Film soutenu

LES ROCHES ROUGES

Bruno Dumont

Distribution : Les Films du Losange

Date de sortie : 23/09/2026

Portugal, France, Italie, Espagne, Qatar | 2026 | 1h30

Sur la Côte d’Azur, deux bandes d’enfants s’affrontent à leur jeu favori : sauter des rochers rouges de la Méditerranée. Géo, 5 ans à peine, découvre le temps d’un été un monde où l’amitié se mêle à la rivalité, et où les premiers élans du cœur deviennent source de tensions.

Festival de Cannes 2025 – Quinzaine des Cinéastes

Liste artistique
Kaylon Lancel Géo | Kelsie Verdeilles Ève | Louise Podolski Manon | Mohamed Coly Rouben | Alessandro Piquera B | Meryl Pires Do

Liste technique
Réalisation et scénario Bruno Dumont | Produit par Joaquim Sapinho, Marta Alves, Fiorella Moretti | Directeur de la photographie Carlos Alfonso Corral | Son Bernat Fortiana | Compositrice Laia Torrents Carulla (Cabosanroque) | Effets Spéciaux Fabrizio Nastasi | Costumes Yara Jerónimo | Montage Bruno Dumont | Coproducteurs Ines Vasiljevic, Stefano Sardo, Albert Serra, Montse Triola, Jean Bréhat, Alejandro Sugich, Roberto Minervini, Denise Ping Lee | Producteurs Exécutifs Jose Manuel Carrera Panizo, Beatriz E. Herrera Bours, Charles Drouin, Montse Triola, Dan Wechsler, Jamal Zeinal-Zade, Dmitry Saltykovsky, Irina Sosnovaya, Anton Kurilchik | Avec la participation de Les Films du Losange | En association avec Arte Kino Productions 22, Cinemage 20, Cofinova 22, Bord Cadre Films, Doha Film Institute | Produit par Rosa Filmes | En coproduction avec Luxbox, Nightswim, Andergraun Films, Tessalit Productions, Pulpa Film LLC, Sula Films, Denapa | Avec le soutien financier de l’Ica-Instituto Do Cinema E Do Audiovisual, FVG Film Commission and PromoTurismoFVG, MIC – Direzione Generale Cinema, Pictanovo, ICEC – Institut Català de les Empreses Culturals | Ventes Internationales Luxbox

Bruno Dumont

Filmographie
2026 Les Roches rouges
2024 L’Empire
2021France
2019Jeanne
2018 Coincoin et les Z’inhumains
2017 Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc
2016 Ma Loute
2014P’tit Quinquin
2013 Camille Claudel 1915
2011Hors Satan
2009Hadewijch
2006 Flandres
2003Twentynine Palms
1999L’Humanité
1997 La Vie de Jésus
1994Marie et Freddy (court-métrage)
1993 Paris (court-métrage)

Les Roches rouges arrive après L’Empire (2024), un film à l’ampleur narrative intergalactique. Qu’est-ce qui vous a poussé vers une telle épure cette fois-ci ?

C’est l’époque qui m’a poussé…. L’ultra transformation de nous tous… (de la culture… du cinéma !…) Tout m’a poussé à ce film ! Aussi, faire un film joyeux, un joyeux film : filmer la joie, la joie de vivre, sans se départir du réel… et pour conjurer le sort ! Filmer quoi alors ? Filmer le commencement, le début de tout ! Avant que cela arrive !…Comment ?… En filmant des enfants ! En filmant les enfants, vous avez bien une petite chance de filmer les premières secondes, les premiers moments, de ce que nous sommes ou d’approchant (et nous reprendre peut-être, ou pas !)… Avec des enfants de 8 à 12 ans, j’avais déjà tourné Pt’it Quinquin, Jeannette et Jeanne – j’avais vu l’entrain qu’ils pouvaient avoir !… Des plus petits allaient peut-être me rapprocher encore, aller plus haut !… Il y avait une chance à courir !

Quelque chose de primitif ?

Ah non, pas primitif non, vraiment pas ! Les Roches rouges filme résolument l’avenir. Et puis, je ne filme même pas là des enfants : je filme l’enfance. Grâce aux petits acteurs, j’essaie filmer cette part d’enfance – de cinq ans à peine – qui, en chacun de nous, brille toute notre vie durant, cette petite conscience guillerette (ou pas) qui demeure en nous jusqu’à notre mort. Conscience qui se voit ainsi vivre, vieillir, se souvenir… Il y a quelque chose en nous qui a toujours 5 ans. Voilà ! J’ai essayé de filmer cela.

Les Roches rouges s’ouvre sur un paysage méditerranéen, inédit dans votre filmographie. Comment le décririez-vous ?

