Boca Chica, Texas. Ce hameau, enclavé entre le golfe du Mexique et le Rio Grande, vit au rythme du bruit des vagues. Mais des changements irréversibles bouleversent cette contrée sauvage : les marais ont été asséchés, les plages fermées, les maisons rachetées. L’ombre qui se profile au-dessus de la plage est celle de la fusée de 50 étages de SpaceX, d’Elon Musk, en attente d’être lancée dans l’espace.
Le film s’interroge sur les conséquences de cette nouvelle course effrénée à l’espace : s’agit-il de visions d’un avenir prometteur ou simplement d’ambitions démesurées qui nous mènent de plus en plus vite vers notre propre perte ? D’une certaine manière, l’ensemble des espoirs et des rêves, des peurs et des craintes de notre espèce humaine est exposé ici, dans la petite ville texane de Boca Chica.
Visions du Réel 2025 – Nyon
Hot Doc 2025 – Toronto
Festival du Nouveau Cinéma 2025 – Montréal
Festival International du film de La Roche-sur-Yon 2025
Co-soutenu avec l’ACID
Liste technique
Un film de Julien Elie | Production Andreas Mendritzki, Aonan Yang, Julien Elie | Image Glauco Bermudez, François Messier-Rheault | Son Daniel Capeille, Sylvain Bellemare, Bernard Gariépy-Strobl | Colorisation Marc Boucrot | Musique originale Mimi Allard | Montage Xi Feng


Julien Elie
En 2002, Julien Elie réalise un premier documentaire sur la peine capitale aux USA, Le Dernier repas, suivi d’un moyen métrage tourné en Afrique de l’Est la même année. Il s’éloigne du cinéma pendant une quinzaine d’années puis y revient en 2018 avec son film Soleils noirs, présenté dans une soixantaine de festivals à travers le monde. En 2023, il réalise La Garde blanche, un deuxième long métrage tourné au Mexique, qui aborde cette fois la dévastation territoriale par des entreprises privées. Les Horizons disparus (Shifting Baselines) a été présenté en première mondiale au festival Visions du Réel (Nyon) en avril 2025 puis à Hot Docs (Toronto).
Filmographie
2025 – Les Horizons disparus (Shifting Baselines)
2023 – La Garde blanche
2018 – Soleil noirs
2003 – Le Dernier repas
L’avis du GNCR
Les Horizons disparus (Shifting Baselines) s’installe à Starbase, le nouveau siège de SpaceX, entreprise d’Elon Musk. Dans ce documentaire, Julien Elie croise les discours des écologistes inquiets de l’impact de la base sur l’environnement de cette zone de faune protégée, les habitant·e·s du village Boca Chica qui voient leur quotidien chamboulé par l’agrandissement du site, des scientifiques soucieux·ses des effets de saturation de cette nouvelle course à l’espace, ou encore les adeptes de la conquête spatiale qui y accourent en masse et qui nourrissent l’espoir d’aller sur Mars pour laisser derrière eux notre planète abîmée. En faisant dialoguer ces regards, le film dessine le portrait d’un territoire pris entre fascination technologique, désastres écologiques et rêves d’ailleurs. Portées par un noir et blanc saisissant, les images renforcent la dimension dystopique de ce territoire et des récits qui le traversent.
