| « Viens te faire chahuter / Te faire chahuter / Chahuter / Te faire chahuter », souvenez-vous : c’était une proposition malhonnête chantée par Michel Polnareff (avec 2 FF, comme pour le Fortissimo, ou comme dans « Friendly Fire », ou « Film Français », au choix). C’est devenu la rengaine adressée à Maxime Saada, DG du groupe Canal +, pendant toute la durée du dernier Festival de Cannes. C’est qu’il fallait les entendre dans les salles les sifflets et les huées dès qu’apparaissait le logo de la chaîne cryptée (personne n’a dit « crypto-fasciste » à propos de Canal +, sinon Saada lui-même), tandis que ceux du CNC, de France Télévision ou d’Arte déclenchaient des hourras et des salves d’applaudissements. Le contraste était saisissant. Ce n’était pourtant pas l’effet recherché par la tribune « Zapper Bolloré », publiée dans Libé la veille de l’ouverture du Festival. C’est la riposte de Maxime Saada, s’érigeant en protecteur de son principal actionnaire, qui a provoqué ce tollé en même temps qu’un séisme et une fracture dans le cinéma français. En représailles, il a déclaré et assumé ne plus vouloir travailler avec les 600 signataires de la tribune, leur liberté d’expression ne pouvant pas se mesurer à l’aune du préjudice réputationnel apporté à Canal + ! Or, derrière les menaces du patron de Canal+, c’est toute la dépendance économique du 7e Art à la chaîne cryptée qui est réapparue brutalement. Quand il dit « Non ! », c’est tout l’écosystème qui se met à trembler. Car, si Canal+ est un financeur parmi d’autres, la chaîne demeure le premier investisseur privé du cinéma français en injectant plusieurs centaines de millions d’euros dans la production, via des préachats, des coproductions ou des obligations réglementaires imposées par le CNC. La menace qu’il a proférée dépasse donc largement le symbole et affole une partie de la filière. Pour autant, on peut douter de la possibilité réelle d’un blacklistage massif des signataires. D’abord parce que la liste des artistes concernés est immense et particulièrement prestigieuse : de Swann Arlaud à Jean-Pascal Zadi, en passant par Juliette Binoche, Raymond Depardon, Adèle Haenel, Nina Meurisse ou encore Bruno Solo. Même si certains ont depuis rétropédalé dans la semoule, beaucoup appartiennent au premier cercle du cinéma d’auteur français, qui brille dans les grands festivals internationaux et qui est soutenu par les diffuseurs historiques, dont Canal+ lui-même. Rappelons ensuite que Canal+ est un des acteurs de cet écosystème fortement régulé. Dans le cadre d’une chronologie des médias qui lui est particulièrement favorable, la chaîne est tenue par des obligations de financement du cinéma français, avec des critères artistiques et économiques précis. Refuser systématiquement de collaborer avec des centaines de professionnels reconnus pourrait fragiliser sa propre stratégie éditoriale et son image qu’il voudra sans doute ne pas voir écornée auprès de ses millions d’abonnés. Dans cette polémique et parmi le lot de réactions qu’elle a suscitées, il faut retenir celle de Roselyne Bachelot, ex-ministre de la Culture : « Il faut combattre les contre-vérités d’une partie de la droite et de l’extrême-droite : ce n’est pas Canal qui nourrit le cinéma, c’est le cinéma qui nourrit Canal ». Indéniablement, il en a besoin pour fonctionner et pour maintenir l’attractivité de ses abonnements. D’ailleurs, si Canal + participe au financement de nombreux films français, il n’est pas le seul dépositaire de la diversité comme on essaie de nous le faire croire depuis la parution de la tribune. Il y a même comme un paradoxe à se faire le chantre de la diversité tout en en étant le chancre avec les soldats de la bollosphère qui, de Cnews à l’Assemblée, soutiennent activement les attaques contre l’audiovisuel public ou le CNC. La tribune des 600 pointait du doigt une « concentration inquiétante des médias » et accusait Bolloré d’avoir progressivement imposé une vision idéologique dans les médias qu’il contrôle et qui contribuent à la banalisation