| 33305. Ça ressemble à un code postal ? C’est en effet celui de Lormont en Gironde où Philippe Quintermont — mari de la sœur de Jean Touzeau, maire sortant, et tête de liste de Pour « Lormont Avec Lormont » — est en ballotage favorable avec 48,73% des suffrages. Mais c’est aussi le code commune INSEE de Nizan où Aude Fleury — conférencière en histoire de l’art et histoire des civilisations — tient L’Hirondelle, une chouette libraire indépendante « à géométrie variable ». Comme la politique… Elle y a conduit la liste « Le Nizan Ensemble » qui a remporté 100% des suffrages au premier tour. 33305, c’est aussi le nombre de communes sur le territoire français qui, à l’instar du Nizan, ont déjà une liste gagnante à l’issue du premier tour des municipales — et donc sans doute leur futur maire, lorsqu’il sera élu par le conseil municipal. Il faut dire que parmi les quelque 35 000 communes françaises, 23 753 ne comptaient qu’une seule liste candidate lors de ces élections. Au total, pas loin de 30 millions d’électeurs et d’électrices n’auront pas à se taper la corvée du deuxième tour. Pas sûr pour autant qu’ils aient tous vécu leur Grand Soir. Mais qui voudrait mourir pour des idées ? « Encore s’il suffisait de quelques hécatombes / Pour qu’enfin tout changeât, qu’enfin tout s’arrangeât ! / Depuis tant de grands soirs que tant de têtes tombent / Au paradis sur terre, on y serait déjà ! » chantait Georges Brassens en ironisant sur les Saint Jean Bouche d’Or qui, tout en prêchant le martyre, s’attardent ici-bas car il n’y a pas péril en la demeure pour ce qui les concerne… Ah ! les 33 tours, les disques rayés, les microsillons et les sangs impurs… Entre deux tours, au lendemain du premier, c’est le bon tempo pour écrire l’édito, pour ne pas voir toutes ces mains qui répondront à celle tendue aux listes de « droite sincère », pour espérer encore que le changement ne commencera pas dès dimanche prochain. Pour ne pas prêter le flanc aux pari Payan, Paris perdant. Et puis, résonne encore le message délivré cette nuit à travers ses Oscars par cette Amérique bipolaire capable encore de raisonner. Une bataille après l’autre, c’est incontestablement le « Je me révolte, donc nous sommes » d’Albert Camus, son « cogito ergo sum » qui nous rappelle que la révolte est le propre de l’homme. La vraie, celle qui part du monde tel qu’il est, mais ne se satisfait pas de l’état des choses. Celle qui recherche l’unité, portée par une humanité de créateurs : construire une société, c’est vouloir réaliser une œuvre d’art collective. C’est parfois ça aussi le cinéma. En revanche, la cérémonie elle-même était bien plan-plan et peu révolutionnaire, ne s’attardant que sur la politique intérieure américaine, à l’exception du « No to war and free Palestine » un peu mollasson de Javier Bardem. Finalement, le fait le plus marquant a été l’absence de Sean Penn, récompensé pour son incarnation du colonel Steven J. Lockjaw, dans le film de PTA, un militaire américain réactionnaire, ultra-viriliste et stéréotypé, antagoniste complexe et pitoyable. Au moment où il aurait dû recevoir sa troisième statuette, figurez-vous qu’il était à Kiev, aux côtés de Zelensky ! Fervent soutien de l’Ukraine dès l’invasion russe, Sean Penn avait déjà fait une déclaration d’amour au peuple ukrainien et à son président avec son documentaire Superpower, présenté à la Berlinale. Il avait même offert à Zelensky l’une de ses statuettes en lui proposant de la fondre pour en faire des balles contre les Russes, reconnaissant lui-même que c’était un « geste symbolique un peu idiot »… Quant à l’acteur Timothée Chalamet, chahuté toute la soirée en raison de ses déclarations sur le ballet et l’opéra, il pourra toujours se consoler avec ce vote relevé en sa faveur pour briguer le poste de maire du Chambon-sur-Lignon où une partie de sa famille est domiciliée… Voilà qui nous ramène en France, à la cérémonie des César pour commencer, dont le maître de cérémonie, Benjamin Lavernhe, s’est montré nettement plus inspiré que son homologue américain, Conan O’Brien, l’animateur de The Tonight Show. Surtout quand, vêtu du costume et du chapeau jaune culte de Jim Carrey, il a repris l’une des scènes mémorables de The Mask, se lançant dans une chorégraphie de haute volée sur la chanson Hey Pachuco. En dehors d’une allusion assez savoureuse au scandale Epstein, sa performance est allée très peu sur le terrain politique. D’autres s’en sont chargés pour lui, à commencer par sa présidente, Camille Cottin, qui a lancé la 51e cérémonie des César avec un discours drôle et engagé : des solutions pour « rendre le cinéma great again » au « trésor national » qu’il constitue, en