Fabrice Caparros, directeur général de Ciném’Aude
Note d’intention de Julien Elie (extrait)
« Ce film sera une exploration physique et philosophique de Boca Chica et de ses alentours. S’y ajouteront des réflexions sociologiques, scientifiques et philosophiques projetant une lumière critique et alarmante sur ce que l’avenir pourrait nous réserver. Ce faisant, il est important que ce film ne se limite pas au cas particulier de Boca Chica. En réalité, le combat de ce seul village n’a qu’un intérêt limité ; dans un sens, son cas n’est pas unique. Son histoire doit être vue comme une illustration d’un phénomène planétaire, celui de la destruction des environnements vivants. C’est ainsi, je crois, que son aspect particulier prend de la force et mérite notre attention. De cette manière et avec sa position unique en tant que double fenêtre de laquelle nous pouvons observer notre impact sur la terre et dans l’espace, Boca Chica serait le point de rencontre de la destruction affectant la terre et de celle qui a lieu dans le ciel. »
Entretien avec Julien Elie
Propos recueillis par Charlotte Selb, programmatrice aux Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal (octobre 2025)
Vos deux films précédents ont été tournés au Mexique. Comment vous êtes-vous retrouvé à Boca Chica, juste de l’autre côté de la frontière ?
Apparemment, j’ai de la difficulté à quitter le Mexique ! Je m’y rends toujours plusieurs mois par année. Je me sens attiré par le Mexique, mais aussi par tout ce qui est lié aux enjeux frontaliers. Tout a commencé un soir d’été 2022, alors que j’étais à la campagne avec mon meilleur ami, pendant les vacances d’été, et que nous observions les étoiles. On pouvait voir la Voie lactée, phénomène plutôt rare au Québec, mais aussi des dizaines de satellites, ce qui m’avait étonné. Je n’étais alors pas au courant de l’existence de toute cette course spatiale. J’ai donc fait des recherches sur internet et je suis tombé sur une image dans le journal Le Monde : c’était une photo d’une fusée, en plein milieu d’un village au bord de la mer, dans un coin perdu du Texas. Tout de suite, je me suis dit qu’il y avait un film à faire autour de ça. Je pars souvent d’un livre, d’une phrase, d’une photo quand je réalise. Dans ce cas-ci, c’est cette image fixe qui m’a inspiré.
J’avais déjà un voyage au Texas de prévu pour un autre projet, une fiction sur les féminicides au Mexique. C’était à l’autre bout du Texas, alors j’ai traversé l’État jusqu’au golfe du Mexique et j’ai découvert cet endroit improbable. J’avais rarement vu un tel décor de cinéma, déjà construit, avec des acteurs qui s’y promenaient, toute une série de personnages plus loufoques les uns que les autres. J’avais l’impression d’être dans un film de Jacques Tati, un de mes cinéastes préférés. J’ai donc décidé de réaliser un film, sans savoir exactement de quoi il s’agirait. J’avais le sentiment qu’il y avait une urgence à faire ce film, que ce lieu n’allait pas rester accessible longtemps. À partir de là, tout s’est passé très rapidement.
J’ai commencé à tourner avant même d’avoir écrit le scénario. Avec Xi Feng, la monteuse du film, on a décidé de monter en même temps que je tournais. J’écrivais même le scénario pendant que l’équipe de production travaillait sur le financement.
La base spatiale de SpaceX est le point de départ d’une exploration à la fois anthropologique, scientifique, environnementale, économique et même métaphysique. Aviez-vous dès le départ saisi toutes les ramifications de votre sujet, ou avez-vous progressé dans votre découverte au fur et à mesure du tournage ?
Le sujet du film est avant tout un lieu, avec ses personnages et son décor de cinéma. Je voulais capturer le quotidien de ce petit village de retraités niché au bord de la mer, isolé à 40 kilomètres du commerce le plus proche et même dépourvu de station-service. Aux États-Unis, c’est incroyable ! C’est un des paysages les plus époustouflants que j’ai vus de ma vie, avec des dunes désertées à perte de vue. C’est aussi un lieu imprégné d’histoire, marqué par des événements tragiques, comme le massacre de communautés autochtones par les Espagnols. Elon Musk a littéralement érigé sa base de lancement sur un cimetière. Brownsville, la ville frontalière à proximité, héberge une population ouvrière, de classe moyenne, avec de nombreux immigrants hispanophones qui n’ont pas les moyens d’aller plus loin que Boca Chica pendant leurs week-ends, qui est depuis longtemps une réserve faunique gérée par le gouvernement américain.
