Avril 2026 – J’ai vu la guerre

Actualité, Editos
« Pòlemos est le père de toutes choses ». C’est ce qu’affirmait Héraclite pour lequel la guerre représentait le grand moteur des vicissitudes humaines. C’est elle qui détermine la destinée humaine, pour le bien et le mal, et régit toute la cosmologie grecque. Avant lui, Homère avait défini la guerre dans l’Iliade. Il l’appelait Pòlemos kakòs, autrement dit « la guerre est un mal », mais ajoutait immédiatement après, « un mal nécessaire ». La guerre joue un rôle fondamental dans la vie des héros de ses poèmes. Il n’y a qu’à voir : les protagonistes de l’Iliade et de l’Odyssée sont deux rois guerriers : Achille et Ulysse. Au passage, après Kirk Douglas il y a 70 ans et Ralph Fiennes l’année dernière, c’est Matt Damon qui va se coltiner le retour à Ithaque dans le film de Nolan qui sortira cet été. À ne pas confondre avec l’Ulysse de Lætitia Masson qui sortira quelques semaines plus tôt. On a beau nous dire que la guerre n’est pas le propre de l’humain, qu’on l’a déjà observée dans des groupes de chimpanzés dont les mâles éliminent physiquement leurs rivaux pour obtenir des territoires, des partenaires ou autres ressources (le fameux mâle dominant de Michel Onfray). On a beau nous dire que si l’Homme peut parfois être violent, c’est avant tout un animal altruiste, qui dispose d’une faculté qui lui est propre, un sentiment d’humanité envers tous les membres de son espèce qui peut le pousser à se révolter pour une cause qui lui paraît juste. Quand on regarde les dynamiques de l’histoire, les relations entre les êtres humains, force est de constater que Pôlemos est dans la nature de l’Homme. Avec ce besoin qu’il a d’être constamment en guerre. « Nous sommes en guerre ! » Ça vous rappelle quelque chose ? Habitués que nous sommes à commémorer les tragédies du XXe siècle – il y a précisément 54 307 monuments aux morts qui ont fleuri l’Hexagone depuis la Der des Ders –, nous pensions ainsi honorer la colombe de la paix et n’avions jamais imaginé qu’après la pandémie, une sorte de troisième guerre mondiale pointerait son nez. Pourtant, la guerre – si nous ne voulions pas la voir – n’a jamais disparu de nos existences : si l’on s’en tient à un décompte macabre, elle a fait plus de morts dans le monde entre 1945 à nos jours que pendant la Seconde Guerre mondiale. 

Curieusement, peut-être toujours dans cet esprit de commémoration, de préservation de la paix ou, plus simplement, pour tirer les leçons de l’histoire avec un esprit de résistance, la Première et la Seconde Guerres mondiales coloreront la 79e édition du Festival de Cannes en étant au cœur de sa sélection. Lors de son annonce, la présidente, Iris Knobloch s’est alarmée : « les nouvelles du monde ne sont pas rassurantes […] nous vivons une grande incertitude », rappelant que le festival, né en 1939 et ressuscité en 1946, a toujours été « un repère dans la tempête ». Nous voilà donc embarqués dans Guernica, son déluge de feu et sa colombe effacée. On ouvrira les hostilités en plongeant d’abord au milieu des tranchées de 14-18 dans Coward de Lukas Dhont. Puis retour sur 39-45 pour découvrir Simon Abkarian dans la peau du Général de Gaulle à L’Âge de fer dans le film d’Antonin Baudry ; Gilles Lellouche, lui, incarnera Moulin, autre héros de la Résistance, devant la caméra de László Nemes ; Daniel Auteuil, quant à lui, s’est donné le beau rôle dans son film La Troisième nuit dans lequel il porte l’habit de l’abbé Glasberg, surnommé le « jongleur de Notre-Dame » et qui, durant l’été 1942, participa activement à l’opération de sauvetage de 108 enfants juifs détenus dans le camp de Vénissieux ; rôle plus délicat pour Swann Arlaud qui, dans Notre salut, interprètera Henri Marre, l’arrière-grand-père du réalisateur belge Emmanuel Marre qui collabora au régime de Vichy ; et, pour retomber sur nos pattes, on accompagnera Thomas Mann dans une Allemagne en ruines, de retour en 1949 après 16 ans d’exil, dans Fatherland de Paweł Pawlikowski. 1949, c’était la guerre froide, mais c’était aussi l’année où Picasso peignit sa célèbre colombe de la paix. Lors de sa conférence de presse, avant de se lancer dans la litanie des films sélectionnés, Thierry Frémaux avait pris un peu de recul pour regretter « une époque passée où on voulait encore changer le monde », constatant en filigrane que notre époque avait rouvert la boucle d’un monde divisé par des conflits armés. Malbrough s’en va-t-en-guerre / Mironton, tonton, mirontaine / Malbrough s’en va-t-en-guerre / Ne sait quand reviendra. Entre Pâques et la Trinité, nous irons donc à Cannes la fleur au fusil, pleins de l’insouciance et de la naïveté des festivaliers, à la guerre comme à la guerre…

