Film soutenu

COLLAPSE

Anat Even

Distribution : JHR Films

Date de sortie : 06/05/2026

France | 2026 | 1h19

Peu après le 7 octobre 2023, Anat retourne dans ce qui était autrefois sa maison. Elle erre et filme pendant plus de deux ans dans ce kibboutz incendié et sur des terres agricoles transformées en machines de destruction. Au-delà de la clôture, Gaza est anéantie.

Réalisatrice Anat Even | Scénario Ariel Cypel, Oron Adar, Anat Even | Photographie Anat Even | Montage Oron Adar | Musique Eli Shargo | Mixage Philiipe Grivel | Producteur Étienne De Ricaud | Producteur exécutif Ariel Cypel | Production Caractères Productions


Anat Even

Cinéaste, auteure, productrice de ses œuvres, vidéaste, Anat Even est une artiste israélienne indépendante. Ses œuvres abordent les thèmes de la mémoire, de l’identité, de l’appartenance, et jettent un regard critique sur la société israélienne. Depuis de nombreuses années, elle enseigne le cinéma à l’université Sapir de Sderot et est coéditrice de Tarkiv, magazine documentaire en ligne des cinéastes israélien·nes. Ses films ont été projetés ou primés dans de nombreux festivals internationaux (Locarno, Nyon, Cinéma du Réel, etc…).

Filmographie
2026Collapse
2017Disparitions
2009Après la fin
2005Prémices
2001Enchaînées





L’Avis du GNCR

Anat Even, cinéaste israélienne, retourne, peu après le 7 octobre 2023, dans le kibboutz où elle a vécu toute sa jeunesse. Pendant deux ans, elle va filmer. 
Au bord du kibboutz, des champs agricoles, et juste après, au-delà de la clôture, Gaza anéantie. De son côté, les tanks et les tracteurs ; de l’autre, les bombes qui pleuvent. Anat Even s’approche le plus qu’elle le peut de Gaza, mais sans jamais pouvoir y entrer. Dans un dispositif qui n’est pas sans évoquer celui de Jonathan Glazer pour La Zone d’intérêt, on la suit, chroniquant le chaos et la destruction. On voit ainsi des touristes et leur guide observant Gaza depuis un parc ; des véhicules agricoles qui continuent de récolter des carottes tandis que la fumée des explosions envahit l’arrière-plan de l’image ; ou encore des colons israéliens qui se réunissent en attendant de pouvoir, comme ils l’ont écrit sur une banderole, « Occuper, expulser, s’installer » tout en écoutant l’un d’eux clamer l’urgence de « judaïser » le territoire palestinien. 
Récit à la première personne, cette chronique d’une destruction de masse est dure, glaçante, mais son existence constitue un témoignage précieux sur ce conflit toujours en cours.

Jean-François Pelle, programmateur des Cinémas Studio, Tours


Comment avez-vous commencé à filmer, très peu de temps après le 7 octobre 2023, le kibboutz Nir Oz où a eu lieu le massacre du Hamas ?

A.E. : Dès que les routes ont réouvert, j’ai senti le besoin de retourner à Nir Oz. J’ai habité là pendant des années, beaucoup de mes amis y vivaient encore et j’ai voulu leur rendre visite. Ils ont tous été relogés dans des hôtels au Sud d’Israël après l’évacuation du kibboutz. Ce voyage m’a donné envie de voir comment étaient les lieux. Un ami m’a demandé de filmer. J’ai pris ma caméra en pensant fabriquer une archive pour le futur du kibboutz. Ce que j’ai vu était si inconcevable que j’y suis retournée encore et encore en imaginant que le temps et l’observation finiraient par rendre cette situation incompréhensible plus claire à mes yeux. Ce lieu m’est familier, je l’aime profondément. D’un coup, il m’était devenu étranger.
Collapse a commencé ainsi, sans réflexion préalable, dans un geste purement physique. Le choc du 7 octobre a laissé propager l’idée que la seule réaction possible à ce massacre, était la guerre. Tous les hommes politiques se sont mis, avec une certaine folie, à parler d’un droit à la vengeance. Mais plus je tournais et plus des questions de cinéma se posaient à moi. Je me demandais par exemple comment filmer une guerre dont on ne connaît pas l’issue, et surtout, que l’on ne voit pas. On l’entend, très fortement, en continu. Mais elle reste invisible.

Comment est venue l’idée d’ajouter un interlocuteur à votre retour à Nir Oz ?

