De retour au Costa Rica après des études en Europe, Elsa retrouve sa petite sœur Amalia, seule dans la maison familiale. De plus en plus insaisissable, celle-ci semble enfermée dans des croyances ésotériques. Elsa essaie d’alerter leurs parents, mais ni le père, trop occupé par ses nouvelles conquêtes, ni la mère, absorbée par la réédition des poèmes érotiques de sa jeunesse, ne semblent prendre la mesure de la situation. Le retour d’Elsa engage les trois femmes à interroger leur lien indéfectible.
Festival de Cannes 2025 – Un Certain Regard – Prix d’interprétation féminine collectif pour les actrices Daniela Marín Navarro, Marina de Tavira, Mariangel Villegas
Co-soutenu avec l’AFCAE
Liste artistique
Daniela Marín Navarro Elsa | Mariangel Villegas Amalia | Marina De Tavira Isabel | Reinaldo Amién Nahuel
Liste technique
Réalisation Valentina Maurel | Scénario Valentina Maurel | Image Nicolás Andrés | Montage Betrand Conard | Son Erick Vargas | Décors Julián Gómez, Mauricio Esquivel | Costumes Victoria Cisneros Azofeifa | Maquillage Paula Carvajal Avilia | Casting Kim Picado Gutiérrez | Musique originale Mathias Castagné | Montage son Ingrid Simon, Sabrina Calmels | Mixage Benoit Biral | Étalonnage Lionel Kopp | VFX Gilles Munten | Production Wrong Men, Geko Film | Coproduction Pimienta Film | Producteurs Benoit Roland, Grégoire Debailly Coproducteur Nicolás Celis


Valentina Maurel
Valentina Maurel, née en 1988 au Costa Rica, est une réalisatrice et scénariste franco-costaricienne. Elle a étudié la réalisation à l’INSAS à Bruxelles, où elle a développé un style cinématographique influencé par Claire Denis, Lucrecia Martel et Catherine Breillat, ainsi que par l’humour sombre de Todd Solondz et Hal Hartley. Son film de fin d’études, Paul est là (2017), est couronné du Premier Prix de la Cinéfondation au Festival de Cannes. Son deuxième court-métrage, Lucía en el limbo (2019), tourné au Costa Rica, est sélectionné à la Semaine de la Critique, présenté au TIFF, et distingué par le Premier Prix au Festival international du film de Guanajuato, au Mexique. Présenté en première au Festival de Locarno, Tengo sueños eléctricos (2022), son premier long-métrage, lui vaut le Léopard de la meilleure réalisation, tandis que Daniela Marín Navarro et Reinaldo Amien y sont primés pour leurs interprétations. Également distingué au Festival de San Sebastian par le prix Horizontes Latinos, le film confirme l’émergence d’une cinéaste à la sensibilité acérée, attentive aux tensions intimes et aux liens familiaux complexes.
Filmographie
2026 – Ton animal maternel
2022 – J’ai des rêves électriques
2019 – Lucia en el limbo (court métrage)
2016 – Paul est là (court métrage)
2015 – Perfect hotel (court métrage)
Entretien avec Valentine Maurel
On a le sentiment qu’entre ce film-ci et votre premier long-métrage, Tengo Suenos Électricos, il y a des échos, presqu’une continuité…
Mon envie d’écrire Ton Animal Maternel est née de ma frustration de ne pas avoir pu développer davantage certains personnages dans mon premier film.
J’aime beaucoup les personnages. Ils sont au centre de ma façon de travailler. Les sacrifier est un crève-cœur. Je voulais aussi faire un film davantage choral, autour de la maternité, de la relation à une sœur, du retour au pays. À la sortie du premier film, on me demandait souvent en interviews si je travaillais déjà sur un second long. Par bravade, je répondais par l’affirmative et à un certain moment je me suis même amusée à donner ce titre, Siempre soy tu animal materno, alors même que je n’avais aucune idée précise de ce que j’allais faire ! C’était un vers extrait d’un poème que j’aimais bien. Et puis mon compagnon a rêvé un jour que j’allais faire un film sur une mère et ses deux filles — je l’ai pris au mot.
De qui est ce poème ?
