| « Peuple français tu as tout vu / Oui tout vu de tes propres yeux / Tu as vu notre sang couler / Tu as vu la police / Assommer les manifestants / Et les jeter dans la Seine / La Seine rougissante / n’a pas cessé les jours suivants / De vomir à la face / Du peuple de la commune / Les corps martyrisés / Qui rappelaient aux Parisiens / Leur propre révolution / Leur propre résistance / Peuple français tu as tout vu / Oui tout vu de tes propres yeux / Et maintenant vas-tu parler ? / Et maintenant vas-tu te taire ? » Ces 18 vers adressés au peuple français composent le poème intitulé « Dans la gueule du loup » qu’a écrit Kateb Yacine, moins d’un an après le massacre du 17 octobre 1961, et auquel les Têtes Raides ont donné en 1998 l’écrin musical qu’il méritait. Il nous rappelle qu’en dépit des efforts des autorités françaises pour l’invisibiliser, l’évènement a été « vu ». Non seulement « vu » mais également photographié par Elie Kagan qui a livré un témoignage implacable et incontestable. En l’absence de bandes filmées, il a servi de matière au film de Jacques Panijel Octobre à Paris, tourné clandestinement moins de trois semaines après la manifestation du 17. Les photos d’Elie Kagan y sont zoomées, montées et mises en musique. Elles s’ajoutent aux reconstitutions et aux paroles données à chaud aux Algériens qui participèrent au rassemblement, subirent la répression sanglante orchestrée par un certain Maurice Papon et survécurent après avoir été jetés à la Seine. Longtemps interdit, présenté à Paris en mai 1968 en même temps que La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo, le film de Jacques Panijel n’a été autorisé qu’en 1973, à l’issue d’une grève de la faim du cinéaste René Vautier, réalisateur du film Avoir vingt ans dans les Aurès, on y reviendra. Mais son auteur lui-même a longtemps refusé de le montrer tant qu’un préambule en forme de préface ne lui était pas ajouté, une opération qui nécessita près de deux décennies supplémentaires. Octobre à Paris sortira pour la première fois en France le 19 octobre 2011, un demi-siècle après les faits. Le 17 octobre 2026 marque, quant à lui, le 65e anniversaire de la répression de la manifestation pacifique des Algériens à Paris en 1961. À cette occasion, comme depuis plus de six décennies, des commémorations et rassemblements sont organisés partout en France pour honorer la mémoire des victimes et réclamer la reconnaissance officielle du crime d’État. A Paris, le cortège défilera du Cinéma REX – lieu de la rafle initiale – au pont Saint-michel – épicentre du massacre – pour le traditionnel jeté de fleurs dans la Seine. En fait de cinéma, Il y a peu de temps, le maire d’extrême droite de la ville d’Elne (Pyrénées-Orientales) a décidé de rebaptiser sa salle art & essai, au nom du principe de « neutralité » et de la volonté affichée de ne pas « politiser la culture » : de René Vautier, elle devient La Bobine illibérienne, ce qui ne manque pas de charme mais, comment dire… Comment ne pas condamner cette volonté d’invisibiliser ici aussi l’œuvre et les luttes de René Vautier !? Comment oublié qu’il a connu la fuite, qu’il a été emprisonné et censuré, notamment pour Afrique 50, son premier film qui est aussi le premier film anticolonialiste du cinéma français, interdit pendant 40 ans !? Comment oublier qu’au 30e jour de sa grève de la faim – la 3e – Jacques Duhamel, alors ministre de la Culture, a déclaré qu’il n’y aurait plus de censure politique au cinéma, ce qu’a confirmé dans la foulée la Commission de censure : « Nul ne peut ignorer l’esprit politique des films. L’opinion publique est seulement en droit d’attendre des pouvoirs publics que la liberté d’opinion soit respectée ». Le 31e jour, René Vautier, tout sourire, a ingurgité un yaourt : ce jour-là, grâce à lui, la liberté de création et d’expression cinématographique avait gagné une bataille. Aujourd’hui, elle est particulièrement malmenée et menacée. Ailleurs – à Fresnes dans le Val-de-Marne –, c’est la MJC Louise Michel dont la salle de cinéma et de spectacle (qui, officieusement, portait le même nom) a été municipalisée et baptisée pour l’occasion Espace Line Renaud. Avec consentement de cette dernière : « Dans moins de deux ans, j’aurai 100 ans et c’est mon tout premier théâtre ! » Autre « effacement politique » et autre « coup de rabot mémoriel ». Un peu partout, on voit des films ou des spectacles déprogrammés, leur financement empêché, des ateliers supprimés, au prétexte de leur dimension « militante », avec cette même volonté de « dépolitiser » la culture. On n’a pas fini de rire ou de ne pas rire car on voit chaque jour se rétrécir un peu plus les libertés de création et de diffusion. On l’a « vu » et on le verra encore. Mais Kateb Yacine, Elie Kagan, Jacques Panijel ne sont plus là pour « voir ». René Vautier n’est plus là pour alerter, dénoncer, protester, entamer une 4e grève de la faim pour protéger ces libertés. Et même si débaptiser le cinéma qui porte son nom ne suffira pas à occulter tout ce qu’il évoque en termes de courage, d’engagement, de lutte et de résistance, il nous paraît indispensable de rappeler que, OUI, la culture est un choix politique ! À ce titre, nous sommes très fiers qu’à l’appel des organisations professionnelles – dont la nôtre – et en solidarité avec la salle privée de son nom, un grand nombre de salles adhérentes de notre groupement aient pris l’initiative de modifier temporairement leur enseigne pour porter symboliquement le nom « René Vautier ». Le temps d’une journée ou d’un week-end, nous étions ainsi toutes et tous « René Vautier ». Gautier LABRUSSE, Président Groupement National des Cinémas de Recherche |