Si Sonita, 18 ans, avait eu son mot à dire, elle aurait comme parents Michael Jackson et Rihanna. Réfugiée afghane, clandestine en Iran, elle habite depuis dix ans dans la banlieue pauvre de Téhéran. Sonita rêve de devenir une artiste, une chanteuse en dépit des obstacles auxquels elle est confrontée. En effet, sa mère lui réserve un tout autre destin: celui d’être mariée de force et vendue pour la somme de 9000 dollars. Mais Sonita n’entend pas se soumettre : téméraire et passionnée, elle bouscule les codes de cette tradition et décide de se battre pour vivre sa vie.
Prix du Prix du public & du Jury Jeunes lDFA 2015, Pays-Bas
Grand Prix du jury Documentaire Sundance Film Festival 2016, USA
Prix du public du Meilleur Documentaire Sundance Film Festival 2016, USA Prix du Public DOCUMENTAMADRID 2016, Espagne
Prix du Public One World 2016 – République Tchèque
Réalisatrice Rokhsareh Ghaem Maghami • Avec Sonita Alizadeh • Montage Rune Schweitzer • Camera Behrouz Badrouj, Ali Mohammad Ghasemi, Mohammad Haddadi, Arastoo Givi, Torben Bernard, Parviz Arefi, Ala Mohseni • Musique Moritz Denis • Musique Originale Sonita Alizadeh, Sepandarmaz Elahi Shirazi • Arrangements Guillaume Wuhrmann • Producteur Delegue Gerd Haag • Supervision Allemagne Cornelia Kellerssupervision Iran Morteza Ebrahimi, Hosein Beshgard Supervision Afghanistan Ghodsieh Shahnematollahi, Sahra Karimi Supervision Suisse Catherine Muller • Responsable des Programmes Ndr/ Arte Claudia Cellarius, Radio Television Suisse Irène Challand,Gaspard Lamunière, Srg Ssr Sven Wälti, Gregory Catella • Production Tag/Traum • Co- Production Intermezzo Film, Rokhsareh Ghaem Maghami Ndr, Rts Radio, Télévision Suisse, Srg Ssr, Dr • En Cooperation Avec Arte • Avec le soutien de Film Und Medienstiftung Nrw, Bkm, Office Federal De La Culture (Ofc), Cineforom Et Loterie Romande, Chicken
sonita afghan
Rokhsareh Ghaem Maghami
Rokhsareh Ghaem Maghami a étudié la réalisation et l’animation à l’Université de Téhéran. Ses recherches sur les films d’animation documentaires l’ont menée à la publication du livre « Animated Documentary, a New Way to Express ». Elle a réalisé six documentaires et gagné plus de 20 prix.
Filmographie
2012 Going up the stairs (documentaire, Iran)
Première à IDFA 2011
Sélection documentaire moyen métrage, IDFA 2011
Prix du meilleur documentaire d’une réalisatrice, Sheffield doc/fest 2012
Prix du Jury, EIDF 2012
2016 Sonita (documentaire, Iran)
paroles de Mariées à vendre De Sonita Alizadeh
Je dois murmurer pour qu’on ne sache pas
Que je parle de la vente des filles,
Car d’élever la voix est contre la charia. Dans ma ville, les femmes sont muselées. Moi je crie au lieu de la fermer.
Je crie au nom des blessures profondes de mon corps
Je crie pour un corps épuisé d’être en cage
Un corps qui s’est brisé sous le prix à payer
Je n’ai que quinze ans à Herat.
Les hommes pourtant demandent à m’acheter
Cette tradition, je ne la comprends pas.
Des filles qui sont vendues, qui n’ont pas le choix.
Père se lamente : « La vie est si chère »,
Et qu’il doit me vendre au prix le plus cher!
Si vous m’aviez dit que vous compteriez
Toutes mes bouchées, chacun de mes habits, Je n’aurai pas mangé,
Ni rien avalé, pour ne pas vous coûter.
Comme toutes les autres filles, on m’a mise en cage, J’attends qu’on m’achète, comme un mouton d’élevage.
