| Que faudra-t-il retenir de l’été ? Qu’il a fait chaud, très chaud ? Que les forêts ont chanté avec Soprano : « J’suis en feu, j’suis en feu / J’suis en feu ! / Ça sent le brûlé, ça sent / Ça sent le brûlé, appelle les pompiers » ? Qu’avec la canicule, il y a eu une véritable prise de conscience des climatosceptiques, confère Marine Le Pen et l’annonce de son « grand plan clim » ? Des climatiseurs !? voilà la solution au réchauffement climatique ! Comme à la baisse de la fréquentation ! « Depuis que la France suffoque de chaleur, les cinémas voient leur fréquentation monter en flèche. » C’est ce qu’on pouvait lire au début de l’été dans un article du Monde intitulé « La Canicule dope la fréquentation des salles de cinéma » ; tandis que Libération se fendait d’un « Quand le cinéma fait écran à la canicule » et que 20 minutes titrait « Le Cinéma est le grand vainqueur de cet été caniculaire » Il y a 20 ans, on aurait pu s’amuser à faire des rimes riches avec « pellicule » ! La Fédé, quant à elle, n’a pas perdu le Nord, incitant ses ouailles à « dès l’annonce de fortes chaleurs, à valoriser la fraîcheur de [leurs] salles climatisées » en mettant à leur disposition une déclinaison de visuels pour habiller ce slogan aux accents publicitaires : « Besoin de fraîcheur ? Votre cinéma est climatisé ! ». Pour celles qui l’étaient et, pour les autres, jusqu’à ce que la clim pète, trahie par Celsius ou Fahrenheit. Force est de constater que l’été a atteint un niveau aussi exceptionnel que le thermomètre : de quoi se réjouir de ces records de température à rallonge, bande-annonce de ce que l’on vivra en pire à l’avenir ? Quel aphorisme en tirerait Fabrizio Caramagna, auteur de celui-ci : « Pendant des siècles, le mammouth enfoui dans la glace rêvait de la chaleur d’un musée. » ? Et quid de l’adage populaire « Après la pluie vient le beau temps » quand on sait désormais qu’à la canicule succèderont les inondations ? À quand le « grand plan scaphandre » Marine !? Avec 90,1 millions d’entrée au premier semestre et un été incandescent à 35 millions, l’année 2026 est bien partie pour donner raison aux pronostiqueurs, voire les déjouer en dépassant les 180 millions sur lesquels ils avaient misé. C’est ainsi que 2026 éclipse presque totalement 2025 ! Indéniablement une bonne nouvelle. Comme est une bonne nouvelle la signature des accords entre Canal + et la les organisations professionnelles du cinéma ? Certains y voient plutôt une capitulation du cinéma français face au pouvoir économique et idéologique du groupe Bolloré, après la tribune qui appelait à le « zapper ». L’accord prévoit 980 millions d’euros d’investissements entre 2028 et 2032. Au-delà de l’enveloppe qui est en hausse (mais qui représente moins de 3% du chiffre d’affaires annuel de Canal+, ce qui ne constitue pas vraiment un sacrifice philanthropique pour « sauver le cinéma »), la durée des accords (5 ans) est incontestablement une sécurisation financière qui permet de se projeter, à l’inverse des accords triennaux récents lesquels, à peine mis en œuvre, sont déjà rediscutés. Mais n’est-ce pas aussi le « prix du silence », l’accord ayant été signé sans obtenir de garantie explicite contre les représailles visant les signataires de la tribune avec le risque que producteur·ices, agent·es et cinéastes continuent à s’autocensurer, par peur de compromettre le financement de leurs projets ? D’autant que Maxime Saada en a remis une couche dès le lendemain de la signature : « Je reste sur ma position. Si des gens portent préjudice à l’image de Canal+, on ne financera pas leur film. Je n’oublie rien ». On peut aussi y voir une forme d’inféodation à un groupe qui, certes, finance des films, mais en tire des droits, des exclusivités, des abonnements et une position dominante sur toute la chaîne — production, distribution, diffusion, plateformes et bientôt exploitation, via sa prise de participation dans UGC. Or, cette dépendance à un acteur privé relève en quelque sorte d’un choix politique, qui affaiblit les possibilités de renforcer et inventer des financements alternatifs moins assujettissants, publics, mutualisés ou coopératifs. Par ailleurs — on l’a déjà dit ici — Canal+ et CNews appartiennent au même empire : le premier porte l’offensive idéologique réactionnaire du pape des médias quand le second lui fournit une façade culturelle qui lui permet de normaliser l’image globale de son groupe. Canal+, c’est son « blanchiment culturel » : l’argent du cinéma y nettoie les idées « sales » de ses autres médias. N’oublions jamais le contexte plus large de banalisation des idéologies d’extrême droite dans lequel nous nous inscrivons (ça sent le brûlé mais aussi le Sapin) : elle encourage les processus d’interventionnisme et de censure des responsables politiques, lesquels génèrent aussi des mécanismes d’autocensure qui étouffent le monde culturel par temps de disette budgétaire et évitent au pouvoir de se salir les mains. L’acceptation progressive de la dépendance, du chantage et du langage de la « responsabilité » prépare une forme de compromission. Comment garantir la liberté de création si elle est subordonnée au silence politique ? C’est la rentrée, avec l’événement incontournable pour le Groupement et 66 de ses salles adhérentes qui y participent : le Retour de Cannes 2026, une sélection de 12 œuvres issues des différentes sections cannoises et sorties de la bulle festivalière. Ce rendez-vous s’inscrit pleinement dans les valeurs de « passeurs » que nous partageons : celles de la découverte, de l’indépendance, de la diversité, de la défense des formes cinématographiques singulières et de leur renouvellement. C’est la rentrée et c’est le moment idéal pour réaffirmer le rôle politique des salles de recherche : choisir de programmer des premiers films ou des œuvres clivantes n’est pas un acte neutre, mais un geste de résistance culturelle. Nos salles ne sont pas de simples lieux de consommation, mais des espaces de liberté, des agoras, des refuges pour le débat citoyen et la liberté d’expression. Elles ne sont pas du genre à se mettre à genoux mais que pourront-elles encore si, demain, les cinéastes courbent l’échine et finissent par oublier qu’iels ne doivent aux financeurs ni gratitude, ni loyauté, ni compromission, ni silence ? Peut-être qu’alors elles deviendront des musées où les cinéphiles en voie d’extinction viendront trouver de la fraîcheur à l’ombre des pellicules, pas seulement à l’heure des canicules… Gautier LABRUSSE, Président Groupement National des Cinémas de Recherche |