Par la suite, j’ai pris conscience des enjeux de la dévastation spatiale. J’ai vu cet endroit comme le point de départ de la conquête du dernier territoire à dominer. Tous mes films abordent à leur manière le thème du colonialisme. À Boca Chica, on foule le sol sacré d’un peuple décimé, et on cherche encore à dominer de nouvelles terres. Par ailleurs, il y a aussi une profonde humanité dans cette quête de découverte et dans les multiples craintes qui poussent les gens à vouloir quitter la Terre. J’ai essayé d’avoir un regard à la fois anthropologique et humble sur nos congénères.
Le complexe industriel de Boca Chica, qui est à la fois spatial, immobilier, touristique et même médiatique, est en tension constante avec l’écosystème local, qui tente de survivre à ce nouvel empire tentaculaire. Comment avez-vous cherché à mettre en valeur ce contraste ?
C’était assez facile, avec un décor pareil ! Je n’avais quasiment qu’à allumer la caméra. À cet égard, le noir et blanc fonctionne parfaitement. D’une part, il y a le métal brillant des fusées, leur apparence très « rétro », et d’autre part, l’aspect sauvage de la réserve faunique, avec des coyotes, des oiseaux migrateurs, des serpents. Les contrastes étaient donc partout. On filmait de façon instinctive, en se laissant porter par ce qu’on voyait. C’était un véritable cadeau de pouvoir se retrouver là, et en même temps, ça posait énormément de questions. C’est profondément attristant d’observer l’état de cet endroit qui est aujourd’hui en perdition. J’ai depuis longtemps une attirance particulière pour les lieux oubliés, qui ont disparu de notre mémoire collective, qui ont été physiquement effacés.
Vous mettez d’ailleurs en parallèle l’extinction qui menace les espèces locales avec la possible disparition de l’humanité, qui motive le rêve fou d’Elon Musk. J’ai toutefois l’impression que ce n’est pas tant cette vision dystopique qui vous motive que la perte symbolique de notre humanité, qui se joue dans des choses aussi simples et incommensurables que la disparition du ciel étoilé.
Absolument, c’est précisément ce qui m’a amené là : une envie d’observer la destruction de ce que nous sommes en tant qu’êtres humains. À Boca Chica, il règne une atmosphère assez particulière ; tout le monde est béat d’admiration, heureux, avec l’impression d’être témoin d’un événement majeur pour l’humanité. En réalité, on est en train de faire disparaître un endroit magique, d’une beauté à couper le souffle, et on s’apprête à détruire aussi le ciel ! C’est très paradoxal. Boca Chica est un peu le point de rencontre entre la destruction de la Terre et du ciel. C’est en outre un endroit perdu au milieu de nulle part, collé à une zone du Mexique qui est l’un des endroits les plus dangereux sur la planète. Les narcotrafiquants y exercent une emprise totale, il n’y a aucune présence de l’État. Ce lieu infréquentable, à l’abri des regards, permet peut-être aussi à Elon Musk de faire tout ce qu’il veut.
L’image de la colonisation et le mythe de la « découverte » reviennent constamment dans le film et s’accompagnent chez plusieurs de vos personnages d’une nostalgie déplacée pour les expéditions des grands explorateurs et les nouveaux territoires à exploiter. N’est-ce pas ironique que cette obsession pour les nouvelles frontières se manifeste à côté d’une des frontières les plus violemment gardées du monde ?
Le parcours d’Elon Musk est compliqué à décrire : son objectif, au début, était d’abolir les frontières. « Si nous allons sur Mars, nous allons reconstruire l’humanité ! » En vérité, comme vous le soulignez, c’est un endroit militarisé et surveillé à l’extrême, car il se trouve au cœur de nombreux enjeux politiques et géostratégiques. Les trafiquants de drogues et les passeurs y sont très actifs, tout comme la police frontalière – dans les airs, sur l’eau, sur les routes… Il y a même des postes frontaliers à l’intérieur des États-Unis pour intercepter le plus possible d’immigrants illégaux sur le territoire américain. Sans compter la sécurité de SpaceX, car la base est maintenant sous haute surveillance.