Les bords de la Méditerranée pourraient être ce paysage-là. Celui de notre enfance. Son décor. Il y a là naturellement comme les lumières de l’enfance, ses paysages fort colorés, les bleus, les rouges, les jaunes et les verts phosphorescents de tous les débuts, ceux de cette joie de vivre, qui prélude à l’existence humaine et brille (tant bien que mal, non sans les orages) tout le long de notre vie… J’avais là la lumière éblouissante, la lumière ensoleillée de la vie au temps de l’enfance. Géo en a plein les yeux, il est souvent ébloui. C’était la liberté, comme jamais : une liberté ordinaire de joyeux gamins.

C’est même le titre du film, qui dit à quel point le paysage est important pour vous.

Tout ce j’ai dit précédemment, pour le cinéma, c’est du vent. Oui, parce qu’au cinéma tout doit s’incarner finalement, toutes les intentions et les prétentions doivent se dissoudre et disparaître complètement. On filme toujours des choses pour en filmer d’autres, inaccessibles. Il n’y a pas d’autre moyen. Aussi, reste des enfants qui sautent des roches rouges… Tout travaille, dans le plan, l’air de rien. Le spectateur fait partie de l’ouvrage.

Ce qui saute aux yeux, c’est la grammaire visuelle très affirmée du film sur le plan des couleurs et des jeux d’échelles. C’est ce qui a présidé au choix d’un nouveau chef opérateur, Carlos Alfonso Corral ?

Ce qui a présidé, c’est surtout l’économie dans laquelle le film s’est retrouvé. Le film n’a pas été financé par la France. Il ne correspondait pas aux critères des financements de
l’industrie du cinéma français, c’est contraire à ce qu’elle veut voir. Les financements ont ainsi été trouvés à l’étranger et ce sont eux qui ont décidé de la mise en œuvre de la mise en scène : une équipe de tournage internationale, principalement portugaise,
un opérateur image mexicain, un opérateur son espagnol, une post production italienne… Quelle chance : changer tout, de producteurs, de techniciens, faire table rase… C’était une occasion formidable de renouvellement et inespéré, mais
surtout c’était l’accomplissement d’un film et d’un cinéma si étrangers à la France pour que, et par la force des choses, il devienne mon premier film portugais ! Je suis un cinéaste étranger !

Dans quelles conditions l’avez-vous trouvé ?

Roberto Minervini, coproducteur du film, m’a proposé ses deux opérateurs Carlos et Bernat. J’avais beaucoup aimé leur film. C’était une aubaine. Je n’allais pas être déçu…

Et qu’a permis ce changement d’équipe, selon vous ?

Tourner librement. Faire du cinéma, tout simplement : voir, sauter des rochers, rouler sans casque, sur la voie publique, en auto, en quad, marcher le long d’une voie ferré, être sur les quais dans les gares, voler dans les automobiles… pour de vrai comme pour de faux !… Ici aussi, une liberté comme jamais !… C’était le sujet du film, il n’y avait pas à transiger.

L’un des partis pris les plus forts est le choix du grand angle, qui donne aux cadres une ampleur inhabituelle. Qu’est-ce qui vous plaisait là-dedans ?

Au 20 mm tout est net. Cela correspond bien à l’enfance, à ce regard « grand ouvert ». Il n’y a pas encore cette vue déformée de l’esprit qui défigure irrémédiable la réalité, la grossit, dans des profondeurs de champ faibles… Hormis cette distorsion limite du 20mm quand on s’y approche de trop près. Idem du format 1,66, simple et clair. J’ai choisi avec Carlos la caméra à l’épaule pour être vif, au plus près d’enfants qui ont la bougeotte et ne tiennent pas en place, et puis surtout tourner vite, souvent à la sauvette… Pareil pour le son, avec Bernat : gras, brut, peu mixé, plein de faux direct qui accentuent la vraisemblance quasi documentaire avec des amplitudes parfois démesurées… Et puis le cinéma, ce n’est pas la réalité non plus. C’est beaucoup plus. Il y faut à boire et à manger !

Quelque chose d’extraterrestre, peut-être ?

Difficile à dire, tant il y a dedans des choses contradictoires. Ça monte et ça descend. C’est du temps qui passe. Des hauts et des bas. Ce n’est pas de la clarté, c’est de l’éclaircissement !… Ça ne ressemble à rien et pourtant c’est la vie !… C’est comme sauter des rochers !… Vous regardez les trains qui passent… et c’est un sommet ! Voyez Géo, le monde est à lui !

Les adultes absents, l’univers du film est fait de balbutiements, de regards, de bruits… c’est une radicalité qu’on ne vous avait jamais connue.

C’est l’enfance, oui. Les adultes y sont à peine et apparaissent comme « dérangés », un peu fous, et d’un monde déclinant. Vu d’un enfant, c’est pas faux. Non ?

Parlons des enfants : comment les avez-vous rencontrés ?