De ma mère, Ana Istaru. (rires) J’en ris parce qu’on va immédiatement penser que le film est entièrement autobiographique, ce qui n’est pas exactement le cas. C’est même un peu le contraire : ma mère est une poétesse reconnue en Amérique centrale, elle a écrit de la poésie toute sa vie, tout en entretenant un rapport très heureux à la maternité. Elle y a d’ailleurs consacré un recueil de poème. Mais pour ce film, je voulais un personnage pour qui la poésie n’a été qu’un moment de la jeunesse et que la maternité encombre ou menace. Même si ce personnage est par certains aspects l’opposé de ma mère, j’espère qu’il donnera à certains l’envie de redécouvrir son œuvre étonnante : qui savait qu’une femme centraméricaine avait écrit une poésie aussi charnellement troublante et incandescente au mitan des années 1980 ?
L’écriture du film a pris beaucoup de temps ?
Non, il a été écrit en deux mois, au tout début de l’année 2025. C’est allé très vite. Entre l’écriture, le financement, le casting et finalement le tournage, il s’est passé un an et demi. Le premier aussi s’était écrit dans ce type d’énergie. Je commence toujours par écrire des scènes, séparées les unes des autres, sans avancer selon une ligne narrative. Quand ces scènes commencent à dessiner quelque chose, je me pose alors la question de leur emplacement exact, et une structure se dégage, presque d’elle-même.
Quelle est la première scène que vous aviez en tête pour ce film ?
La séquence où les deux sœurs sont dans le café. La petite sœur avoue à l’aînée que des esprits lui rendent visite la nuit, dans son lit.
Vous êtes accompagnée par la même production que sur votre premier long-métrage ?
Oui par Wrong Men et Geko Films. Avec un financement belge et français, qui est arrivé assez vite et qui m’a permis de me mettre au travail sur le casting et les repérages. Je retrouvais aussi mon équipe, avec qui nous avions fait le premier film. L’équipe est assez compacte, l’idée étant pour moi aujourd’hui de réussir à faire des films possibles, des films qui sont en adéquation avec leur économie. Je conçois pour l’heure des récits avec peu de personnages, assez réalistes. Nous avons tourné dans des endroits que je connais bien, dans la mesure où j’ai grandi au Costa Rica. La part d’inconnue sur ce film-là, se logeait dans des détails : le maquillage de la mère, par exemple, ce que ça allait pouvoir donner, un spectre assez large pour que l’effet soit suffisamment ambigu, à mi-chemin entre l’injection de Botox et l’idée d’une femme tabassée par la vie. Une très belle femme mais que le film regarderait d’abord depuis les endroits où la vie l’aurait abimée. Cela raconte par ailleurs un peu de ma façon d’aborder mes personnages ; je les pense toujours par la façon dont ils sont dans leur corps.
Pourquoi avoir choisi la ville assez méconnue de San José ?
Je n’ai pas tourné à San José uniquement pour des questions autobiographiques (j’y ai grandi jusqu’à mes 19 ans), mais parce que filmer cette ville que tout le monde, à commencer par ses habitants, trouve moche, voire horrible, représentait pour moi un vrai défi. Ceux qui visitent le Costa Rica vont directement à la plage et évitent tant qu’ils le peuvent cette ville. Ceux qui y vivent la subissent. San José n’existe pas, dans l’imaginaire international. Et peut-être qu’elle n’existe pas tout court ! Tous les beaux bâtiments sont régulièrement rasés pour être transformés en parking. Son artère centrale est traversée par une route panaméricaine où roulent tous les gros camions de marchandises. Pourtant, je continue de croire que cette ville, chaotique, disparate a le droit d’exister, le droit d’être regardée. Et le fait qu’elle soit difficile à saisir, qu’il soit impossible d’y poser le moindre regard touristique qui « vende » les qualités de la ville, me donne d’autant plus l’envie de la filmer. Sans avoir la prétention d’en régler les problèmes. Ni la volonté de la rendre exotique. Et moins encore de la misérabiliser.
Comment avez-vous composé le casting ?
Il est composé pour beaucoup de comédiens non-professionnels, ou alors qui avaient déjà joué mais avec moi, dans mon premier film : c’est le cas de Daniela Marin Navarro qui joue Elsa. Reinaldo Amien qui tient le rôle du père avait lui aussi tourné dans mon premier long-métrage, mais il a une formation d’acteur.