Pendant les 18 mois où je me suis rendu à Boca Chica, le paysage s’est complètement métamorphosé. SpaceX a acquis des routes appartenant à l’État du Texas. La privatisation de l’espace public y est hallucinante ! Des terres qui servaient à la reproduction des espèces animales ont été transformées en grands stationnements. On a construit à un rythme effarant de nouvelles routes et une ville-usine où les gens vivent et travaillent. Les travailleurs sont au service de la conquête spatiale et n’ont aucune raison de sortir de la base, car ils peuvent tout y trouver aujourd’hui. Par conséquent, beaucoup des locaux sont partis ; Boca Chica est devenu invivable. Le bruit est incessant et la poussière omniprésente. Les camions circulent constamment sur la route qui mène au village, et celle-ci est continuellement en travaux pour pouvoir supporter le passage des poids lourds et des fusées. Ce lieu, autrefois paradisiaque, est devenu un endroit presque infernal.
Ce thème de la privatisation et de la commercialisation de l’espace public me semble hanter tous les aspects du film. Le nom même de la plage située du côté mexicain, « Playa Bagdad », rappelle de manière quasi fatidique l’un des épisodes les plus brutaux de privatisation de l’histoire du 21e siècle. À cet égard, je m’interroge sur le glissement de signification qu’inflige à votre film le nouveau rôle d’Elon Musk au sein de l’administration Trump. Sa gestion « à but lucratif » du gouvernement américain et ses dérives racistes donnent au film une dimension politique qu’il n’avait pas à l’origine.
Oui, c’est un peu délicat. Je dois admettre qu’au départ, Elon Musk ne m’intéressait pas du tout. Je voulais à tout prix éviter de réaliser un film sur lui ou sur SpaceX. Aujourd’hui, c’est difficile de l’ignorer. Il influence presque toute la planète. Cependant, j’essaie autant que possible de ne pas mentionner son nom dans le film. Pour moi, la personne d’Elon Musk n’est pas la question. SpaceX non plus. Je ne m’intéresse pas à une compagnie en particulier, mais à un système. On colonise des territoires depuis 500 ans : si cette dynamique s’incarne aujourd’hui dans Elon Musk, elle s’incarnera dans quelqu’un d’autre demain. Même actuellement, il n’en est bien sûr pas le seul représentant. J’espère que, grâce au montage, mon film transcende ce seul individu et son projet personnel.
De toute façon, la menace que représente Elon Musk dépasse aussi le sujet de mon film. Son projet spatial n’est qu’un danger parmi d’autres.
Vous avez choisi d’équilibrer le discours des admirateurs de SpaceX avec celui de scientifiques, de biologistes et d’environnementalistes. Pouvez-vous nous parler de ce choix, et notamment de celui d’intégrer dans le film des passages tournés ailleurs qu’à Boca Chica ou Playa Bagdad ?
J’ai réalisé rapidement que les implications de ce lieu étaient trop grandes pour ne pas aller voir plus loin. Sans trop vouloir nous écarter du sujet principal, nous avons tourné en Saskatchewan, aux Îles Canaries, au Belize et à Cambridge auprès de divers scientifiques. Il fallait mettre en évidence les dangers qui nous menacent et expliquer le risque qu’il y a à donner la parole aux fanatiques de la conquête spatiale. On parle d’une privatisation complète de l’espace, sans aucun cadre réglementaire. C’est un chaos total, semblable au Far West.