A.E. : J’ai très tôt senti que j’avais besoin d’être accompagnée. Mon regard était trop familier. Un autre point de vue était nécessaire. Même si je pouvais comprendre le chagrin et la colère de mes amis israéliens face à cette situation si terrible, j’avais du mal à les écouter. Il m’était impossible de parler librement avec eux. C’est là que j’ai appelé mon ami Ariel Cypel. J’ai pensé qu’ensemble, nous pourrions comprendre ce qui s’était passé là-bas. Nous nous connaissons depuis très longtemps. Nous nous sommes toujours entendus sur ce qui se passe en Israël depuis de nombreuses années. En parlant avec lui, je me sentais en sécurité. Vivre loin d’Israël lui donnait le point de vue distancié dont j’avais besoin.

Ariel, comment avez-vous accepté de participer au projet et d’incarner cette voix discordante ?

A.C. : Cela faisait longtemps qu’Anat et moi avions l’envie de travailler ensemble. Il a été clair pour Anat qu’elle tournerait un film autour de cette guerre. Elle cherchait quelqu’un qui partage l’essentiel de ses convictions, en particulier celle que les Palestinien·nes ont le droit à l’égalité et à la fin de l’Occupation, et qui ne soit pas sur place, qui ait d’autres références que les siennes, qui soit bienveillant tout en disant ce qu’il pense. Dans ce moment très difficile à vivre, j’ai pris un plaisir paradoxal à participer à un projet qui m’empêchait d’être tétanisé. Ce travail, cette relation, m’ont aidé à lutter contre un sentiment d’effondrement personnel, pour reprendre le titre. Cela m’a permis d’agir, de réfléchir. Nous avons été dépassés, impuissants face à la violence qui s’est exercée dans des proportions auxquelles nous n’avions pas les moyens de résister.

À quel stade de la fabrication du film votre conversation est-elle apparue ?

A.E. : À partir du moment où Ariel a accepté de m’accompagner, nous nous sommes parlé tous les soirs. Je lui envoyais des rushes et nous en discutions. Nous avons dans un premier temps questionné le langage. Comment aborder la guerre dont le monde entier parle ? L’agression, les changements de la société israélienne, avec quels mots les qualifier ? L’une d’entre elles, centrale, était : comment parler de Gaza ? Pendant le montage, nous avons commencé à nous disputer beaucoup, à rencontrer des difficultés. Ces divergences ont donné sa forme à Collapse.

Le moment où Ariel quitte la conversation dans le film et refuse de continuer à dialoguer correspond donc à un moment de tension réel entre vous dans la vie ?

A.E. : Nous avons scénarisé la friction qui a effectivement existé entre nous. Ariel et moi avons des positions différentes. Je suis israélienne, je fais partie de cette société. Même si je ne vivais plus dans ce kibboutz depuis plusieurs années, il a fait partie de ma vie. Pour ces raisons, je me devais d’être plus empathique avec les Israéliens que ne l’était Ariel qui vit en France. Je ne pouvais pas me montrer aussi critique que lui envers cette société. Cela a fait partie de notre désaccord qui n’est pas de l’ordre idéologique mais tient plutôt à une divergence concernant le style du film. Ariel en rit maintenant, mais il a été furieux contre moi pendant si longtemps ! Je me félicite que nous ayons réussi à rester amis.

A.C. : Scénariser mon départ du film a été une façon de régler nos tensions. Nous fâcher dans le film nous a permis de ne pas nous brouiller dans la vie. Le kibboutz est l’emblème du colonialisme israélien. Le fait qu’Anat ait un regard non neutre sur ce qui pour moi est au cœur du problème israélien était un sujet de discorde entre nous. Je pensais qu’il fallait l’interroger. Je suis arrivé en France à dix ans. Je ne suis retourné en Israël que très tardivement pour un projet théâtral sur les réfugiés palestiniens. C’est là que j’ai rencontré Anat dont j’ai programmé les films au Centre Confluences que je dirigeais alors. J’ai un passeport israélien, mais contrairement à Anat, je n’ai pas de sentiment d’appartenance à ce pays et à cette société.
Mon obsession était Gaza. Anat ne montre pas d’images de Gaza alors que n’importe quel gamin dans la Bande de Gaza qui filme la destruction de son immeuble peut le mettre en ligne et le donner à voir au monde entier. Si les réseaux sociaux règlent la question de la circulation des images, il ne se chargent pas de celle du cinéma. Comment parler de Gaza sans images ?

Nous n’avons pas l’habitude de voir Israël au cinéma comme un pays agricole. Vous filmez beaucoup le travail dans les champs.

A.E. : Je suis effarée par l’absurde des images que j’ai vues et filmées : voir toute cette ingénierie militaire sur des terrains agricoles, transformer une terre abondante en territoire de mort … tout cela traversait mon esprit sans cesse. Mes images n’ont pas la puissance d’un film de guerre. Ce qui permet au spectateur d’en percevoir l’horreur sans la voir, c’est le temps que je lui laisse pour penser.

L’horreur passe énormément par le son également.

