Slimane, un vieux routier fatigué et malade, et Smaïn, son rippeur, ont pour mission de convoyer une cargaison au fin fond du Sahara algérien. En route, ils se font violemment agresser et dérober leur camion. Anna, une jeune chercheuse universitaire, et Sofiane, son compagnon de voyage, découvrent bientôt les deux hommes agonisants et leur portent secours…
FIDMarseille 2026 – Film d’ouverture
Liste artistique
Slimane Dazi Slimane | Salim Ameur-Zaïmeche Le patron | Smaïl Ameur-Zaïmeche Smaïn | Améziane Alioui Méziane | Khaled Boucherikha Khaled | Abdou Kedadria Le bandit | Liah O’Prey Anna | Sofiane Saidi Sofiane | Nabil Djedouani Le lieutenant de gendarmerie | Camelia Jordana Fatima
Liste technique
Directeur Scénario, production, réalisation Rabah Ameur-Zaïmeche | Direction de production France Sarah Sobol | Direction de production Algérie Hakim Abdelfettah | Musique Sofiane Saidi | Image Sébastien Cros | Prise de son Hocine Mellal | Décoration Noha Mekesser | Montage Grégoire Pontécaille | Montage son, mixage Nikolas Javelle |Étalonnage Théophile Rausch



Rabah Ameur-Zaïmeche
Né en 1966 en Algérie, Rabah Ameur-Zaïmeche arrive en France en 1968. Il grandit dans la cité des Bosquets à Montfermeil, en Seine-Saint-Denis. Après des études en sciences humaines, il fonde en 1999 la société Sarrazink Productions. Depuis, il a produit et réalisé huit films.
Filmographie
2026 – Route Algéricaine
2023 – Le Gang des Bois du Temple
2019 – Terminal Sud
2015 – Histoire de Judas
2008 – Dernier Maquis
2006 – Bled Number One
2002 – Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ?
Entretien avec Rabah Ameur-Zaïmeche
Où s’est déroulé le tournage de Route algéricaine ?
Nous avons tourné en Algérie, en débutant dans la wilaya de Skikda, ma région d’origine, tout au nord du pays. Nous étions logés pendant quelques jours dans un hôtel au bord de la Méditerranée et avons débuté par le premier plan du film : la ville de Skikda vue des hauteurs, coincée entre les collines et le port, avec ses tankers. Puis nous avons poursuivi dans les entrepôts des entreprises familiales, gérées par mon grand frère Mahfoud. L’accès au garage mécanique, aux bureaux et aux poids-lourds nous étaient offerts. Pour le camion, nous avons choisi le 634. Il nous a beaucoup plu par son bleu électrique et les bâches vert bouteille de sa remorque. Des couleurs qui se démarquent dans l’immensité des étendues que nous allions parcourir.
Une fois les séquences de début achevées, nous avons pris la direction du sud. Nous avons traversé le Constantinois, la région de Batna, et avons dévalé les pentes montagneuses des Aurès pour rejoindre l’oasis de Biskra, véritable porte du désert. Là, nous étions hébergés en ville à l’hôtel les Ziban, le même que pour le tournage de Histoire de Judas, et nous avons été accueillis par l’équipe très chaleureusement, pour ne pas dire fraternellement. A l’intérieur de ce complexe hôtelier dessiné par Fernand Pouillon, nous avons filmé une grande variété de plans, qui ont été par la suite déterminants dans la structure du film. C’était pour nous un studio à part entière. Nous y avons tourné de nombreuses séquences sur ses terrasses, dans ses chambres et même dans ses remises qui ont servi de décor pour la séquence de gendarmerie. Et Sofiane Saidi y a composé la musique du film.
Nous sommes restés à Biskra une dizaine de jours, évoluant en étoile autour de l’oasis. Nous avons bénéficié de ses paysages urbains, de ses terrains-vagues, de son immense oued asséché et de ses routes qui s’enfoncent dans les steppes et les hauts-plateaux. La route de Djemina, par exemple, a été pour nous très précieuse. Elle nous a permis d’avoir des paysages à couper le souffle, avec en toile de fond, l’immensité infinie du désert. Après cette halte riche en trouvailles, il nous fallait reprendre la route. Nous avons gardé le cap et tracé encore et toujours en direction du sud, avalant des centaines de kilomètres d’affilée pour déboucher dans l’oasis de El Menia, là où se trouvent les dunes parmi les plus hautes du monde. A leur pied s’étendent, comme dans un mirage, de vastes étendues d’eau, où viennent se reposer de nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs. Cette oasis regorge de ressources insoupçonnées, étranges et mystérieuses : dans ses profondeurs se cache une gigantesque nappe d’eau fossile, préservée depuis des milliers d’années et qui, aujourd’hui, grâce aux service hydrauliques de l’État algérien, refait surface et transforme une agriculture de subsistance en un rêve démesuré, celui de reverdir le Sahara.