Ils disent qu’il est temps que je sois vendue, mais je vois et j’entends, …
Chers parents, je ne veux pas vous quitter. Vous vendre, non, jamais je ne pourrais. Mais vous… Comment dire ?
Vous me mettez au monde, et c’est à moi de payer ? Fatiguée de me taire, je veux crier !
Enlevez vos mains de moi, vous m’étouffez ! Ca fait longtemps qu’on ne m’a pas parlé,
Je dois m’assurer d’être encore en vie.
Sans voix, je suis remplie de doute, Même morte, je sens les coups de fouet. Ici, les filles doivent se taire,
Comment vivre, comment faire ? Devrais-je m’enfuir ou me suicider ?
Ce sont deux options complètement stupides.
Quelque torture que vous m’infligez, jamais soyez sûrs, je ne vous trahirai.
Si l’argent de ma vente vous arrange
Alors je mentirai : « Tout va bien ! » Pour vous plaire, je feins d’être sereine,
J’échange mon sourire contre votre peine.
Et pourtant le Coran ne dit pas que les femmes ont un prix d’achat.
FEMMES, ENTRE IRAN ET AFGHANISTAN PAR CAROL MANN
Sociologue, spécialisée dans l’étude du genre et conflits armés.
Sonita, réalisé par la cinéaste iranienne Rokhsareh Ghaem Maghami, sort en France quinze ans après la destruction des Tours Jumelles à New York, qui fut suivie par l’invasion de l’Afghanistan, mise en place par les Etats-Unis et les pays de l’OTAN. Le principal effet de la présence occidentale a été l’accès, pour une population largement illettrée, à la société de consommation, aux médias mondialisés par le biais de la télévision, de l’internet et des téléphones portables. Sous les voiles, on arbore des tenues à la mode, entre filles on chante les tubes, voire du rap comme le montre Sonita, mais les femmes n’ont pas le droit de monter sur scène en Afghanistan et en Iran. Des filles vont à l’école mais si l’on connaît à peu près le nombre qui s’y rend à la rentrée, celles qui abandonnent la scolarité au bout de quelques mois, parfois quelques années, pour cause de mariage ne sont guère comptabilisées. Le niveau de santé général s’est amélioré, mais en dépit des milliards investis, les mortalités maternelles et infantiles demeurent parmi les plus élevées au monde. On construit des hôpitaux, mais de là à permettre aux jeunes mères, d’ailleurs de plus en plus jeunes, d’y accoucher, c’est encore autre chose. La situation est bien pire dans les nombreuses provinces (plus de 50% du territoire) contrôlées par les Talibans d’aujourd’hui, appellation qui recouvre des groupes armés souvent rivaux, mais réunis par une pratique d’un Islam fondamentaliste salafiste hautement politisé. Notre héroïne Sonita a fui en Iran où vit tant bien que mal une population réfugiée qui se renouvelle au fil des guerres, depuis l’invasion soviétique de 1979.
On évalue le chiffre des immigrés afghans clandestins à environ trois millions. Les conditions sont dures, mais néanmoins l’Iran offre une certaine ouverture sur le monde, inimaginable en Afghanistan. Dans la zone frontalière avec l’Iran, où est née la jeune femme, le grand tchador noir à l’iranienne reste de mise. Les femmes sont soumises à un asservissement aux Talibans et à un code de lois orales qui se fondent sur le droit pre- islamique, bien plus sévère que la Charia. Les mariages sont non seulement arrangés, mais contraints: la condition principale étant de réunir les fonds qui permettent de payer ce qu’on appelle la compensation matrimoniale. Cette transaction est traditionnellement appelée «le prix du lait» (shir bahaï), dans le monde persanophone. Le mari devient alors le propriétaire du labeur et des capacités de procréation de son épouse, au même titre que de son bétail. Les hommes travaillent des décennies durant pour réunir la somme requise, ce qui explique l’énorme différence d’âge si fréquente entre les conjoints. Et la valeur pécuniaire de la mariée est d’autant plus élevée qu’elle est jeune, voire très jeune. La notion de l’enfance, invention tardive du Siècle des Lumières, n’existe pas dans cette partie du monde où le destin de chacun est conditionné par le sexe biologique. Les sommes encaissées sont immédiatement remises en circulation pour marier le fils qui aura besoin de ce capital pour acquérir une épouse à son tour.