passant par l’annexion de la Belgique. Elle a martelé des choses essentielles, en invitant les spectateur·ices à continuer de fréquenter les salles obscures, lieu irremplaçable de partage et d’émotion collective, et en nous rappelant que si c’est la culture qu’on attaque en premier, c’est qu’elle est une arme contre l’autoritarisme. Puis elle a conclu en dédiant la cérémonie « à tous les peuples qui luttent pour leurs libertés au péril de leur vie », ce qui n’a pas manqué d’arracher une larme à l’actrice franco-iranienne Golshifteh Farahani, en exil depuis 2008, mais aussi un laconique et percutant « Free Iran » à Vimala Pons, César de la meilleure actrice dans un second rôle pour L’Attachement, qui l’a dédié à « tout ce qu’il reste de joyeux en nous, et on en a besoin pour affronter tout ce qui arrive. » Deux jours plus tard, en effet, Trump et Netanyahu lançaient « Fureur épique », opération massive dont le nom de baptême est digne de ce qui se fait de pire en termes de blockbusters ! Tout au long de la soirée, il y avait cette sensation d’imminence, de pré-apocalypse et de grand péril aussi indicible qu’innommable tant il revêt plusieurs visages : génocide, guerre, extrême-droite, IA, climat, fin du monde. On a célébré le cinéma, remis des récompenses — la double attribuée à Nino, film soutenu conjointement par le GNCR et l’AFCAE, nous a particulièrement réjouis —, mais on sentait cette volonté de se resserrer sur des valeurs, un socle commun, à tel point que le « Vive le cinéma ! » final s’est accompagné d’un « Vive la France ! », la France honorée comme dans un refrain pour ses services publics, ses services de la santé, de l’éducation, de la culture, ses paysans. On a frôlé l’hymne national, le « Aux armes citoyens ! », parce qu’au passage — nonobstant un lot à Lottin — on avait boudé L’Étranger, alors que c’était le moment d’invoquer Camus, de proclamer « Je me révolte, donc nous sommes ! » Au lieu de ça, Benjamin Lavernhe a conclu la cérémonie, aux côtés de Jim Carrey, avec la réplique culte de Truman Show, dans un anglais implacable : « Good Afternoon, Good evening and Good night ». Nous libérant comme Truman, mais nous laissant avec ce que le réel a d’inconnu, avec ce que nos existences n’ont pas d’artificiel. Or, dès dimanche prochain, pour les lieux culturels qui dépendent, totalement ou en partie, des financements de la mairie, se posera possiblement un choix existentiel, malheureusement largement impensé : face au dilemme auxquels ils pourraient se heurter, grand est le risque qu’ils encourent de n’avoir pour seule alternative que celle que posait en son temps Léon Gambetta : se soumettre ou se démettre. Trois décennies après avoir emporté ses premières municipalités et s’être affronté avec lui, l’extrême-droite a toujours le monde de la culture dans le viseur. Il suffit d’écouter le vice-président du RN Sébastien Chenu, pressenti comme le futur ministre de la Culture en cas de victoire de l’extrême-droite à la présidentielle de 2027, explicitant la volonté de l’extrême-droite de faire le ménage dans un univers qu’il considère comme hostile et dévoilant une vision mercantiliste et populiste de son approche des arts : « Un bon film se juge au nombre d’entrées qu’il fait. Un film sans spectateurs devant la toile, est-ce qu’il mérite d’être soutenu et financé ? ». Quand l’on sait que les communes et intercommunalités constituent l’échelon déterminant des politiques culturelles, abondant près de 9 milliards par an — deux fois ce que met l’État —, possédant 95% des murs de salles de concert et exploitant en régie directe un cinquième des cinémas de France, avec tous les risques d’ingérence dans la programmation que cela représente, la question est de savoir si les lieux culturels auront les moyens de négocier, voire de faire sédition. D’autant que les départements et les régions ont considérablement baissé leurs subventions à la culture et que l’extrême-droite n’a pas nécessairement besoin de l’emporter pour peser sur l’agenda culturel des collectivités territoriales : même en minorité, elle parvient à imposer ses idées, ses thématiques et ses arbitrages qui ont très largement infusé. Dans cette fameuse « droite sincère » ? Bref, quoi qu’il arrive, dans un esprit camusien, essayons de nous souvenir que c’est par la culture qu’une société respire encore et qu’en défendant nos lieux, les œuvres que nous diffusons, les spectateur·ices qui les découvrent, nous ne faisons de la politique que parce que nous faisons société dans une sorte d’ouvrage collectif. Gautier LABRUSSE, Président Groupement National des Cinémas de Recherche |
Photo © Morte E Vida Madalena de Guto Parente