| « Si votre téléphone sonne, surtout ne répondez plus. L’enfer est au bout de la ligne ! » Peut-être que Laure Miller, la députée Renaissance de la Marne, a été traumatisée en lisant Cell, le roman de Stephen King, ou en en voyant son adaptation au cinéma. On y apprend que « les téléphones portables sont des armes de destruction massive ». Il faut dire qu’il y a de quoi être effrayé : dans ce roman, dédié à George Romero, un mystérieux virus se propage via les téléphones portables. La violence primitive est libérée par « l’Impulsion ». Les personnes touchées se transforment en zombies assoiffés de sang. On les appelle les « phonistes » ou les « siphonés ». Siphonnés du cellulaire, il semble que les jeunes le soient devenus, à tel point qu’une proposition de loi « relative à la protection des jeunes face aux écrans » a été déposée par Laure Miller et adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale fin janvier. Elle vise à interdire l’utilisation des téléphones portables au sein des lycées et comprend également l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans. Pour examiner la loi, les sénateur·ices pourront toujours s’appuyer sur l’enquête récente du journal The Atlantic intitulée « Les étudiant·es en cinéma qui ne peuvent plus rester assis pendant toute la durée d’un film ». Ça ne s’invente pas ! On peut y lire qu’aux États-Unis, depuis la pandémie, les professeurs en cinéma ont été contraints d’adapter leurs cours pour pallier le déficit d’attention de leurs étudiant·es, incapables, notamment, de regarder un film sans consulter leur téléphone en même temps. Face à l’apparition des plateformes numériques qui cherchent à retenir leurs utilisateurs le plus longtemps possible et l’augmentation du volume d’offres divertissantes rendues accessibles à n’importe quel moment et à n’importe quel endroit grâce aux smartphones, il est de plus en plus difficile aujourd’hui de rester concentré sur une même tâche de manière prolongée, que ce soit lire un livre ou regarder un film. À ce titre, le rapport des jeunes Français aux écrans est particulièrement inquiétant : à 25 ans, ils passent 35 heures par semaine devant les écrans, malheureusement rarement les nôtres ; un enfant, entre 3 et 10 ans, passe, lui 2 heures par jour devant un écran. Ce sont des statistiques qui illustrent un problème plus large qui touche toutes les tranches d’âges : notre capacité d’attention ne cesse de diminuer et nous voilà tous « phonistes » zombifiés à la sauce kingienne. Au-delà de la révolution culturelle et démocratique que cela représente, avec la transformation des usages on assiste bien à une catastrophe sanitaire majeure, responsable, notamment, d’un état alarmant de la santé mentale. S’agissant des images, au-delà de la durée à laquelle nous nous exposons, c’est la nature de celles que nous consommons qui est extrêmement nocive. L’explosion des formats conçus pour un visionnage individuel s’inscrit dans une production low cost qui dégouline d’images de plus en plus apocryphes générées par l’IA (la fausse bagarre entre Brad Pitt et Tom Cruise est ainsi devenue virale sur les réseaux sociaux), mais aussi de récits calibrés qui favorisent le scrolling, l’addiction et la dépendance. Une véritable épidémie qui trouve principalement sa source dans les « micro-dramas », ces fictions verticales ultracourtes qui, en Chine, engendrent des revenus supérieurs à ceux du box-office cinématographique et partent désormais à la conquête d’Hollywood. On pourrait se réjouir de l’émergence de nouveaux écosystèmes, sources de créativité et de renouvellement, autant des talents que des formes et des publics. Force est cependant de constater que ces nouveaux formats se développent au détriment de la culture cinématographique comme de la qualité des œuvres et qu’ils sont responsables d’un appauvrissement des contenus et des appétences. Dans ces conditions, il nous appartient de rester combattif et de maintenir un niveau d’exigence élevé en partant du principe que le cinéma reste le meilleur antidote aux productions caricaturales que favorise le modèle économique « freemium ». Il est plus que jamais nécessaire d’encourager la cinéphilie, de permettre la construction de regards, de faire éclore des vocations, d’offrir les moyens aux cinéastes en herbe d’expérimenter et de s’affirmer. Malheureusement, notre rapport aux écrans s’est si profondément modifié et le niveau d’intoxication est si élevé, qu’il paraît totalement illusoire de prétendre au sevrage en les interdisant dans certains lieux. On peut penser — avec Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, qui a soutenu le projet de loi — que les prohiber à l’école, au collège et au lycée est nécessaire, mais cela ne préserve pas de l’intensité des usages hors du temps scolaire. Dans ce contexte d’« urgence » sanitaire », l’éducation aux écrans, au cinéma et aux images doit être considérée comme un véritable enjeu de société, au-delà de l’enjeu même qu’elle constitue pour notre filière. À ce titre, le rapport « Offrir une éducation au cinéma et à l’image de qualité » — du même Edouard Geffray, remis avant sa prise de fonction — ainsi que le plan auquel il a donné lieu, constituent une base ambitieuse et solide. Il tient en 15 mesures, dont la plus emblématique est l’inscription de l’éducation au cinéma et à l’image dans la scolarité de tous les élèves qui, de la maternelle à la terminale, auront, à plusieurs moments de leur parcours, des expériences articulées entre le « voir » et le « faire » afin de donner toute sa place à la création audiovisuelle dans cette éducation. « Ma classe au cinéma » intégrera ainsi toutes les démarches de pratique des images : écrire, filmer, monter, critiquer, programmer… Une éducation neuve qui, espérons-le, permettra que le « Dépenaillé » chuchote un peu moins à l’oreille de nos chères têtes blondes ! Gautier LABRUSSE, Président Groupement National des Cinémas de Recherche |