Sonita possède une personnalité remarquablement forte: enfant bien de son époque, elle sait qu’il y a des alternatives à la condition qu’on veut lui imposer. Elle est prête à se battre. Si elle avait grandi en Afghanistan et exprimé de pareils désirs, il est probable qu’elle aurait été séquestrée, poussée à se suicider, voire tuée par ses proches. Mais Sonita a choisi la lutte, par le rap: ses chansons mettent en mots les revendications de millions de fillettes afghanes qui ont enfin trouvé une porte-parole.
ENTRETIEN AVEC ROKSAREH GHAEM MAGHAMI — RÉALISATRICE
Parlez-nous de votre film…
Mon film retrace l’histoire d’une jeune immigrante afghane qui rêve
de devenir une chanteuse de rap, alors que sa famille a le projet de la
marier de force, pour la somme de 9 000 $.
Comment est né le projet de ce documentaire ? Comment s’est faite la rencontre avec Sonita ?
J’ai rencontré Sonita grâce à ma cousine qui travaillait comme
animatrice sociale au sein d’une Organisation Non Gouvernementale
«House of Affection» qui milite auprès des enfants des rues et les
orphelins. Elle m’a parlé de Sonita, de son projet de faire de la
musique et de son besoin d’établir des connections dans ce milieu. J’ai
alors rencontré Sonita. Elle était très ambitieuse. C’est comme ça que
j’ai commencé à m’intéresser à elle. Peu de temps après j’ai eu envie de
faire un documentaire. Ce qui m’intéressait chez Sonita c’était qu’elle
nourrissait beaucoup de rêves. Je ne voyais aucun avenir pour elle. Son
destin tragique m’interpellait. Même si le gouvernement iranien la
reconnaissait comme citoyenne, le gouvernement afghan, lui, ne la
reconnaissait pas ! Elle ne pouvait pas obtenir de pièce d’identité, ni
aucun papier. Elle ne pouvait pas non plus aller à l’école, ni voyager.
Elle ne pouvait rien faire.
Il semble que le sujet du documentaire ait changé au contact de Sonita.
Je voulais faire un film qui aborde la situation difficile des jeunes
immigrants en Iran, pour la plupart abandonnés à leur sort par leurs
parents, une fois la frontière passée. Et puis j’ai eu envie de la
suivre dans sa vie et d’observer ce qu’elle faisait de ses rêves. Je
voulais faire un film sur un jeune qui était dans sa situation. Je ne
voulais pas spécialement engager le sujet du mariage forcé. Je savais
que c’était une tradition courante en Afghanistan, mais ce n’était pas
le sujet de mon film. J’étais plus focalisée sur les sujets de la
discrimination, l’éducation et la justice mais par la force des
événements, ce thème est devenu central.
Pouvez-vous nous expliquer comment vous êtes devenu un
personnage de votre propre documentaire ? Il apparaît que ce n’était
pas une volonté de votre part, que la situation était telle que vous
n’aviez pas le choix. Est-ce correct ?
Effectivement, je ne voulais pas apparaître dans le film. C’est pour
cela qu’on fait le choix de devenir réalisateur de documentaire,
parce qu’on veut filmer d’autres personnes. Mais quand j’ai vu que
l’ONG n’allait pas lui venir en aide, j’ai pensé que c’était important
de le faire… Je devais réfléchir au processus de production et avant
toute chose à la décision que je voulais prendre. C’est alors qu’il m’a
semblé nécessaire que j’apparaisse dans le film, de devenir un
personnage, autrement, cela aurait été très étrange que ses problèmes
soient résolus de façon magique. Il n’y avait pas d’autres choix. J’y ai
longuement réfléchi. J’étais convaincue que nous ne pouvions pas juste
enregistrer, nous devions intervenir.
De manière générale, pensez-vous qu’un réalisateur de
documentaire doit rester objectif et suivre ses personnages dans la vie
? Pensez-vous qu’il est important de ne pas intervenir ?
