Décembre 2025 – Et si on cessait de jouer des castagnettes ? 

Actualité, Editos
Avez-vous déjà entendu parler du « biais de négativité » ? C’est un processus cognitif qui sensibilise davantage un sujet aux événements négatifs qui l’affligent qu’à ceux qui sont positifs. À tel point que, même s’il reçoit de bonnes nouvelles, il a tendance à les ignorer et à se concentrer sur tout ce qui ne va pas très bien « Madame la Marquise ». C’est dans cette faille « naturelle » du cerveau humain que s’engouffrent en masse les médias afin de caresser son attraction pour les informations à connotations négatives qu’ils propagent à foison. C’est bon pour l’audimat ! Pauvre cerveau dont le temps disponible était déjà vendu à Coca-Cola ! Nul doute que l’effet de négativité engendre une détresse psychologique et n’engage pas les individus à une exploration approfondie du monde extérieur dont la réalité est biaisée. Voilà comment se maintiennent les préjugés, les stéréotypes, les superstitions, et, plus généralement, les émotions négatives. Conscients de les alimenter et avec peut-être un soupçon de culpabilité, certains journaux tentent de corriger le tir, à l’instar du fil Good du Monde, « parce qu’on en a de plus en plus besoin, une sélection de nouvelles réconfortantes, d’étincelles d’espoir, de portraits inspirants, publiés par la rédaction » (sic). Ou les JT de 13h qui déballent leur logique éditoriale entre catastrophisme et cartes postales régionalistes « gnangnan ».

Dans l’opérette Normandie, Ray Ventura et ses collégiens – les mêmes qui chantaient « Tout va très bien Madame la Marquise » – nous invitaient à relativiser face aux aléas de l’existence, en rappelant que d’autres événements pourraient être autrement fâcheux : « Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine / Ça vaut mieux que d’avaler d’la mort-aux-rats / Ça vaut mieux que de sucer d’la naphtaline / Ça vaut mieux que d’faire le zouave au Pont d’l’Alma. » Mais aujourd’hui, qu’est-ce qui vaut moins qu’une guerre à nos portes, une faillite budgétaire, la fin du monde par réchauffement, ou encore la mort des salles de cinéma ? Vous l’entendez cette petite musique qui monte lentement, crescendo, façon Boléro de Ravel, et qui va inexorablement atteindre son climax en fin d’année quand le CNC va publier les chiffres – certes alarmants – de la fréquentation des salles pour 2025 ?

Entendez l’orchestre qui, au paroxysme, explose en un chaos sonore : moins de 160 millions d’entrées BOOM-BADA-BOOM ! TCHAKA-TCHAKA-TCHAK ! Le martèlement furieux des percussions accompagnées des timbales roulantes : plus basse fréquentation du millénaire hors Covid RRRRRUM-RUM-RUM ! BOOOOM ! CRASHHH ! Le hurlement des trombones qui gémissent en glissandos dissonants : prix des places, trop cher VS abonnement plateformes WAAAAH-WOUIIIIP ! GLISSSSH ! Le déchaînement des cuivres, tandis que surgit le contre-thème : trop de petits films BRAAAM ! TRAAAM !  TA-TA-TAM-TAAAAM ! Tout cela au milieu du tumulte orchestral frénétique : films pas assez rentables ZOUING-ZOUING ! VROOOOM ! Écoutez alors la résolution finale quand tout culmine en déflagration : rachat de Warner par Netflix KABOOOMMM ! Avant qu’abruptement, la musique s’apaise en do majeur par une ritournelle conclusive : le cinéma en salle a-t-il encore un avenir ? TCHAK-TCHAK… TAC-TAC-TAAA !, la fureur hypnotique s’éteignant dans un silence assourdissant. Fin. Le cinéma est mort.

Le cinéma est mort, mais ce n’est pas la première fois en 130 ans. Pas la première fois que l’on creuse sa tombe et que l’on compose sa nécrologie avant même de l’enterrer. Depuis la pandémie de Covid-19, quand les salles étaient à l’agonie, les journalistes ne se comportent plus seulement comme des charognards mais comme des prédateurs tant ils s’ingénient à tirer sur l’ambulance, à enfoncer le clou (celui de la crucifixion), à remuer le couteau dans la plaie. Ils n’ont de cesse d’entretenir et véhiculer les préjugés sur le cinéma qui se trouvent amplifiés dans un contexte économique et culturel difficile depuis plusieurs années. La chute de la fréquentation est drastique et, qu’elle soit conjoncturelle ou structurelle, la crise est profonde. On connaît les symptômes que certaines nouvelles récentes pourraient aggraver. Comme la volonté de rachat de Warner par Netflix, dont le PDG, Ted Sarandos, cherche sans doute à accélérer la mort annoncée (par lui) des salles de cinéma, devenues obsolètes (selon lui), en les asséchant définitivement. Il résume très bien sa position par une question rhétorique adressée aux exploitants : face à cette chute de fréquentation « qu’est-ce que le consommateur essaie de vous dire ? », sous-entendant que le public préfère désormais la consommation domestique via le streaming et qu’à ce titre, il faudrait faire sauter la chronologie des médias. Ce à quoi il s’attèle activement. 

On ne peut pas se cacher derrière son petit doigt : l’ensemble de la filière est inquiète de la situation et a raison de l’être. Mais, la couverture et la représentation médiatiques amplifient ce climat d’inquiétude en insistant sur les difficultés, le plus souvent au détriment des initiatives positives, et façonnent la perception sombre et pessimiste que peut en avoir le public. Lequel devient de plus en plus perméable à certains argumentaires nauséabonds et comminatoires : de la corrélation entre le succès d’un film et sa qualité à la volonté de suppression du CNC, en passant par les baisses de subventions aux structures culturelles, voire l’annonce de leur disparition pure et simple. Si l’on rajoute à ce contexte les ingérences et pressions de plus en plus fréquentes qu’exercent les municipalités contre la liberté éditoriale, les risques et menaces que cela représente quand cela relève principalement de l’idéologie, on ne peut que redouter le basculement qui pourrait s’opérer lors des prochaines échéances électorales. En France, les mairies gèrent de près ou de loin plus de 1 150 salles (dont environ 400 en régie) : cela représente un pouvoir d’influence considérable si la liberté de programmation n’est pas garantie. Plutôt que de se focaliser sur les mauvaises nouvelles et d’alimenter la surreprésentation du négatif, il serait peut-être temps d’envisager d’autres récits davantage positifs : ils sont parfois mentionnés mais ils restent minoritaires face au ton majoritairement alarmiste. Et pourtant, nombreuses sont les salles indépendantes qui inventent, innovent afin de renouveler et renforcer l’intérêt pour le cinéma, qui multiplient les efforts et les rencontres pour recréer du lien et de l’engagement. Tandis que la production nationale de films reste stable, appuyant la diversité culturelle et que, ne l’oublions pas, le cinéma conserve un rôle économique important sur l’ensemble des territoires et un pouvoir d’attractivité pour les communes d’implantation des salles. Autant d’atouts qui ne trouvent pas suffisamment d’échos. On cessera peut-être alors de jouer des castagnettes. Et de retomber dans le Boléro.

Gautier LABRUSSE, Président 
Groupement National des Cinémas de Recherche