Je crois énormément à la valeur de la science. Les voix des scientifiques apportent un point de vue essentiel au film. Pendant la pandémie, les discours irrationnels ont émergé de manière virulente, et ils sont malheureusement toujours d’actualité. Il est essentiel de faire davantage de place à la science. J’ai toujours été captivé par les étoiles et l’immensité de l’univers, mais je n’avais aucune connaissance en la matière. En faisant des recherches, j’ai découvert le travail de dizaines d’astrophysiciens de renom, avec qui j’ai communiqué. Les astrophysiciens comprennent parfaitement le cinéma : d’une part, ils travaillent également avec les images et les objectifs, et d’autre part, ce sont des rêveurs, voire des artistes. Il y a une sorte de synergie qui s’est créée entre nous. Tout ça m’a permis de répondre naturellement à ce désir que j’avais depuis des années de donner la parole à des scientifiques dans un film.
J’aimerais revenir sur votre choix de tourner en noir et blanc. L’esthétique contribue à rapprocher visuellement des paysages très différents : le sable des plages du golfe du Mexique se confond avec la neige de la Saskatchewan.
On me demande souvent pourquoi je tourne en noir et blanc. Ça dépend toujours du film, mais pour faire court, c’est parce que j’aime le noir et blanc ! Pour moi, ce sont les deux couleurs fondamentales de la photographie. Quand j’étais jeune, j’ai parcouru le monde, prenant des photos en noir et blanc avec mon appareil photo argentique. C’est ainsi que j’ai appris le cinéma, l’image et le cadrage. C’est donc assez naturel pour moi, mais ce n’est pas non plus une décision esthétique superficielle, simplement parce que « ce sera beau en noir et blanc ». Ça doit conférer un sens au film.
Ici, ce sont les fusées qui me rappelaient les vieux films de science-fiction d’Europe de l’Est des années 1960, et qui éveillaient aussi une espèce de nostalgie pour les jouets de fusées. Elles n’avaient pas l’air réelles, et le noir et blanc ajoutait de la distance. Le noir et blanc permet aussi, effectivement, de combiner tous ces endroits : les images de la Saskatchewan ont un aspect lunaire et glacial, tandis que certaines tournées au Texas donnent l’impression d’être sur Mars. Le noir et blanc nous permet d’obtenir cet effet de rapprochement thématique, que je n’aurais pas pu atteindre en couleur.
Je pourrais encore réaliser cinq longs métrages en noir et blanc, et le sens du noir et blanc sera toujours différent. Même si ça me vient de manière instinctive, quand je m’interroge sur les raisons, l’utilisation du noir et blanc vient toujours renforcer le thème du film. Ce n’est jamais un simple artifice.
Vous avez mentionné avoir voulu tourner rapidement parce que vous sentiez que l’accès allait se compliquer. Était-ce difficile d’avoir les autorisations de tournage ?
Je ne demande pas l’autorisation, je filme. Sauf interdiction, je pense que c’est la meilleure façon de travailler. Les seules fois où on est passé par des processus bureaucratiques, c’était pour filmer les observatoires.
Vous étiez présent au lancement d’une fusée, et à son explosion subséquente. Qu’avez-vous éprouvé ?
Voir un tel événement de près, c’est indescriptible. C’est comme si tes tripes se mettaient à trembler. Le bruit est stupéfiant. C’est l’un des rares sons qu’on n’a pas pu recréer à l’étape du mixage – il a fallu utiliser le son original. On dirait le train du diable. Nous étions aussi très nerveux à l’idée de filmer le lancement. Il ne fallait pas manquer le plan, sans compter notre peur que la fusée nous pète au-dessus de la tête ! C’est d’ailleurs ce qui s’est produit, mais à 30 kilomètres de nous. Ça semble irréel quand ça décolle, on se demande comment ce truc peut voler. Et effectivement, ça tombe assez rapidement !
Daniel Pauly et la notion de Shifting Baslines
Daniel Pauly, biologiste, spécialiste des espèces marines disparues, est l’inventeur du concept de Shifting Baselines. Pauly est l’un des plus grands spécialistes au monde des ressources marines et enseigne à l’Université de Colombie Britannique à Vancouver.
