Janvier 2026 – Do not sully its magic and beauty

Actualité, Editos
« J’ai 40 ans de carrière dans les airs, mais au final, je serai jugé sur 208 secondes » se lamentait le capitaine Chesley Sully dans le film de Clint Eastswood. On lui reprochait l’amerrissage forcé de son A320 sur l’Hudson, alors qu’il avait sauvé la bagatelle de 155 passagers. Au passage, c’était le vol 1549, année de naissance du duc de Sully, ministre emblématique d’Henri IV dont il nous reste un célèbre adage qu’invoquent plus que jamais nos agriculteurs : « labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France ». Il y a de ces coïncidences… Lumière et Sully, même combat : 2025 n’effacera pas 130 ans de cinéma et, même si la fréquentation est en chute libre, le crash a été évité avec 157 millions de spectateurs préservés. On le doit d’ailleurs en partie à un autre Sully, Jake celui-là, dont on ne compte plus les heures de vol, à cheval sur ikran ou toruk, les créatures volantes de Pandora. Mais les arbres de l’exolune luxuriante d’Alpha Centaury cachent la forêt, un peu moins la jungle. Avec 20,7 millions d’entrées, le mois de décembre 2025 égale celui de 2018. Un rebond plutôt encourageant par les temps qui courent. Mais à quel prix ? Celui d’une concentration des écrans, des séances et, par conséquent, des entrées sur une poignée de titres.

Celui d’une tension extrême sur la programmation qui avait démarré dès la fin du mois d’octobre, les salles de toutes les catégories, mais aussi les distributeurs, cherchant à rattraper les retards de fréquentation et depuis, la rentrée, à compenser les baisses estivales. Au détriment de qui ? Pour éviter de radoter, on peut juste « s’amuser » à vous proposer de résoudre une règle de 3 : le parc cinématographique français comptant 6335 écrans qui consacrent en moyenne 3,5 séances quotidiennes aux films, quel est le pourcentage d’occupation hebdomadaire des écrans dont a bénéficié le film Une vie ordinaire – soutenu par le GNCR – qui a été exposé sur 65 séances lors de sa première semaine d’exploitation ? À vos calculettes ! Vous allez pouvoir le constater : c’est assez vertigineux. On serait presque enclins à dire au distributeur : « Hé, mec ! Si tu retournais jouer aux billes entre septembre et décembre et nous laissait entre gens sérieux ? T’as qu’à revenir au mois d’avril !? Non, mais, sans blague ! » On aimerait tellement que ce soit dans la fiction cette inclination, mais non, en réalité, ça ressemblait à peu près à ça. Pour rappel, c’est le genre de distributeur qui, pour une sortie nationale, ne s’adresse qu’à la petite soixantaine de salles qui prétendent elles-mêmes incarner l’excellence de l’art & essai en France. 5 salles. 65 séances. Vous y êtes sur le pourcentage d’occupation !? Comme si on pouvait ignorer ce film. Comme si on pouvait ignorer que le recul le plus net sur cette typologie de films est dans la petite soixantaine de salles qui prétendent elles-mêmes incarner l’excellence de l’art & essai en France. Répétition volontaire pour enfoncer le clou.

Indéniablement, certaines d’entre nous (dans « indéniablement » il y a « diablement ».) Même si elles restent celles qui diffusent le plus majoritairement les films que nous défendons, elles sont celles qui, majoritairement, ont le plus reculé sur leur diffusion. Il ne s’agit pas de leur jeter la pierre, car nous avons tous péché, mais de mettre le doigt sur les plaies et trouver les remèdes pour que tous les films puissent vivre : réguler le nombre de séances, rééquilibrer la programmation des films, étaler les sorties sur toute l’année pour éviter une « saisonnalité » et les bouchons du dernier trimestre, identifier les lieux et les films et les mettre en accord…
À ce titre, nous avons été auditionnés successivement par le CNC et le comité de concertation distributeurs-exploitants et espérons les avoir sensibilisés à la nécessité de protéger et raffermir la programmation des films R&D, les rendre visibles, eux qui, dans leur très grande majorité, ne peuvent être accusés de déséquilibrer le marché. C’est ce que nous pourrons vérifier d’ici la fin du mois avec la nouvelle recommandation du comité de concertation, laquelle portera sur l’accès des films en salle et l’accès des salles aux films.

On ne va pas refaire le match, mais 2025 restera une année en demi-teinte, très contrastée, avec de fortes disparités dans les résultats en fonction des catégories d’exploitation, la petite et la moyenne accusant les plus importantes baisses de fréquentation (-18 et -17%) et l’art & essai limitant les dégâts (-8%). Si de nombreux films art & essai ont rencontré un large public tout au long de l’année, illustrant la vitalité et la diversité de la création cinématographique proposée en salle, seuls trois films art & essai ont dépassé timidement le million de spectateurs : Une bataille après l’autre (1,5 M), Mickey 17 (1,2 M) et Un parfait inconnu (1,1 M) pour un podium intégralement américain. En comparaison, quatre titres avaient franchi le million d’entrées en 2024 et neuf en 2023. Si, par ailleurs, la part de marché des films nationaux reste particulièrement élevée (37,7%), on ne compte qu’un film français dans le top 10 (les ch’tis de Jean-Paul Rouve) et deux dans le top 20 (avec Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan). Enfin, comment ne pas s’inquiéter de la position dominante de Disney qui signe le tiercé gagnant (Zootopie 2, Lilo et Stitch, Avatar) avec, en décembre, un taux d’occupation des écrans particulièrement alarmant. Bref, si l’année 2026 présente un profil nettement plus favorable, avec une densité de sorties de films porteurs significativement renforcée dans tous les registres, certains signes, certaines menaces nous rappellent que nous sommes dans un secteur singulièrement fragile et fragilisé.

Un peu de poésie dans ce monde de brutes ? « Toujours intact aux yeux du monde / Il sent croître et pleurer tout bas / Sa blessure fine et profonde / Il est brisé, n’y touchez pas. » Ces vers du poitevin Sully Prudhomme (Eh oui ! C’était à celui-là qu’il fallait arriver) premier Nobel français de littérature, résonnent avec force en ce début janvier 2026, alors que Poitiers accueillait la 4e édition des Rencontres professionnelles Recherche et Découverte, initiées par le GNCR. Tirés de son célèbre poème Le Vase brisé, ils évoquent la fragilité et la vulnérabilité de toutes choses et invitent à les approcher délicatement. C’est cette approche que permettra le déploiement de la phase 2 de la réforme du classement Art & Essai et la valorisation des films RD les plus fragiles. A Poitiers, la table ronde dédiée à la liberté de programmation a permis de réfléchir à une contre-offensive collective face aux ingérences de toutes sortes : injonctions municipales sur les programmations, pressions politiques locales pour des choix plus consensuels, ou encore incursions idéologiques qui menacent l’indépendance éditoriale des cinémas. Face aux risques de consolidations sur le streaming (Netflix-Warner) et aux pressions budgétaires sur le CNC qui deviennent concrètes – le jeudi 15 janvier, les députés ont voté une baisse de taxe qui ampute le budget du CNC de 34 millions au profit des chaînes hertziennes, M6 étant la grande gagnante – le GNCR appelle à faire front commun en gardant à l’esprit ces mots du même Sully : « L’art est une énigme. Sachons la respecter dans sa magie et sa beauté. » Do not sully its magic and beauty.

Gautier LABRUSSE, Président 
Groupement National des Cinémas de Recherche