A.E. : Quand j’ai commencé à tourner, j’étais submergée par la rage, le chagrin, la confusion. Dans ces mois d’incertitudes, j’ai eu des dizaines d’idées différentes. J’ai imaginé en faire un opéra, un film de propagande contre cette société et cette guerre. J’ai aussi pensé à utiliser des archives pour représenter Gaza car je n’étais pas certaines que mes images suffiraient. C’est seulement au montage que nous avons conclu que mon regard devait s’imposer et que je ne pouvais regarder Gaza que depuis le point de vue israélien. Aujourd’hui, Gaza est devenu un trou noir qui ne produit que de la peur. Personne ne veut le voir, personne ne se questionne sur ce qui s’y passe. Quand j’ai découvert des témoignages de Palestiniens, j’ai pensé qu’avec les plans de la frontière, ces mots parviendraient à donner le sentiment de ce que vivre dans cette situation représente.

Vous interrogez une ornithologue et un spécialiste des armes. Leurs voix off sonnent très proches. En revanche, on ne voit quasiment pas de visages dans Collapse.

A.E. : J’ai surtout filmé des soldats dont, bien sûr, je n’avais aucune envie de me sentir proche. D’autant que je ne savais pas si j’avais le droit de les montrer à l’écran, c’est pourquoi j’ai flouté leurs visages. Même chose pour les colons. Ce film a un autre langage que celui du gros plan : c’est le paysage qui parle. Dans le kibboutz, mon amie Adi est comme un fantôme qui hante ces lieux. C’est pourquoi je n’ai pas filmé son visage non plus.
Lors de mon retour à Nir Oz, ma première expérience a été le son, celui du fracas des bombes et de comment les milliers d’oiseaux qui vivent là réagissent à ces bruits terrifiants. Cette symphonie absurde m’a fascinée. Dès le départ j’ai pensé que cela devait être au centre, d’où mon idée d’un opéra, qui n’a pas abouti. C’est Oron Adar, le monteur, qui a suggéré que je parle à des experts des oiseaux et de munitions.

Le kibboutz est habité seulement par des paons. Ce lieu désert dont les animaux ont pris possession est comme une métaphore de la société israélienne.

A.E. : Lors de ma première visite à Nir Oz, quand j’ai aperçu un paon, j’ai cru avoir rêvé. C’était une vision si absurde de découvrir cet oiseau si majestueux dans un lieu dévasté. Cet animal est devenu pour moi un symbole de l’arrogance israélienne, du suprémacisme, de ce sentiment d’omnipotence dans lequel cette société se complaît. C’était un lieu de vie, des terres cultivables. Et soudain, seuls des soldats occupent le terrain. Ça n’a aucun sens. C’est cela que je souhaitais accentuer.

Lorsque Jonathan Glazer a reçu l’Oscar du meilleur film étranger pour La Zone d’intérêt, il a évoqué dans son discours la déshumanisation du massacre du 7 octobre et des attaques en cours à Gaza. Avez-vous pensé à son film en tournant Collapse ?

A.E. : Ariel a une très bonne réponse à cette question.

A.C. : C’est impossible de ne pas y penser. Mais la comparaison avec le nazisme est un piège dans lequel veulent nous entraîner ceux qui commettent des crimes contre l’Humanité à Gaza. Si Jonathan Glazer peut réaliser son film, c’est uniquement parce qu’il le fait quatre-vingts ans après la Shoah. Nous avons une connaissance intime du sort des victimes grâce à Shoah de Claude Lanzmann, grâce aux livres de Raul Hillberg, les témoignages, Le fils de Saul de László Nemes, Si c’est un homme de Primo Levi, les livres d’Imre Kertész… c’est seulement parce qu’il y a tout cela que Glazer peut aujourd’hui calmement s’intéresser à la sociologie du bourreau. Seule la connaissance d’Auschwitz peut permettre cela. On n’est pas quatre-vingts ans après les crimes à Gaza. Ils sont en train d’être commis. Il s’agit de rendre intelligible quelque chose qui ne l’est pas. C’est dans cette prise de responsabilité que s’inscrit le travail d’Anat : ne pas abandonner les populations de Gaza.

Est-il encore possible de faire des films critiques du pouvoir en Israël et est-il possible de les montrer ?

A.C. : La question ne s’est pas posée car il était clair pour Anat comme pour moi qu’on ne chercherait pas d’argent auprès des institutions israéliennes. Étienne de Ricaud a cru au film dès les toutes premières images envoyées par Anat. Nous avons eu la chance que ce producteur engagé nous suive dans notre démarche.

A.E. : Le Solidarity Human Rights Film Festival de Tel Aviv a programmé Collapse pour sa prochaine édition à la fin de l’année. J’espère que la police ne m’arrêtera pas. Il y a beaucoup de fous dangereux en Israël, mais surtout, notre pays ne connait plus la loi. On peut désormais y être arrêté n’importe quand sans raison.