J’ai cherché des enfants là où je comptais tourner, dans le Var, entre 2022 et 2023… Au bout de quelques semaines, j’ai rencontré une vingtaine d’enfants dont déjà Kaylon [Géo], Kelsie [Ève] et Mohamed [Rouben], qui avaient trois, quatre et cinq ans à l’époque. Aux essais, je réalisais qu’ils étaient trop petits pour jouer les personnages écrits. Mais, ils s’imposaient aussi par la présence qu’ils avaient naturellement. Une année plus tard (le film était reporté faute d’argent) cela se présentait mieux, nous parvenions à tourner des improvisations et j’assimilais surtout mieux leur tempérament propre pour commencer à les substituer aux caractères des personnages dont ils prenaient le dessus. J’avais à moitié Géo, Eve et Rouben en face de moi ! Puis, Manon, B et Do… C’est un long temps de maturation, et qui se fait avant tout dans mon esprit, non sans une intuition instantanée. L’année suivante, quelque mois avant le tournage, je me suis vu me jeter à l’eau, je leur donnais leur rôle… Un acteur, c’est toujours un risque à courir (il vous le rend par mille !)

Vous avez déjà filmé des enfants, mais dans des rôles où le texte tenait une place importante. Là, c’est l’inverse : il y a plus d’onomatopées que de dialogues à proprement parler. Vous vouliez vous libérer du texte ?

Il y avait besoin d’un rendu quasi documentaire des enfants – celui de l’enfance – que je devais capter d’eux, à partir duquel la fiction proprement dite pouvait s’amorcer. Les enfants y jouaient vite leur rôle. Un mélange d’improvisation et de dialogues qui ficelait les personnages et l’intrigue allègrement. Les enfants jouaient comme personne : jouer, c’est leur monde !

En quoi a consisté le travail concret avec eux, sur le plateau ?

En jouant leurs rôles, ils reçoivent des indications pour se synchroniser entre eux quand ils sont à plusieurs, pour improviser, des directions de regard, des tops pour se mouvoir… Ensuite des indications de jeu proprement dit : intensité de colère, tristesse, crainte, envie etc. C’est une psychologie très rudimentaire de personnage totalement cinématographique sans équivalence avec leur réalité propre. Les personnages joués ont une dimension plus spirituelle qu’humaine dans une composition cinématographique dont les paysages par exemple sont les pendants. Le naturalisme de la bande son par exemple cimente la vraisemblance finale de cette construction.
Le film ne restitue en rien une quelconque réalité sociale ou politique : c’est une représentation, un théâtre qui met au jour des réalités cachées de la nature humaine. Nature humaine dont l’enfance est le berceau.

Géo rappelle physiquement la blondeur et la gouaille du P’tit Quinquin. Qu’est-ce qui vous a plu chez lui ?

Keylon est comme il est et il sait en jouer dans la fiction de son personnage, Géo. C’est un bon acteur. Intrépide et jovial. (J’ai appris durant le tournage que sa famille était originaire du Nord !) Il nage comme pas un. C’est un boute-en-train.

Vous n’hésitez pas à monter les regards caméra de Géo dans le film, qui nous rendent notre regard. Pourquoi ce parti pris ?

C’est comme ça. On avait beau lui dire… (Le spectateur le sait et il le voit bien). Les enfants « parfaits » au cinéma ressemblent toujours à ceux des publicités ou des communications institutionnelles …Ils font froid dans le dos. Géo est authentique, et ça se voit. Y’a pas loin à chercher !

Il y a une violence sourde et pourtant omniprésente dans le film. Comment avez-vous pensé ce que j’appellerais sa dimension sociale ?

La dimension sociale y est ici superficielle… pour voir mieux, disons, la part naturelle et son bouillon. Le social suit. Il est toujours artificiel.

Il y a tout de même une vérité sociale à l’intérieur, non ?

Par contrecoup alors. La vie sociale c’est ce qui compte dans la vie réelle, oui naturellement. Le cinéma y participe en nous éveillant aux réalités de ce que nous sommes… à purger nos passions : il nous humanise, il nous civilise… il contribue à faire de nous des êtres sociaux… Comme tous les arts dignes de ce nom, le cinéma est aux fondations de notre humanité et ainsi de la société qui s’y édifie. Les travers de la vie sociale trouvent toujours leurs causes dans les égarements de la culture qui aura failli à sa vocation libératrice, cathartique.

Dans un entretien pour France Culture (À voix nue, 8 février 2026) vous déclariez : « On
ne commence pas par être simple pour devenir complexe, c’est le contraire. » À ce titre, Les Roches rouges est-il pour vous une forme d’aboutissement ?


Je voulais filmer l’enfance. C’est tout. Simplement, oui. Cette joie de vivre, que j’ai toujours et qui m’habite. Je ne voulais pas la construire, la restaurer… non, je voulais la capter. On y voit le bonheur de vivre, de s’amuser… On y voit l’insouciance. La liberté, surtout. L’amitié, l’amour, la jalousie, la rivalité, la fureur… leur enchevêtrement. Tout y est minuscule, en modèle réduit, tout
est en germination. C’est tout. C’est le commencement et c’est sacré.