne de l’extérieur. Un peu comme dans Yojimbo d’Akira Kurosawa ou comme L’homme sans nom que l’on retrouve dans La Trilogie du Dollar de Sergio Leone : une personne qui débarque dans une communauté pour en changer les dynamiques. J’ai donc modifié le scénario en cours de route pour que le point de vue du personnage principal devienne le point de vue d’une femme. J’ai pensé que cela rendrait l’histoire plus riche, qu’ainsi Laura aurait toujours une longueur d’avance, et que face à elle les hommes auraient l’air de petits garçons voulant jouer aux gangsters, obligés de déconstruire leur hyper-masculinité. Bien que ce soit un personnage fictionnel, j’ai travaillé avec des habitants d’Entroncamento pour m’assurer qu’il soit aussi réaliste que les autres : il était important pour moi que personne, en voyant le film et le personnage de Laura, ne puisse remettre en cause leur crédibilité.
Comment s’est déroulé le tournage à Entroncamento ?
Avec beaucoup d’improvisation ! J’aime travailler de la sorte. Le scénario était composé de blocs de séquences, que nous avons gardés en tête lors du tournage, mais lors de la post-production j’ai finalement recomposé tout le puzzle narratif, pas mal de choses ont été changées en cours de route. Nous avons tourné directement dans les quartiers d’Entroncamento, avec des acteurs professionnels et non-professionnels, en improvisant sur la base de ce qui avait été écrit.
Certains acteurs sont en effet non-professionnels, comment les avez-vous rencontrés ?
J’en connaissais la plupart depuis très longtemps ! En revanche, trouver l’acteur qui allait jouer Gilinho a été la partie du casting la plus exigeante. Gilinho est un personnage gitan qui sort avec une femme noire, or la communauté gitane portugaise est encore extrêmement attachée aux traditions. Je savais qu’il serait compliqué de trouver un acteur qui accepte de jouer ce rôle. Et puis, il y a encore très peu d’acteurs professionnels gitans au Portugal. Mais après un long casting à travers le pays et au sein de la communauté gitane, nous avons réussi à trouver Henrique Barbosa qui, avec courage et talent, a endossé le rôle de Gilinho, son premier au cinéma.
Certaines scènes se sont-elles avérées difficiles à tourner dans ce contexte si particulier ?
Oui, certaines scènes ont été compliquées à faire, principalement à cause des préjugés des habitants d’Entroncamento sur la communauté gitane. A plusieurs reprises, nous avons dû cacher que les personnages et les acteurs étaient gitans pour obtenir une autorisation de tournage.
Les personnages sont tous.tes à un carrefour de leur existence, mais ils semblent faire systématiquement les mauvais choix…
Ils sont surtout très malchanceux. Je pense que le personnage qui représente le mieux cette idée est Matreno – interprété par Rafael Morais, le dealer toujours accompagné de son chien. On croise souvent ce genre de personnes sans perspective d’avenir à Entroncamento, qui cherchent à impressionner les autres hommes, se comportent de façon impulsive, et prennent de mauvaises décisions. A l’inverse, vous avez le personnage de Laura, plus sage que les autres, et qui s’en sortira le mieux.
La sororité est montrée comme une façon de survivre pour les femmes d’Entroncamento, qu’est-ce que vous souhaitiez exprimer par là ?
Entroncamento est profondément misogyne, et plus on s’enfonce dans ce petit milieu criminel, plus il devient hostile aux femmes. Ainsi, Nádia et Laura, deux personnages très forts, font face à de nombreux obstacles tout au long du film, étant exclues ou traitées avec paternalisme parce qu’elles sont des femmes. Il est donc évident dès le début que la seule manière de s’extraire de ce système oppressif sera de conclure un pacte tacite qui durera jusqu’à la scène finale, lorsqu’elles trouvent enfin une solution. Elles sont aussi deux personnes très seules, qui comprennent parfaitement la solitude de l’autre.
Entroncamento s’apparente à un film choral, pourquoi avoir choisi une telle structure scénaristique ?
Dépeindre une communauté ne peut pas se faire au travers d’une seule personne. J’avais pour référence les livres de David Foster Wallace ou Thomas Pynchon, qui ont une narration très libre : on suit un personnage pendant un chapitre puis un autre au cours du chapitre suivant, sans qu’il y ait de fin définie. Je voulais donner l’impression au spectateur de ne jamais savoir ce qui allait advenir, quel personnage on retrouverait lors de la scène suivante. Certaines trajectoires dans le film n’ont pas de résolution, et c’était voulu ainsi !
La drogue et les trafics semblent être les points communs entre les différents personnages. Pourquoi ce sujet vous intéressait-il ?
J’ai toujours aimé les films de gangsters. Je crois qu’il y a une fascination chez bon nombre de cinéastes pour la violence des milieux interlopes, quitte à parfois la romantiser. Lorsque j’ai eu l’idée de réaliser Entroncamento après mon premier film Verao Danao, j’avais 25 ans. J’avais donc un accès direct aux gens d’Entroncamento de mon âge et à leur façon de vivre, il m’était facile de dépeindre cette jeune génération. J’ai voulu faire un film de gangster très portugais.