La mère est jouée par Marina de Tavira, une comédienne mexicaine (comme son personnage) qui a fait une grande carrière au théâtre en Amérique Latine. Elle a également joué dans Roma d’Alfonso Cuaron. Elle a été très généreuse. Elle apporte au film un côté très glamour, même si son personnage se débat dans des problèmes prosaïques. Mais je voulais justement que la mère puisse les traverser avec des manières de diva, à la façon de ces femmes qui vivent leur quotidien comme des personnages de fiction. C’est peut-être une façon de me sortir de deux écueils qui reviennent souvent quand on filme un personnage de mère : la mère sorcière ou à l’inverse la mère courage. C’est une femme artiste qui pourrait être insupportable. Mais je voulais justement qu’on passe par divers sentiments à son égard. Ne rien gommer de son égoïsme, et pourtant lui donner la possibilité d’être émouvante, ou tout du moins humaine. Isabel se contredit tout le temps, comme beaucoup d’entre nous. Donc, le spectateur peut se contredire à son tour à son sujet…
L’aînée, Elsa, est dans la retenue, jusqu’au contrôle. Amalia est, au contraire, dans l’abandon, dans le don mystique, ou dans l’hypersensibilité qui la rend étrangère parfois à ce monde…
Ce n’était pas anticipé à l’écriture, ce n‘était pas si schématique, mais progressivement une opposition s’est dessinée, que j’aime bien car elle ne dit pas laquelle des deux sœurs va le plus mal. Accepter les vibrations, les esprits dans sa vie, ce n’est pas forcément plus fou, surtout en Amérique centrale, comme peut-être d’ailleurs dans tout le monde latino-américain, que de vouloir réparer les choses en appliquant un programme pragmatique. La façon très européenne qu’a la grande sœur de vouloir aider, réparer, sauver, ne colle pas à la façon dont ce pays tient, vaille que vaille, notamment en accordant une place prépondérante à la poésie, à la dimension magique, ou spirituelle, à la religion aussi… Le Costa Rica négocie comme il peut avec le réel. S’il y a de la magie, c’est toujours ramenée à une dimension banale, quotidienne. Et cette incompréhension envers la façon de gérer autrement le réel explique comment Elsa, que l’on peut croire au centre du récit, en est peut-être davantage à la marge…
Mariangel Villegas, qui joue Amalia, est une actrice non-professionnelle ?
Elle n’avait jamais joué avant que je la découvre lors d’un casting pour un autre film que j’ai tourné l’année dernière et qui n’est pas encore fini. Elle avait 17 ans et avait vu l’annonce sur les réseaux. Il était indiqué noir sur blanc que l’on recherchait des filles qui devaient savoir jouer au foot. Elle ne savait pas du tout jouer au foot évidemment, et ne correspondait pas du tout au profil, mais je l’ai retenue parce que je trouvais qu’elle avait un regard fou, du panache, du culot. Et forcément un côté paumé aussi.
Qui est Amalia? on a souvent l’impression qu’elle porte sur elle le mystère du film…
Amalia est un personnage que j’ai écrit en pensant à mes sœurs, à des jeunes filles que je connais, mais aussi à celles qui sont venues me voir après mon premier film — qui parlait d’une adolescente perdue — et qui s’y étaient reconnues. Je voulais parler de ce que signifie être paumée dans un petit pays et un monde de post-vérité, où les repères traditionnels se dissolvent : l’existence de Dieu devient aussi invérifiable que certaines théories complotistes absurdes, et tout cela semble se retrouver sur le même plan. Le personnage est construit autour de cette ambiguïté. On se demande si sa sensibilité mystique relève d’une expérience réelle, d’une posture esthétique, d’une manière d’habiter le monde, ou d’un trouble psychique. Mais elle évolue dans un univers où ces distinctions ont aussi perdu de leur pertinence et où, précisément, la question de savoir ce qui est « vrai » n’est peut-être pas essentielle.
Qu’avez-vous appris ou découvert en réalisant ce film ?
J’ai appris que mes films vont probablement se ressembler les uns les autres. Je creuse quelque chose de précis et ça me donne un sentiment de cohérence. Je ne l’ai pas anticipé, ça s’est fait naturellement.
J’ai aussi compris que j’aime que le cinéma soit un lieu où l’on découvre une vérité pour soi. J’espère que les spectateurs peuvent le sentir, lorsque la fiction tend vers une certaine vérité, même intime, hétérogène, ou banale. Pour moi, la vérité n’est pas une théorie, un sujet, mais une expérience vécue. Et l’on fait, comme on regarde, des films non pas pour apprendre des choses, ni même pour s’y retrouver, mais pour s’y perdre.
Propos recueillis par Philippe Azoury