Au-delà d’intervenir ou de ne pas intervenir, il doit surtout montrer
ce qu’il fait. Ce qui est important, c’est de rester intègre. Il y a un
moment où, si vous pouvez venir en aide et que c’est facile de changer
le cours des événements, alors il faut le faire. Dans le cas de Sonita,
nous aurions pu rentrer avec elle en Afghanistan et filmer son mariage
forcé, mais je ne pouvais me résoudre à l’idée de l’abandonner à son
sort. Je me suis sentie obligée d’intervenir. Pour le reste, ce n’est
pas mon rôle d’intervenir, certains désastres ne peuvent être évités.
ENTRETIEN AVEC SONITA ALIZADEH
Il y a tellement d’émotion, d’intensité, de passion dans ce film… Pourquoi avez-vous choisi le rap pour partager votre message ?
En fait je ne voulais pas spécialement devenir rappeuse, j’ai choisi
le rap car c’était plus adapté que la pop musique. Je cherchais juste un
moyen de partager mon histoire. J’avais tellement de choses à dire et
le rap permet de dire plus de choses voilà tout. D’une manière ou d’une
autre, j’étais prête pour ça !
C’était désormais mon tour après avoir été celui de mes sœurs d’être
vendue, mariée de force, au nom de la tradition. C’est une chose
courante dans mon pays. Malgré tout j’aime certaines traditions en
Afghanistan, j’ai grandi avec. Mais je n’aime pas toutes les traditions,
comme celles qui consistent à vendre les filles. Ils ne se rendent pas
compte à quel point c’est horrible ! J’étais choquée… Je n’arrivais pas à
le croire. J’allais devoir abandonner tous mes rêves, mon école, tout….
Mes amies. Je n’arrivais pas à le croire quand m’est venue cette
solution : j’étais dans le pétrin, j’analysais la difficulté de ma
situation et à ce moment-là j’écoutais un morceau de rap. J’avais déjà
écouté du rap avant mais sans vraiment y prêter attention. C’est là que
j’ai réalisé que je pouvais utiliser le rap pour changer la société et
j’ai trouvé que c’était le meilleur moyen pour partager un message
important.
Aviez-vous déjà une idée de la façon dont vous pourriez parvenir à réaliser ce projet ?
C’est plus tard que j’ai trouvé du soutien auprès de mes amis, de
l’ONG et de la réalisatrice. Ils m’ont aidé, ont donné de l’argent à ma
mère et elle est rentrée en Iran. C’est ensuite que j’ai décidé d’écrire
la chanson Sonita, « Brides for sale » qui concentre toutes les
émotions que je ressentais alors. Cela parlait des mariages d’enfants et
de ce que c’est que d’être une enfant mariée. Beaucoup de mes amies ont
été confrontées au mariage forcé et elles avaient des ecchymoses sur le
visage. L’une de mes amies a un enfant désormais. Elle est plus jeune
que moi ! J’ai fait le clip vidéo de «Brides for sale» pour montrer le
quotidien de mes amies.
Pouvez-vous nous parler de votre relation avec votre famille ?
Aujourd’hui, ma relation avec ma famille s’est améliorée. Ils ne
croyaient pas en moi. Quand je leur parlais de mes rêves, ils me
répondaient « OK, continue de rêver ! ». Et maintenant ils réalisent que
la musique peut changer beaucoup de choses.
Qu’est-ce que ce film a changé dans votre vie ?
Je suis très heureuse d’avoir fait ce documentaire. Pas seulement
parce que j’en ai échappé, mais aussi parce que cela m’a permis de
prouver qu’on peut refuser le mariage d’enfant et que si on a confiance
en soi, on peut être fort et y arriver. Je voudrais que le monde entier
voie ce film pour montrer aux familles que les filles ont du pouvoir,
qu’elles peuvent construire leur avenir et aussi soutenir leurs parents.
J’ai une vie meilleure désormais, mais je reste attristée, car je garde
en mémoire des images de mes amies, de ma sœur et d’autres filles qui
portent des ecchymoses sur leurs visages. Ce film montre le passage le
plus triste de ma vie. Mon but est d’en finir avec le mariage forcé des
enfants dans mon pays et ailleurs dans le monde, de travailler avec les
organisations et d’autres personnes qui se battent pour cette cause.