La mise en scène évoque parfois le documentaire, vous optez pour des cadrages très serrés sur les visages, des lumières naturelles…
Lorsque je réalise, je ne pense pas au genre de film que je suis en train de faire, je réfléchis scène par scène, tout en cherchant à garder une cohérence esthétique. Je ne voudrais pas qu’on ait l’impression de voir des films différents en passant d’une scène à l’autre. J’ai poussé la direction d’acteurs vers le film de gangster, mais je désirais aussi apporter une patte très réaliste, proche du documentaire. Je voulais aussi conserver le côté cinéma guérilla de Verão Danado, mon premier film. C’était également un film choral à petit budget, assez punk, qui s’intéressait à la jeunesse lisboète. J’ai imaginé Entroncamento comme un contrechamp de ce premier long, mais avec les même choix techniques. Nous avons donc filmé caméra à l’épaule, avec un éclairage tamisé et beaucoup d’improvisation.
Le film a également un côté film noir urbain qui évoque le cinéma de Jacques Audiard… quelles références aviez-vous en tête ?
Ce n’était pas une référence consciente mais j’adore le film d’Audiard Un Prophète, il s’agit d’ailleurs de l’un des rares films que j’ai réussi à voir en 35mm. Au Portugal, ce genre de projection est très rare ! En revanche, j’ai découvert lors de la post-production d’Entroncamento le film français Shéhérazade, de Jean-Bernard Marlin, dont les scènes de nuit m’ont énormément impressionné. Je les ai d’ailleurs utilisées comme références pour l’étalonnage des scènes nocturnes. Mais c’est davantage à la littérature que je me réfère, notamment pour le scénario. En ce qui concerne la photographie, j’ai pensé à Cristian Mungiu et à sa façon d’utiliser la caméra : à l’épaule, avec de longs plans fixes… Et avec la chef-opératrice Leonor Teles, on s’est inspirés de la façon qu’à Hou Hsiao-hsien de filmer les voitures dans Goodbye South, Goodbye, avec une caméra assez basse, située au même niveau que la lumière.
La bande-originale du film fait partie intégrante de son atmosphère, comment l’avez-vous pensée ?
La musique est un des aspects du cinéma que je préfère. On en retrouve trois types distincts dans Entroncamento. La musique diégétique, que les personnages écoutent, à savoir du rap, de la techno assez peu sophistiquée, ou les morceaux populaires que l’on entend dans la discothèque. La musique extra-diégétique elle, est plus inattendue. J’ai une immense playlist avec de nombreux artistes que j’apprécie, et pendant le montage, j’ai essayé de superposer différents morceaux aux images pour voir comment ils m’affectaient et créaient une atmosphère particulière, parfois même étrange, pour chaque scène. Enfin, il y a aussi un thème qui accompagne le personnage de Laura : une magnifique pièce pour piano de Debussy, avec des accords puissants et expressifs, qui reflète parfaitement sa personnalité.
Une sorte de fatalité émane du film, qui semble conclure que l’on ne sort jamais vraiment de son milieu social…
Il faut se rendre à l’évidence, échapper à son milieu social est très difficile. J’en discutais récemment avec la comédienne Maria Gil, qui joue la mère de Gilinho dans le film : elle me disait que la pauvreté, le fait que les riches fassent tout pour maintenir les gens dans la précarité, est la pire des agressions. Les personnages de mon film sont issus d’un milieu pauvre, les rares parmi eux à avoir de l’argent n’ont pas pour autant d’influence dans la société, car ils sont dealers. Le film parlent de la façon dont ces classes sociales pauvres sont poussées à se combattre entre elles. Difficile de sortir de son milieu social si l’on croit que d’autres personnes modestes sont la raison de notre pauvreté, au lieu de blâmer les riches. C’est d’ailleurs ce que l’extrême-droite fait le mieux : monter les classes populaires les unes contre les autres. Le film pointe du doigt cette fausse croyance moderne qu’est la méritocratie.
Entroncamento montre un aspect de la société portugaise que l’on ne voit pas fréquemment au cinéma. Avez-vous l’impression d’assister à une évolution des représentations des milieux populaires ?
Oui, ces dernières années il y a eu un certain nombre de courts et de long-métrages sur les banlieues de Lisbonne, et dont la forme hybride se rapprochait du documentaire. Certains auteurs ont proposé une approche des banlieues plus réaliste, tels que Basil da Cunha, Pedro Pinho, Filipa Reis ou João Miller Guerra.
Allez-vous poursuivre votre exploration de la jeunesse portugaise dans vos prochains film ?
Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve, mais je pense qu’il est temps de passer à autre chose. J’ai 33 ans, je suis père d’une fille de 6 ans et ma vie est différente maintenant. Je crois qu’avec Verão Danado, le court-métrage By Flávio et maintenant Entroncamento, j’ai exprimé ce qu’il me fallait pour parler de ma génération et de notre jeunesse. Désormais, j’ai envie d’explorer d’autres formes de cinéma.