Que signifie pour vous Route algéricaine ? Ou, plus précisément, pouvez-vous nous dire quel espace désigne l’« Algérique »?
La première fois que j’ai entendu ce mot, il sortait de la bouche d’un enfant qui évoquait le pays de ses grands-parents. C’était une invention pleine de malice et de joie, remplie d’humour… Je l’ai conservé dans mes souvenirs. Avec ce néologisme, on trouve une Algérie qui s’ouvre aussi bien à l’Afrique qu’à l’Amérique et ses anciennes civilisations. Route algéricaine est d’abord la traversée de l’Afrique du Nord, de ses rivages jusqu’à ses confins désertiques… Un immense territoire à explorer, où les paysages se perdent à l’horizon, avec de l’air et de grands ciels bleus, comme dans les road-movies américains. Nous y avons découvert un peuple de pionniers, qui se relève des débris des guerres, de la colonisation, de sa brutalité, de ses souffrances, et qui, aujourd’hui, fourmille de partout, se déplace à la vitesse de l’éclair. Tout est à construire, à bâtir… Un Sahara à reverdir ! Le projet est titanesque, et le peuple algérien est animé par ce feu intérieur.
Il s’agit aussi de visiter un pays de rêve, dans lequel une véritable nation s’accomplit. Route algéricaine, c’est l’Algérie avec un rêve d’Amérique en plus. Le travail, le courage, la détermination, la libre entreprise, les innovations, l’émancipation politique et la liberté, tout ça certainement, mais sans la folie prédatrice des Etats-Unis d’Amérique, sur laquelle il y aurait tant à dire… Avec un titre pareil, notre idée était simplement d’exalter l’Algérique comme un pays de liberté. Il n’appartient pas qu’aux Etats-Unis d’avoir de grands espaces, des routes innombrables qui s’étirent à l’infini et sont autant de promesses de trajets initiatiques.
Vous parlez de grands espaces et de trajectoires initiatiques… N’est-ce pas une traversée entre paysages et intériorités qui se joue dans la mise en scène du film ?
Nos intériorités sont déjà des paysages, et parfois aussi vastes que des déserts. D’ailleurs, le Sahara s’est imposé comme un personnage à part entière, de lui-même. Loin d’être un simple décor, le désert devient l’espace d’une expérience où tous les sens sont en alerte, et le temps suspendu… Où la vie palpite de partout ! L’aventure qui structure le film se révèle ainsi être une expérience intérieure, pour laquelle il est inutile de regarder derrière soi. Un voyage en aller simple, sans retour, porté par une mise en scène attentive aux silences, aux mirages et à la lumière.
On retrouve dans ce film un certain nombre d’acteurs de vos films précédents, et de nouvelles figures apparaissent, comme celle de Liah O’Prey et de Camélia Jordana.
Oui, on y retrouve des membres de ma famille. Mon neveu Salim, qui est dans presque tous mes films et joue ici le rôle d’un patron d’une plateforme logistique. Mon cousin Smaïl, qui a joué dans Bled number one le chef des Desperados et dans Histoire de Judas, l’un des Apôtres. Cette fois, il interprète le rôle de Smaïn, un rippeur engagé aux côtés d’un chauffeur routier aguerri mais malade, composé par Slimane Dazi, avec lequel je collabore pour la troisième fois.
Et, en effet, Liah O’Prey et Camélia Jordana sont les nouvelles figures qui impriment Route algéricaine. Nous avions remarqué Liah dans un film où elle interprétait le rôle de Jeanne d’Arc, et sa présence correspondait pleinement à notre personnage d’Anna, une jeune chercheuse en littérature moderne, qui part à la recherche d’un manuscrit perdu d’Isabelle Eberhardt et suit les traces d’une certaine Fatima, une femme mystérieuse et insondable qui vit dans une oasis, ici majestueusement incarnée par Camélia Jordana. Il y a aussi Sofiane Saidi, qui apparaissait déjà dans Le gang des Bois du Temple dans son propre rôle – c’est la deuxième fois que sa musique se pose et rythme nos plans. Et Nabil Djedouani, le Jésus d’Histoire de Judas, qui joue cette fois-ci le rôle d’un officier de gendarmerie. Enfin, il y a de véritables personnages que nous avons découverts sur place, tels Khaled Boucherikha, chauffeur routier, et Ameziane Alioui, paysan et poète. Cette combinaison insolite entre acteurs professionnels, neveu, cousins, chanteur, chanteuse, musiciens et authentiques inconnus, offre une qualité de présence tout à la fois douce, brute et subtile, qui nourrit le film d’élans improvisés et spontanés, et brouille son esthétique purement fictionnelle.
Au fur et à mesure de notre traversée et de ses exigences, chaque acteur habitait de plus en plus naturellement son personnage, jusqu’à s’y confondre… Sous la chaleur accablante, devant l’épuisement et l’adversité, les tempéraments et les personnalités s’aiguisent, parfois se révèlent. À vrai dire, très peu d’entre nous sont réellement faits pour vivre dans le désert et ses mirages. Cela peut générer un certain nombre de quiproquos ou de malentendus qui ne se voient pas dans le film, même s’il en est imprégné.