Le champ lexical lié à la guerre est très vaste et parfois utilisé à la légère dans l’espace public, à l’instar du verbatim d’Emmanuel Macron avec l’émergence de la Covid-19. La rhétorique est au confit plutôt qu’à la conciliation. C’est le grand retour de Machiavel : « Tout ce qui sert votre ennemi vous nuit ; tout ce qui lui nuit vous sert. » Il y a des ennemis à abattre, autant d’obstacles à éliminer pour parvenir à ses fins. La culture en est un. Elle est devenue un champ de bataille politique. La culture serait un leurre, une imposture. On invoque Desproges : « On peut très bien vivre sans la moindre espèce de culture », en oubliant de préciser que c’était une manière de rassurer ses auditeurs « sous-doués végétatifs gorgés d’inculture crasse et de Coca-Cola tiède », « drogués de télévision », « bande de légumineuses surgelées du cortex », ou encore « grotesques protozoaires constipés par la trouille ! » Lui qui s’étonnait de la disparition du nazisme « tombé en désuétude après 1945 », serait aujourd’hui abasourdi par l’extrême droitisation du pays, la banalisation des codes et discours fascistes.

Le CNC est devenue une cible privilégiée. À l’Assemblée, dans les médias, sur les réseaux, les attaques à son encontre se multiplient. Dernière péripétie en date : l’emballement de l’affaire « Ultia » et la suspension « jusqu’à nouvel ordre » du fonds d’aide à la création sur les plateformes sociales, après des menaces visant des membres de la commission et des agents de l’institution. À l’origine de cette suspension, les déclarations de la streameuse Ultia (membre de la commission) sur sa chaîne Twitch – dont le manque de déontologie dans les propos ne saurait justifier la vague de harcèlement subie – et qui a servi de point d’appui à une offensive contre la légitimité du soutien public à la création, contre les commissions culturelles, et plus largement contre l’autonomie des politiques culturelles face aux pressions idéologiques. Car cette polémique révèle une réalité plus que préoccupante : les institutions culturelles françaises sont désormais l’objet de campagnes d’intimidations de plus en plus virulentes, méthodiques et structurées. En cause, une prétendue « hégémonie culturelle » excluant certaines sensibilités politiques. Cette rhétorique, largement amplifiée sur les réseaux sociaux, sert aujourd’hui à délégitimer et à remettre en cause l’action publique en matière de culture et de création. Car, rappelons-le, le CNC n’est pas seulement une administration ou l’« argentier » du cinéma français, mais c’est surtout l’un des piliers de la politique culturelle française, qui, depuis bientôt 80 ans, favorise l’existence d’une grande diversité d’auteurices, de films et de formes artistiques. On a l’impression de radoter, mais il faut malgré tout le marteler : il est le garant d’un modèle à la française qui fait notre exception et nous est envié partout dans le monde, or c’est ce modèle qui est aujourd’hui visé et, par-delà le modèle, est visée l’idée même qu’en démocratie la protection de la liberté de création puisse être un principe fondamental. Le constat c’est que cette campagne de harcèlement ciblée a produit ses fruits et a permis à l’extrême droite et ses collabos d’obtenir une victoire très largement célébrée sur X. Ce n’est pas une victoire à la Pyrrhus et elle en appellera d’autres. Jusqu’à passer la bride à la culture, la mettre au pas. L’ensemble du secteur artistique et culturel doit en être conscient et adopter à son tour une position défensive, voire offensive, affirmer collectivement non pas « Nous sommes en guerre » façon Macron, mais plutôt « Nous sommes en lutte » façon Churchill ou De Gaulle, dans un esprit de résistance.
À Cannes, nous aurons vu la guerre, mais il ne faudrait pas que nous y voyions « la mort (mort) se marrer et ramasser ceux qui restaient » comme le chantait Niagara dans « J’ai vu » dont le clip, au passage, avait été censuré pendant la guerre du Golfe…

Gautier LABRUSSE, Président 
Groupement National des Cinémas de Recherche 

© Bait de Mark Jenkins