En 1995, il a inventé ce concept de Shifting Baselines, aujourd’hui largement utilisé en science biologique pour expliquer notre tolérance aux transformations environnementales. Notre « baseline », notre « seuil de référence », évolue de génération en génération de sorte que nous acceptons d’autant plus facilement les disparitions d’espèces animales ou les changements climatiques. Cela montre comment le niveau des critères exigés en matière de normes environnementales peut se dégrader d’une génération à la suivante : ce qui semblait hors-norme il y a 25 ans devient soudainement acceptable. Le ciel que nous avons toujours connu cessera d’exister dans un futur proche. Peu à peu il disparaîtra même de notre mémoire collective.
SpaceX dans Les Horizons disparus (Shifting Baselines)
Dans le milieu des années 2010, Elon Musk, peut-être agacé par les taxes et les règlements de l’Etat de Californie, commença à rechercher un emplacement mieux approprié à ses idées libertariennes. Le Texas convenait parfaitement à ses ambitions. Le gouverneur de l’Etat offrit à SpaceX un soutien massif ainsi que les terrains entourant Boca Chica, en dépit de son statut protégé. D’autre part, ce lieu borde la terre sacrée de la nation de Carrizo-Comecrudo, une des plus anciennes nations indigènes de la région. Au début du XIXe siècle, près de 400 autochtones furent massacrés par les colons et pour eux, Boca Chica n’est autre qu’un gigantesque site funéraire. Mais tout cela est en train de devenir rapidement un simple souvenir. En novembre 2018, SpaceX a fait de Boca Chica le quartier général de ses opérations. L’étendue de ses objectifs donne le vertige : outre les dix milliers de satellites qu’il met en orbite, le projet consiste à coloniser la lune et ensuite Mars. Boca Chica est devenue, malgré elle, le point de jonction entre la destruction de la terre et celle du ciel.
En 2018, il y avait environ 2000 satellites en orbite. Depuis, SpaceX en a ajouté plus de 5000 à lui seul. Son objectif : l’établissement de Starlink, un réseau de télécommunications permettant d’accéder à internet depuis n’importe quel endroit du monde. D’autres acteurs, tel Amazon et diverses compagnies chinoises, australiennes, russes et canadiennes ont des ambitions similaires. Selon diverses estimations, plus de 60 000 satellites tourneront autour de la terre dès 2028. En 2040, si ce pronostic s’avère exact, quand on regardera le ciel, on verra autant de satellites qu’on y voit d’étoiles aujourd’hui.
Le syndrome de Kessler
Aussi perturbant que soit l’effacement de la voûte céleste, la prolifération des satellites a aussi des retombées plus concrètes et immédiates. L’astrophysicien Jonathan McDowell, professeur à Harvard fait part de sa peur paralysante : « Je crains que l’impensable ne se produise. ! » déclare-t-il sans préambule. Le syndrome de Kessler, établi pour la première fois au début des années 1970, longtemps cru hautement improbable, est aujourd’hui le cauchemar de nombreux astrophysiciens et d’agences gouvernementales. Tourné en 2013, le film Gravity met en scène ce phénomène engendré par la collision de débris et d’objets spatiaux déclenchant une réaction en chaîne détruisant tout ce qui est en orbite autour de la terre et, avec elle, l’anéantissement de la totalité du réseau de communications mondial. « Le principe de Kessler est simple : plus il y a de débris, plus grand est le risque. » Dans la foulée, McDowell ajoute : « Dans l’orbite externe, un morceau d’aluminium d’un millimètre émet plus d’énergie qu’une balle de bowling lancée à 100 km à l’heure ! Je ne suis guère optimiste. Notre orbite planétaire pourrait devenir inutilisable plus vite que nous le pensons. »