Avez-vous rencontré des difficultés à financer le film ?
Comme toujours. Nous présentons à chaque fois des dossiers complets, qui sont examinés par des commissions en France, en Algérie et à l’étranger. Parfois on a de la chance, parfois moins… Cette fois-ci nous avons établi une coproduction avec une société algérienne. On n’a pas obtenu les soutiens des chaînes télévisées, qui se contentent de ne pas froisser les susceptibilités de leur direction ou celles, supposées, de leurs téléspectateurs. En revanche, on a réussi à obtenir des subventions internationales. Nous avons remporté celles du Red Sea Fund, du Doha Film Institute et du ministère de la Culture et des arts algérien. In fine, nous avons également gagné l’avance sur recettes après réalisation du CNC.
C’est bien la première fois qu’il y a autant de pays autour d’une de nos productions. En tout, ce sont quatre nations différentes qui sont réunies pour financer le film. L’Algérie, la France, l’Arabie saoudite et le Qatar. Ce sont aussi quatre régimes différents : la république populaire et démocratique algérienne, la république française, le royaume d’Arabie saoudite et enfin l’émirat du Qatar. Quatre régimes qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, qui sont parfois complètement opposés ; mais qui réussissent cette fois-ci à se regrouper autour d’un film qui évoque la passion du désert et ses mirages.
On remarque que l’équipe technique a été un peu plus réduite que dans les films précédents. Cela ne vous a pas gêné ?
Non, au contraire. Cela nous a aidé à être plus mobiles, plus fluides, pour traverser le Sahara. Nous sommes partis de France uniquement avec l’équipe image, le reste du groupe étant composé de techniciens algériens qui nous attendaient déjà à Alger. Nous étions ainsi plus discrets, autonomes, et nous passions inaperçus lorsque nous traversions les steppes et faisions halte dans les oasis, à la rencontre des populations locales. Nous n’avions que très peu de moyens techniques, ni drones, ni grues, et personne ne nous prenait trop au sérieux. Nous étions juste des voyageurs de passage.
Est-ce que vos conditions de tournage ont beaucoup influencé le film ?
Les conditions de tournage influent toujours sur nos films. Pour Route algéricaine, nous étions très sensibles à l’immensité des paysages, au désert et à la route transsaharienne qui le traverse. Nous dépendions du vent, de la chaleur, des tempêtes de sable, comme de la qualité des routes, avec leurs dos d’âne sempiternels… Le vent, ou plus exactement les vents, nous ont poursuivis jusqu’au bout, depuis la côte maritime jusqu’au fond des sables. Pour un film de route, il fallait coller au bitume, en espérant éviter les accidents et les déconvenues. Nous étions toujours prêts à tourner, quitte à bifurquer et nous perdre sur des pistes se dessinant à perte de vue. L’élan de découvrir le Sahara et d’enregistrer ses forces ne nous a pas quittés, jusqu’à notre retour. Nous étions ouverts aux rencontres insolites et imprévues, et avons fait la connaissance de nombreuses personnes qui ont pu se faufiler dans les plans. Des familles, des enfants, des chevaux, un chaton, nous ont accueillis et adoptés tout au long du tournage. Nous étions sans cesse déroutés. C’est ainsi que le film l’est devenu à son tour. Une situation précise se substitue à une autre, la route défile, des personnages disparaissent puis réapparaissent plus loin. La route défile encore, sans arrêt. Cette déroute structure le film et le spectateur est incapable de prédire la séquence suivante, même s’il perçoit qu’un fil rouge relie les scènes et la destinée des personnages.
Avez-vous pensé ce film comme une revisitation du road-movie ?
Le road-movie a été inventé par le cinéma hollywoodien pour célébrer l’Amérique, la rendre encore plus grande qu’elle n’est vraiment, et tirer le portrait d’une foule d’émigrés venus bâtir une nation. À notre tour, nous nous sommes saisis du genre pour nous confronter à l’immensité du Sahara, à sa démesure qui déborde sur tout le continent africain, aujourd’hui en pleine effervescence économique, et célébrer ainsi la vitalité de ses peuples indomptables.
Route algéricaine n’avance rien qui puisse être séparé de sa propre expérience. Un partage du sensible s’y opère, exposé aux aléas, à l’invisible et au temps présent. Dans notre film, aucun de nos protagonistes ne renonce à sa propre singularité, et tous luttent pour ne pas être absorbés par les flux continus dévolus aux marchandises. Ils échappent aux récits linéaires et formatés, exposent leurs fragilités à tous les vents et résistent aux systèmes économiques dominants qui tentent de trouver en eux uniquement des agents de circulation transposables ou des victimes de la prédation généralisée.
Propos recueillis par Javier H. Estrada et Rosa Benyamin