des idées d’extrême droite. Le cinéma français ne peut pas rester silencieux face à cette offensive politique et culturelle et dépendre d’un groupe qui met ses médias au service d’un projet réactionnaire. L’acquisition du réseau de salles UGC, à l’origine de la tribune, ajoute à cette menace : à la fois parce qu’elles pourraient devenir un outil supplémentaire au service de ce projet, mais aussi parce que d’un point de vue strictement économique, cette opération – avec la perspective d’une prise de contrôle totale à l’horizon 2028 – marque une étape inédite dans la concentration verticale de toute la chaîne du cinéma : financement, production, diffusion télévisuelle et désormais exploitation des salles. Une telle concentration fait peser un risque majeur sur le pluralisme des œuvres, leur diffusion, la diversité culturelle et la liberté de création. C’est aussi un risque majeur pour le maintien de la diversité et l’indépendance des salles elles-mêmes, lesquelles subissent déjà cette résurgence des listes noires, de sinistre mémoire. Il y a eu l’affaire Mégarama et son lot d’exclusion des salles municipales accusées de faire de l’ombre au géant ou de venir brouter l’herbe du dinosaure, gardez l’image qui vous plaira. On sait en tout cas que l’ogre a de l’appétit et que ses congénères aussi sont affamés, prêts à dévorer le Petit Poucet, celui qui sème les petits cailloux, plus concurrentiel qu’il n’y paraîtrait. Ils ont été sermonnés par la Médiateure du cinéma qui, fait inédit, a été saisi officiellement par le Président du CNC. Dans son rapport d’activité 2025, publié au début du mois de mai, Laurence Franceschini se faisait déjà écho des tensions de programmation décriées par la profession, notamment par le Syndicat des cinémas de proximité. Elle a identifié « des tensions et une inquiétude singulières » qui se traduisent par une augmentation du nombre de saisines et une diversification de leur origine. Mais elle souligne que ces difficultés ne peuvent être durablement résolues par des médiations répétées et appelle à la constitution d’un cadre général : un appel du pied au comité de concertation distributeurs-exploitants mis en place par le CNC depuis mai 2025. Étroitement associée à ce comité et à ses deux recommandations déjà publiées – celle sur les avant-premières en juillet 2025, puis celle sur les bonnes pratiques de diffusion des films en janvier 2026 –, la Médiateure s’appuie désormais sur ces textes en cas de litige sur ces sujets. Elles appellent le comité à s’emparer de tous ceux qui ne manquent pas, convaincue de son utilité, comme de la médiation, pour refonder l’équilibre du secteur. « C’est essentiel car une des forces du cinéma c’est de savoir être solidaire face aux défis auxquels il est confronté. » Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il manque cruellement de solidarité ces derniers temps. Laver son linge sale en famille, ça peut avoir ses limites et les préconisations de l’Observatoire de la Liberté de Création nous semblent de bonnes pistes. Il appelle, en effet à ce que le Parlement mette d’urgence à son agenda la rédaction d’une loi anti-concentration plus stricte dans les secteurs de la culture ; à un renforcement des pouvoirs de l’ARCOM dans ses pouvoirs de contrôle sur les situations de dépendance économique et d’influence dans les liens entre financement, diffusion et exploitation des œuvres ; à une vigilance accrue des pouvoirs publics concernant les effets de domination susceptibles de porter atteinte à la diversité et à la liberté de la création et de diffusion des œuvres. « Ne confiez pas votre imagination à n’importe qui », c’est le slogan revendiqué par Canal +. Dont acte. Restons vigilants et lucides, comme aurait pu dire Rodrigue : « Nous partîmes six cents ; mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes cinq mille sans trop d’effort / Tant, à nous voir marcher avec un tel visage / Les plus épouvantés reprenaient de courage ! » Gautier LABRUSSE, Président Groupement National des Cinémas de Recherche |